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Les pérégrinations de Geneviève Clark

Par Le 27/09/2021

La plupart des Québécois de souche trouvent leurs ancêtres au pays de la douce France. Il est cependant beaucoup moins courant pour des Français de trouver les leurs au Québec. Et pourtant, il y en a : trois ou quatre générations après l’arrivée des pionniers en Nouvelle-France, des Canadiens ont émigré sur le vieux continent. Citons par exemple les Lemoyne et les Rigaud de Vaudreuil, dont l’histoire est bien connue et qui ont quitté le pays après la chute de la Nouvelle-France. Mais que savons-nous d’autres familles, d’autres personnes issues de la masse anonyme du peuple parties vivre au pays de leurs ancêtres ? Peu de choses, en vérité. Et pourtant, il y a sans doute là plus d’une histoire étonnante à raconter. En voici une, celle de Geneviève Clark, une fille née au 7, rue des Jardins, à Québec, qui est allée vivre aux pays de ses aïeux, l’Angleterre, Rue Desjardins Québecpuis la France.

Geneviève Clark est née en 1780, à Québec, du mariage de William Clark, un soldat anglais sans doute, et de Geneviève Lépine dit Lalime, une Canadienne de deuxième génération. Or, voilà qu’un officier des troupes d’occupation britanniques, le lieutenant Richard Skottowe, fils de l’ancien gouverneur de l’île Sainte-Hélène, remarque la jeune fille qui, contrairement à sa mère, est illettrée. Il en tombe follement amoureux au point où, en 1799, il lui fait une offre exceptionnelle, soit celle de lui verser mensuellement la somme de 48 livres sterling jusqu’à ce qu’il lui demande de venir le retrouver en Europe. Et pour garantir cette exceptionnelle pension, il va jusqu’à hypothéquer ses biens.

Cette pension est importante, car elle se monte à la somme annuelle de 576 livres. Par exemple, à la même époque, le gouverneur de la Province of Quebec recevait annuellement la somme de 2 000 livres, le secrétaire et greffier, 400 livres et le procureur général 300 livres… Ainsi, la pension annuelle de Geneviève était-elle plus élevée que les appointements de deux des trois plus importants fonctionnaires du gouvernement !

Il faut dire que Geneviève est belle – pouvait-il en être autrement ? – ; elle paraît quatre à cinq ans de moins que son âge. Cheveux et teint foncés, elle mesure 1,52 mètre. De plus, on dit qu’elle a un air distingué et elle passe pour être une excellente cavalière. Elle ne maîtrise pas bien l’anglais – son accent français devait la rendre encore plus charmante.

Départ pour la Grande-Bretagne

En 1800, Skottowe regagne la Grande-Bretagne avec son régiment. L’année suivante, sans doute, l’officier fait mander Geneviève à Londres où elle arrive probablement au printemps de 1802. Quoi qu’il en soit, le 2 juillet 1802, le couple convole en justes noces, puis revient au Canada où il fait baptiser son premier enfant à Québec au printemps de 1803. Puis le couple retourne en Europe et s’installe à l’île de Wight, située dans la Manche. C’est là que Geneviève donne naissance à trois autres enfants dont deux mourront en bas âge. Enfin, elle accouche d'une fille en Écosse.

En 1813, on trouve Richard Skottowe sur la Côte d’Or, aujourd’hui le Ghana, où il est à l’emploi de l’African Committe qui y pratique la traite négrière. Il meurt à Cape Coast Castle à l’hiver 1813 et laisse dans le deuil, outre sa femme, trois enfants : un garçon et deux filles.

Geneviève quitte la Grande-Bretagne vers 1820 pour s’établir au pays de ses ancêtres maternels, la France. Jean-Baptiste Rémy Belle, un jeune homme de 22 ans, de 19 ans le cadet de Geneviève et de surcroît avoué de profession (c.-à-d. avocat et notaire), en tombe amoureux. Geneviève va alors s’installer à Tours, dans l’une des plus belles maisons de la ville, place Foire-le-Roi.

Le nouveau couple ne convolera pas tout de suite. Il va d’abord avoir Place foire le roi tourstrois enfants – trois filles – qui naissent en 1821 et en 1823, la première à Tours et les deux dernières à Orléans où Geneviève a déménagé ses pénates. Le couple a un comportement très XXIe siècle, car Rémy et Geneviève ne vivent pas ensemble si on en croit les recensements d’époque. Quoi qu’il en soit, Geneviève tombe malade en 1841. En mars 1842, elle épouse enfin son amoureux à Orléans où elle meurt huit mois plus tard à l’âge de 62 ans.

La descendance de Geneviève

         La descendance totale de Geneviève Clark, qui a eu six enfants viables, doit se monter à environ 90 personnes, peut-être plus, dont apparemment une seule porte aujourd’hui le patronyme de Skottowe et aucun celui de Belle. En effet, aucun des petits-enfants de la Québécoise n’a eu plus de trois enfants ; certains sont morts dans la prime enfance. De plus, 51,81 % de sa descendance connue est de sexe féminin, lequel ne pouvait pas transmettre son nom de famille sauf pour les enfants conçus hors mariage, et il y en a eus un certain nombre.

         Si le fils de Geneviève, Thomas Henry (1807-1868). qui s'est arrogé le titre de chevalier, est devenu riche comme Crésus grâce à un héritage comprenant cinq mines de plomb, sa fille, Joséphine, épouse Antoine Dieudonné Belle qui sera successivement juge, maire de Tours, député de l’Indre-et-Loire, sénateur de ce même département et l’un des 363 fondateurs de la IIIe république ; un buste à l'effigie du personnage orne la Place-du-14-juillet à Tours. De plus, une de ses petites-filles, Léonide-Désirée, a épousé l’économiste franco-suisse de renom Léon Walras (1834-1910), une autre Jeanne Sabine (1851-1933), est devenue vicomtesse, et un petit-fils, Henri Adolphe Laherrère (1898-1952), a été décoré de la Légion d’honneur. Cela dit, certains ont sombré dans la quasi-misère : au moins une Skottowe a grandi à l’Assistance publique, un autre est mort au bagne en Guyane à la suite d'un crime commis dans la Légion étrangère, alors que la plupart des autres ont vécu la vie des personnes de la classe moyenne. Ils portent ou ont porté les patronymes d’Aurange, Bernasconi, Boudon, Charmantray, Laherrère, Mailly, Pruvot, Villard, etc. Et toute cette histoire a débuté au 7, de la rue des Jardins à Québec.

Sources :

Archives départementales du Loiret, France.
Bibliothèque et Archives nationales du Québec.
British Library : IOR/D/158ff 297-98 1804 2 folios.
Diverses communications de Mme Marian Press, Toronto, Ontario.
Diverses communications de Mme Nicole Mauger, Paris, France.
État civil de La Ferté-Saint-Aubin, d’Orléans et de Tours.
The Morning Chronicle (Londres), 24 juin 1802.
The Times (Londres), 1871.


Cette recherche a été faite en collaboration avec madame Nicole Mauger.

Hommage à Éléonore Gaudette, une femme de coeur

Par Le 10/09/2021

       Connaissez-vous l'île aux Allumettes ? Cette île, la plus grande de la rivière des Outaouais, est située à environ 140 kilomètres à l'ouest de Gatineau, au bout de la route 148. C'est le « père de la Nouvelle-France », Samuel de Champlain, qui en fit le premier la description en 1613, bien que l'île ait été explorée en 1610 par un premier Européen, Étienne Brûlé. La population autochtone de l'île, les Kichesipirinis de la nation algonquine, fut éliminée par les Iroquois dès 1650.

       C'est dans cette île, dont la population comptait alors un tiers de francophones, que naquit Éléonore Gaudette le 16 avril 1889 du mariage de Louis Gaudette et de Philomène Soucie. En 1911, celle que l'on surnommait « Lanore » épousa Isidore Mainville de qui elle aura treize enfants.Gaudette Éléonore

       Le couple Gaudette-Mainville vivait dans la maison de Zoé Chaput, mère d'Isidore Mainville, située dans le rang du Piquefort (4e rang). Chaque année, Éléonore voyait son mari partir dès l'automne pour les chantiers forestiers de l'Outaouais ou encore ceux du nord de l'Ontario. En février 1932, Éléonore avait dix enfants vivants, dont un âgé d'à peine cinq mois. Isidore travaillait, à ce moment-là, dans les chantiers de Gogama (Ontario) comme charretier.

       Le 8 février 1932, la famille Mainville apprit, par télégramme, la mort subite de l'un des siens dans les chantiers de Gogama : Édouard, 35 ans. Veuf, celui-ci avait quatre enfants placés dans deux familles différentes. Chagrinés, les enfants furent réunis chez une tante où le corps d'Édouard devait être exposé avant les funérailles qui seraient célébrées dans l'église paroissiale au village de Chapeau. Une des enfants, Rita, partie de Hull, a raconté qu'elle et ses parents nourriciers avaient pris train pour se rendre à Pembroke, Ontario, où un taxi les avait attendus pour les conduire à l'île aux Allumettes en traversant la rivière des Outaouais sur un pont de glace. Le jour avait déjà fait place à la nuit qui arrive tôt à cette époque de l'année. Comme il y avait un redoux, la glace de la rivière des Outaouais était recouverte d'eau par endroit. Néanmoins, le taxi s'aventura sur la rivière, ses portières ouvertes au cas où la glace céderait alors qu'aucun des passagers ne savait nager ! Or, le chauffeur était ivre et se perdit sur la rivière plongée dans le noir. Enfin, après plusieurs errements, le taxi parvint à laisser ses passagers au lieu prévu.

Un drame imprévu

       Toute la famille Mainville – et elle était grande – était réunie dans la maison dont le salon avait été préparé pour recevoir la dépouille d'Édouard que l'un des frères Mainville, Athanase, était parti « quérir » à la gare ferroviaire de Pembroke. Dans la maison surchauffée, on avait commencé à discuter de l'avenir des enfants du disparu. Après avoir longuement palabré, certains proposèrent de tout simplement placer les enfants dans un orphelinat, soit à Hull soit à Pembroke. Une femme, tante par alliance, s'y opposa : Éléonore Gaudette. « Il n'en est pas question », lança-t-elle avec autorité. « Je vais les prendre chez moi s'il le faut, mais on ne placera pas ces enfants dans un orphelinat ! » Voilà un bon cœur, pour ne pas dire une belle âme comme on le formulait à l'époque !

Mainville isidore       La discussion n'était pas achevée qu'arriva à la porte Athanase Mainville qui hésita à franchir le seuil. Il avait le visage couvert de sueur. Embarrassé sinon confus, il bégaya : « Il y a eu erreur : Édouard est vivant ! » Les enfants de celui-ci émirent des cris de joie. La voix tremblante, Athanase reprit son propos : « On a confondu les prénoms en écrivant le télégramme : c’est Isidore qui est mort. » La famille fut consternée. Des enfants se mirent à pleurer.

       Tout l'attirail funéraire fut déplacé de l'autre côté du chemin du Piquefort où Isidore, décédé à l'âge de 46 ans, fut veillé dans son lieu de résidence habituelle, maison de sa mère veuve depuis vingt ans. Quant à Éléonore Gaudette, elle éleva sa famille en compagnie de sa belle-mère sans jamais se remarier. L'abbé Harrington, qui deviendra curé de la paroisse de Chapeau, s'arrangea pour faire instruire l'aînée de la famille, Imelda, pour qu'elle devienne enseignante et puisse ainsi aider la famille à subsister. Quant aux enfants d'Édouard, ils retournèrent dans leur foyer nourricier respectif, au lieu de l'orphelinat, en attendant que leur père se remarie. La leçon d'Éléonore avait été retenue.

       Éléonore Gaudette vécut longtemps. Elle quitta ce monde à Peterborough, Ontario, le 2 juillet 1984 à l'âge de 95 ans, mais sera inhumée dans son milieu d'origine au côté de son mari. Deux de ses enfants vécurent plus longtemps qu'elle : sa fille aînée, Imelda, décédée à l'âge de 98 ans et Ange-Maie, qui a présentement 96 ans.

Hommage à Virginie Taillefer

Par Le 17/08/2021

            Virginie Taillefer naît le 26 septembre 1866 à Trenton, Ontario, mais elle croyait avoir vu le jour au Grand Brûlé (Saint-Benoît, Qc). Elle ne possédait que son certificat de première communion, rédigé à Ripon, en Petite-Nation, en juin 1879, qui authentifiait sa date de naissance, mais il n'en précisait pas le lieu. Il faut dire que son père, Calixte, était tantôt jobbeur tantôt voyageur et qu'à ce titre il a vécu dans de nombreux endroits, dont Ripon, Saint-Jovite, Blind River, Mattawa, Powassan, Trenton, etc.

       Aînée d'une famille qui comptera six enfants, Virginie épouse, en novembre 1883, un certain Léon Ouimet, peintre en bâtiment, de qui elle n'aura pas d'enfants. Mais Virginie est une Taillefer, patronyme apparemment tiré du nom de l'épée de Guillaume, comte d'Angoulême (†962). Une légende dit que le comte aurait coupé en deux, d'un coup de son épée, un Normand revêtu de son armure. En dépit de la stérilité de son couple, Virginie aimerait bien avoir des enfants et le sort lui en donnera dans des circonstances dramatiques. En effet, en 1896, sa sœur, Louisa, meurt à Mattawa une semaine après avoir donné naissance à un fils, David. Le père, David Turgon, qui ne peut élever seul l'enfant, le confie à son beau-frère, Léon Ouimet, époux de Virginie, par contrat fait sous seing privé le 12 janvier 1897 à Klock Mills, Ontario :

                        Je soussigner (sic) suis témoin du marché qui se passe entre moi David Turgeon et Léon Ouimette qu'il garde mon enfant comme nourricier et il es (sic) compris que le jour ou je voudrais reprendre l'enfant, il est compris devant témoin que je paye la somme demandé (sic).

                    Hector Lévis                          David Turgon

                    Henri Tremblay

                    Léon Ouimette

Une famille plus grande que prévu

       Bien que le père de David se remarie trois ans plus tard, il ne reprendra pas son fils qu'il ne verra qu'une vingtaine d'années plus tard, peut-être parce qu'il n'avait pas laTaillefer ouimet virginie 1956 « somme demandé[e] » qu'auraient pu exiger Léon et Virginie. Toutefois, il faut dire que sa seconde épouse lui a rapidement donné une multitude d'enfants soit... 23 ! Il avait amplement de quoi s'occuper.

       En 1906, voilà qu'une autre sœur de Virginie, Sophie, épouse Tremblay, meurt à son tour. Son beau-frère lui confie alors ses quatre enfants qu'elle va élever même si son mari, Léon, meurt deux ans plus tard. De plus, elle loge pendant quelque temps son frère, Calixte, cocher de Mgr J.-Onésime Routhier, curé de la paroisse Notre-Dame d'Ottawa et s'occupe de son beau-père qui meurt chez elle en 1907. Pour vivre, Virginie devient couturière et, plus tard, travaille la nuit à l'entretien ménager de la bibliothèque Carnegie, rue Laurier à Ottawa. Mère courage, elle n'hésite pas à faire faire instruire les enfants qu'elle a sous sa garde, aidée en cela par son beau-frère Henri Tremblay ; David, auquel elle a transmis le patronyme de Ouimet, ira à l'école jusqu'à l'âge de 16 ans, ce qui est assez exceptionnel pour l'époque dans le milieu ouvrier. En 1911, elle loge son père qui mourra à l'Hôpital général d'Ottawa en 1915.

Ouimet david 1897       Virginie est une ardente défenderesse de la langue française. Aussi, en 1912, quand le gouvernement ontarien adopte l'inique Règlement 17 qui interdit l'usage du français « comme langue d'enseignement et de communication » dans les écoles bilingues des réseaux publics et séparés, elle sera du nombre des mères de famille qui, armées d'aiguilles à chapeau, assureront la garde de l'école Guigues à Ottawa contre les sbires du gouvernement francophobe.

       Virginie, qui héritera du surnom de Mémère Ouimet, est morte chez David Turgon dit Ouimet le 11 février 1960 à l'âge de 93 ans. Virginie n'a pas de descendance propre, mais elle a une descendance fièrement francophone qui vit majoritairement à Gatineau.

Sources :

Acte des BMS de la paroisse Notre-Dame d'Ottawa.
Décarie, Jacques E., communication de la date et du lieu de naissance de Virginie Taillefer à l'auteur le 19 août 2021.
Documentation familiale.
Recensements du Canada 1871 à 1921.

Qui a volé la rue Principale ?

Par Le 07/06/2021

          Depuis plusieurs décennies, la gent politique gatinoise tente de faire de la Promenade du Portage un centre-ville de Gatineau. Des dizaines de millions y ont été investis sans trop de résultats depuis une quarantaine d’années si ce n’est la construction de nombreux édifices du gouvernement fédéral qui donnent à la rue une ambiance ottavienne. Et pourtant, la Promenade du Portage a déjà été LE centre-ville.

          C’est en 1875 que l’ancienne Ville de Hull a obtenu son statut de Ville. Elle comptait alors environ 10 000 habitants. Son centre-ville se situait dans une rue alors appelée Main, odonyme qui sera littéralement traduit par « Principale ». À cette époque, la rue y était grouillante d’activités. Outre, six hôtels et tavernes, on y trouvait deux tailleurs, sept magasins divers et épiceries, trois cordonneries, trois forgerons, un horloger, deux journaux, cinq études d’avocat, le bureau de poste, etc. Dix ans plus tard, la rue comptait trois fois plus de magasins, dont des bijoutiers, plusieurs imprimeurs, une banque, de même que le palais de justice et une prison arrachés d’Aylmer. Et en 1896, une ligne de tramways desservait la rue commerciale. Malheureusement, le 26 avril 1900, la ville a été balayée par un vaste incendie qui y a détruit 1 300 bâtiments dont la vaste majorité des immeubles de la rue Principale.

          La reconstruction de la ville et de son centre d’affaires se fera lentement : D’une part, les gens d’affaires peinaient à combler leurs pertes financières et d’autre part, la construction du pont Interprovincial, dit Alexandra, mettait en concurrence les centres-villes de Hull et d’Ottawa. Or, plusieurs années plus tôt, le marchand Basile Carrière s’était opposé à la construction de ce pont, car, disait-il, il drainerait la clientèle hulloise vers les gros commerces du centre-ville d’Ottawa. Il n’avait pas entièrement tort.

Hull principaleÀ la fin de la première décennie du XXe siècle, la rue Principale reprenait ses activités d’antan qui déborderont dans les rues environnantes comme du Pont (Eddy) et Hôtel-de-Ville. Le quartier était même devenu un lieu de divertissement fort prisé. On y trouvait plusieurs cinémas/théâtres, dont l’Éden, l’Eldorado, l’Odéon et le Talbotoscope où le public y était régulièrement convié à des séances de cinéma, de théâtre et de vaudeville.

          La rue Principale, bordée au sud par les grandes usines de la E.B. Eddy, et au nord par une population sans cesse grandissante, était au cœur de la vie hulloise. Ses magasins côtoyaient tant les banques, les bureaux d’avocats, de comptables, de notaires et de médecins que le palais de justice dans la cour duquel on exécutait des condamnés à la peine de mort. La vie nocturne y était trépidante. Fernandel et Tino Rossi sont venus chanter au théâtre Laurier alors que, dans les années 1940 et 1950, le Standish Hall, qui possédait la plus grande salle de bal au pays, y accueillait les grandes vedettes américaines du jazz :Duke Ellington, Louis Amstrong, etc.

Les soirs de fin de semaine, la population de l’Île de Hull aimait marcher rue Principale pour y faire du lèche-vitrine, fréquenter cinémas et restos ou le sexe opposé. Mais cela ne suffisait pas et le centre-ville peinait à se développer : on n’y trouvait pas de magasins à départements comme à Ottawa, lesquels captaient une partie importante de la population de la rive québécoise de l’Outaouais, sauf deux 5¢ 10¢ 15¢ communément appelés « Quinze cents ». D’ailleurs, trois des quatre circuits d’autobus du Transport Urbain ltée avaient leur terminus à… Ottawa ! Ainsi, dans les années cinquante et soixante, les marchands rêvaient-ils de concurrencer les Caplan’s, Freiman, et Larocque de la rue Rideau qui jouissaient d’une clientèle nombreuse. Ils appelaient de tous leurs vœux la construction d’édifices fédéraux au centre-ville, convaincus que cela leur rapporterait une clientèle pléthorique et un succès digne de leurs concurrents ottaviens. Or, à la même époque, l’arrivée des centres commerciaux Place Cartier et Galeries de Hull, est venue mettre fin au développement commercial de la rue Principale.

La déconfiture d’un centre-ville

          La fin des années 1960 et le début des années 1970 ont vu la population de l’Île de Hull diminuer de moitié par suite des expropriations et de la spéculation foncière. L’arrivée des immenses édifices fédéraux, qui ont dépersonnalisé et anglicisé le centre-ville, a entraîné une désaffection de la population locale à égard de la rue Principale dont le nom a été changé en « Promenade du Portage ». Les milliers de fonctionnaires, tant attendus, n’ont pas répondu pas aux attentes des marchands. Le centre-ville avait vécu ! En 1986, Roger Poirier, o.m.i., écrivait, fort à propos : « Qui a volé la rue Principale ? »

          Au début des années 1980, le conseil municipal de Hull décidait de concentrer les boîtes de nuit dans la rue Promenade du Portage, et ce pour mieux les contrôler. Le centre-ville était alors devenu un lieu d’administration fédérale et de divertissements. À la fin des années 1980, on trouve sur celle que l’on surnomme désormais La Strip, et ses environs, près d’une trentaine de boîtes de nuit et tavernes, envahies presque tous les soirs par des milliers d’Otttaviens en goguette. On y faisait la fête, certes, mais on s’y enivrait aussi plus que de raison de sorte que les fins de nuit s’achevaient souvent par des querelles qui se transformaient parfois en drames ; prostitution et commerce de la drogue y fleurissaient, et le crime organisé y avait pignon sur rue. C’est ainsi que la réputation de la Ville de Hull s’est vue entachée par des agissements délictueux des fêtards de la Promenade du Portage, agissements parfois rapportés jusque dans des médias internationaux. Pour contrôler les fêtards et le développement de la criminalité, la Ville a dû engager plus de policiers.

          Enfin, dans les années 1990, la Ville lançait l‘opération « Tolérance zéro ». Elle y a mis tout en œuvre pour retirer les permis de bars où il y avait du grabuge. Par ailleurs, l’Ontario avait décidé d’étendre ses heures de fermeture à 2 heures du matin, et le Québec a aligné les heures de fermeture des bars de l’Île de Hull sur ceux d’Ottawa. La Strip avait vécu. Le pseudo centre-ville est devenu un pôle à forte prédominance administrative avec des restaurants qui visent prioritairement la clientèle des fonctionnaires, et il se confond désormais avec Ottawa. Si vous cherchez un centre-ville, vous le trouverez probablement entre le boulevard Gréber et la montée Paiement.

L'arrivée du cinéma à Gatineau

Par Le 28/04/2021

          Le cinéma[1] a été qualifié, peu après son invention, de « Septième art ». Cela n'est pas étonnant puisqu’il fait rêver depuis maintenant plus de cent ans. Dès sa naissance, il a attiré des foules nombreuses et demeure toujours aussi populaire en ce XXIe siècle d’autant plus qu’il a conquis la télévision dès les années 1950, puis maintenant Internet.

Mais qui a donc inventé le cinéma ? Au moins une quinzaine d'autres personnes, dont les pionniers français Jules Marey et Louis Augustin Aimé Le Prince. Ce dernier, marié à une Anglaise, a conçu une caméra de projection cinématographique et tourné une scène de 2,11 secondes, Scène au jardin de Roundhay, en Grande-Bretagne en 1888 (Voir : Roundhay Garden Scene (1888) - YouTube). En octobre de la même année, il filmait des calèches, des tramways et des piétons sur le pont de Leeds à 16-20 images/seconde.

On ne sait pas où et quand exactement le premier film a été présenté à Gatineau : aucun historien de la région, à ce jour, n’en a dit mot si ce n’est Lucien Brault, dans son histoire d’Aylmer, qui raconte que le cinéma a fait son entrée dans cette ancienne ville en 1909, et Joseph Jolicoeur, dans son Histoire anecdotique de Hull, qui écrit erronément que le premier cinéma de Hull, le Talbotoscope, a ouvert ses portes en 1909.

Une première projection a eu lieu sur la rive droite de la rivière des Outaouais, à Ottawa, devant deux mille spectateurs, le 21 juillet 1896, au West End Park, et ce, au moyen du procédé Vitascope de l’inventeur Thomas Edison. Le spectacle comprenait alors 4 films Edison de 50 pieds (15 mètres) pour un total d’au plus 4 minutes de projection.

L'un des films produit par les frères ottaviens Andrew et George Holland, s’intitulait The Kiss  dans lequel un couple s'embrassait pendant 30 secondes. Et selon l'historienne Georgette Lamoureux, il a scandalisé les spectateurs[2]. Et c’est le 30 mars 1897 que le cinématographe des frères Lumière est présenté à Ottawa dans une salle de la haute ville.

Les vues animées à Gatineau

Il est possible que les premiers films montrés à Gatineau l’aient été soit dans un parc d’attractions soit dans une fête foraine comme c’était le cas ailleurs, ou encore dans une salle comme celle de l’Œuvre de la jeunesse à Hull – elle pouvait contenir plus de 500 personnes – d’autant plus qu’on y présentait des pièces de théâtre depuis 1884. De 1897 à 1906, une certaine comtesse Anne d'Hauterives et son fils Henry parcouraient le Québec, jusque dans les régions les plus éloignées, avec leur Historiographe – c'est ainsi qu'ils avaient nommé leur entreprise et leur projecteur Lumière – au moyen duquel ils montraient aux citadins et aux ruraux « des "vues" historiques et religieuses que le vicomte commentait avec une éloquence reconnue ». Il serait étonnant qu'ils ne soient pas venus en Outaouais d'autant plus qu'ils avaient fait plusieurs projections à Ottawa au mois de mars 1898.

Nous savons toutefois avec certitude qu'une projection cinématographique a eu lieu dans l’ancienne ville Hull le 30 octobre 1898 dans cette fameuse salle de l'Œuvre de la jeunesse. En effet, ce jour-là, le Père Murphy, Le Temps 19100602oblat de Marie-Immaculée et professeur à l'université d'Ottawa, a présenté des : « Magnifiques Vues (sic) à projections illustrées [...] Plus de 100 tableaux comiques, coloriés et animés. » Ce qui fait croire que nous sommes possiblement en présence de vues animées, c'est le mot « animés ». Une autre projection cinématographique se fera à Hull en 1899. En effet, le 14 janvier de cette année, le journal Le Temps a rapporté que Louis d'Odet d'Orsonnens s'apprêtait à montrer à la salle Tellier, le lendemain soir : « [...] une exhibition de tableaux vivants au biomograme [...] » L'article précise que le biomograme est le plus « récent perfectionnement du kinétoscope », ce qui démontre que nous sommes bien là en présence de vues animées. D'Odet d'Orsonnens promettait de montrer « [...] le mouvement des vagues de l'Atlantique, de l'oiseau en vol, de l'homme, etc. 

C’est en 1905 que le cinéma s’est implanté à Gatineau pour y rester : c’était alors le début de la sédentarisation des projections. En effet, cette année-là, Joseph Maxime Lavigne inaugurait la salle de « récréation » Frontenac, rue du Pont (Eddy), à l’angle de la rue Queen (boulevard des Allumettières), dans le secteur Hull.

Il n'y a pas qu'à Hull que des salles de vues animées se sont développées. Le 9 mai 1908, Joseph Théophile Croisetière inaugurait, à Buckingham, une nouvelle salle, réservée à la projection cinématographique, à l’étage d’un bâtiment appelé Cameron’s Hall : le National Theatre. L’ouverture de ce scope a passé presque inaperçue dans la presse locale. Croisetière utilisait un projecteur de marque Cameragraph, procédé Vitascope, fabriqué par Edison. Deux ans plus tard, il construira un nouveau cinéma au 68, rue Main, juste en face de la rue qui conduisait alors au pont qui enjambait la rivière du Lièvre, et le nommait Oasis.

À Aylmer, c’est apparemment Emmanuel Lavigne qui inaugure la première salle de projection de films en 1909. L'année suivante, Alphonse Moussette, futur maire de Hull, ouvre un scope à Masson : l'Eldorado. À Pointe-Gatineau, les vues animées apparaissent en 1911 avec l'établissement d'un certain Albert Crevier.

Quant au cinéma sonorisé, il est apparu à Gatineau en 1929, au cinéma-théâtre Laurier, propriété de Donat Paquin. Il avait été doté du système de sonorisation « Pacent » qui permettait de présenter du cinéma sonore et parlant au moyen d’enregistrements sur disques ou encore sur pellicule de film. Le 12 octobre, le Laurier a affiché un film qui contenait des segments sonorisés, mais au moyen du système RCA Photophone, et ce, pour la première fois en Outaouais. Ce film, qui avait été banni par le Bureau de censure de l’Ontario, avait un titre on ne peut plus provocateur : The Godless Girl (doublé en français en 1930 avec pour titres La fille sans dieu ou Les damnés du cœur). Tourné par Cecil B. DeMille, il met en vedette l’actrice Marie Prévost, née en 1898 à Sarnia, Ontario, que son gérant fait faussement passer pour une Canadienne-Française.

[1] Ce texte est extrait d'un projet d'histoire des cinémas de Gatineau.
[2] LAMOUREUX, Georgette, Histoire d’Ottawa, tome III – Ottawa 1876-1899 et sa population canadienne-française, Ottawa, 1982, page 196.

Amicie Piou Lebaudy, femme de cœur

Par Le 10/04/2021

        Une rue de Gatineau (Québec) porte son nom, mais bien peu de gens connaissent l'histoire de cette femme de cœur, bienfaitrice du collège Saint-Alexandre.

       Née le 27 juillet 1847 à Lyon (France), du mariage de Constance Piou et de Palmyre Le Dall de Kéréon, Marguerite Amicie Piou est issue d’une famille de la grande bourgeoisie provinciale française. Le 13 décembre 1865, à Toulouse, elle épouse le riche financier Jules Lebaudy et monte à Paris où elle tient salon fréquenté par les grandes familles catholiques.

       À la suite de l'effondrement de la banque catholique Union générale en 1882, causé en partie par les manipulations boursières de son mari, Amicie prend conscience, devant son salon déserté, que son mari est un coquin. Elle considère que l’argent de sa fortune est sale. Il lui est pourtant légué à la mort de son mari survenue en 1892. Elle vend alors son logement et s'installe dans un petit deux-pièces dans le quartier Saint-Lazare. Peu de temps après, elle décide de s'investir dans les œuvres sociales. Le 4 mai 1897, à Paris, l’incendie du Bazar de la charité fait pas moins de 136 morts, dont 126 femmes et 10 hommes. Parmi ces femmes, il y a la duchesse d’Alençon (1847-1897), sœur de Sissi, impératrice de l’Autriche. En 1898, le journal Le Figaro lance une campagne de souscription pour venir en aide aux familles des malheureuses victimes qui ne faisaient pas toutes partie de l'aristocratie parisienne. Or, un jour, le journal reçoit en un seul versement une souscription de 937 438 francs ! Mais qui est ce souscripteur anonyme capable de donner presque un million de francs se demandent les Parisiens ? Le journal La Libre Parole révélera son nom : Amicie Piou, veuve Lebaudy.Piou amicie

       Dans la plus grande discrétion, elle finance la fondation du Groupe des Maisons ouvrières (GMO) en 1899, future Fondation de Madame Jules Lebaudy, dont elle reste inconnue de celui-ci jusqu’au lendemain de sa mort (seul le président du Groupe recevait d’elle, directement de main à main et sans reçu, les sommes nécessaires à l’achat des terrains et à la construction de ces groupes d’immeubles). Le GMO s'occupe de construire des immeubles salubres pour les ouvriers et à bon marché en vue de leur location à des personnes n'ayant pas de maison, notamment à des ouvriers ou employés vivant de leur salaire à Paris ou en banlieue parisienne et la construction de l'hôpital de l'Institut Pasteur. Elle aura été l'une des pionnières du logement social. Sa fondation loge aujourd'hui plus de 6 500 personnes.

          Amicie Piou deviendra l’insigne bienfaitrice du Collège Saint-Alexandre de Gatineau. Cette femme, dont on n’a pas réussi à percer le mystère, aura été d’une générosité exemplaire en donnant à Mgr Alexandre Le Roy la somme de 200 000 $ pour l’achat d’une propriété et l’établissement d’une école d’agriculture au Québec. Et c’est en sa présence que l’Institut colonial Saint-Alexandre sera inauguré le 11 juin 1905. Sept ans plus tard, la Congrégation des Pères du Saint-Esprit fondera le Collège apostolique Saint-Alexandre, incorporé en 1914 en vertu des statuts de la province de Québec. Affilié à l’Université Laval et considéré comme l’un des meilleurs collèges classiques au Québec jusqu’en 1967, le Collège est alors devenu un établissement d’enseignement secondaire privé.

       Amicie Piou veuve Lebaudy est décédée à Paris le 3 mai 1917.

Sources :

Armée du salut France, Association humanitaire – Armée du Salut, [en ligne], 2002-2008. [www.armeedusalut.fr] (Consulté le 15 février 2008).
Collège Saint-Alexandre, [en ligne], 2005-2008. [www.college-stalexandre.qc.ca] (Consulté le 15 février 2008).
La Congrégation du Saint-Esprit, [en ligne], s. d. [www.spiritains.qc.ca/fr/Accueil.aspx] (Consulté le 15 février 2008).
FULIGNI, Bruno, L'incendie du Bazar de la charité, Paris, éditions Archipoche, 2019.

GENEANET, Généalogie de Marguerite Amicie Piou par Jacky Lesage.

Un amour trompé

Par Le 06/03/2021

            Je vais ici traiter des délices des amours interdites, car il est bien connu que dans la femme des autres, le diable met une cuillerée de miel et qu’un amant a toutes les qualités et les défauts qu’un mari n’a pas. Un proverbe finlandais dit : l’amour est un champ fleuri et le mariage un champ d’orties. Et c'est au pied de l'autel ou au palais de justice, que les personnes qui unissaient autrefois leur destinée se promettaient réciproquement fidélité.

          Cette conception du mariage, dans lequel la fidélité doit jouer un rôle de premier plan, est apparue avec les philosophes classiques de la Grèce antique. Toutefois, les hommes ont toujours voulu croire que l'exclusivité sexuelle concernait surtout les femmes, particulièrement leur conjointe. La Bible a d'ailleurs fortifié leur conviction. Ainsi, Sarah qui était stérile dit un jour à Abraham : « Voici que le Seigneur m'a empêchée d'enfanter. Va donc vers ma servante, peut-être que par elle j'aurai un fils. » Que demander de mieux ? Abraham ne se fait pas tirer l'oreille longtemps et partage la couche de sa servante. Si nos aïeules n'ont pas eu la même complaisance que Sarah envers leur conjoint, il n'empêche que l'exemple d'Abraham n'est pas resté stérile !

          Les personnes qui commettent l'adultère prennent généralement beaucoup de précautions pour assurer la confidentialité de leurs amours illicites et conserver une réputation irréprochable. Ils vont parfois jusqu'à accomplir des prouesses acrobatiques pour cacher leurs rencontres lubriques. Mais, en dépit d'efforts louables, des amants ont vu leurs relations coupables étalées au grand jour. En voici un exemple.

L'affaire Arsène Daoust

          Arsène Daoust était un homme bien connu à Aumond (près de Maniwaki) où il opérait, depuis 1887, un moulin à farine sur la rivière Saint-Joseph. Âgé de 29 ans, il était allé chercher sa femme, la belle Ernestine Raymond, de 8 ans sa cadette, loin de chez lui, à Saint-André d'Argenteuil à l'hiver de 1888.

          On s'imagine bien que pendant un certain temps Arsène et Ernestine ont vécu des nuits et des jours heureux. Mais 14 ans après les épousailles, les amours s'étaient, semble-t-il, quelque peu émoussées. Non pas qu'Ernestine n’était plus désirable – oh que non ! –, mais l'amour, si jamais amour partagé il y eut un jour, avait peut-être déjà fait place à l'habitude.

          Ernestine était encore à l'âge où les femmes prennent plus de plaisir à commettre les péchés des sens... qu'à les confesser ! De Damase Roy, son cadet d'un an et hôtelier du village, elle s'est fait un amant zélé qui ira jusqu'à lui prodiguer des caresses voluptueuses sous le toit du… mari. Arsène Daoust soupçonnait-il son épouse d'avoir pris un amant? Espérait-il la prendre en flagrant délit? Gageons qu'il ignorait tout des agissements de sa tendre moitié. Car cela va de soi, le mari trompé n'est-il pas toujours le dernier à connaître son infortune ?

          Un soir de janvier 1902, Arsène est revenu à la maison plutôt qu'on Coeur insolites001l'y attendait, et surtout plutôt que l'on y espérait. À la fenêtre d'une chambre du deuxième étage de la maison, on a aperçu le mari qui se dirigeait vers son logis où la moiteur capiteuse du corps repu de la belle Ernestine s'était, selon toute vraisemblance, soudainement transformée en sueurs froides. Ah! ciel, mon mari ! aurait-elle pu s'exclamer – mais c'est plutôt l'enfer qui s'annonçait. Et Ernestine de faire sortir, tout de go, son amant de la maison. C'est à ce moment-là que le meunier de la rivière Saint-Joseph a vu se dérouler, sous ses yeux que nous supposons ébahis, une scène digne des récits de Georges Courteline (1858-1929), fameux romancier français : Damase Roy sortant de chez lui à l'aide d'une corde faite de couvertures de lit et attachée à une fenêtre du deuxième étage de sa maison. Jean de Lafontaine a eu bien raison d'écrire : « Amour, amour quand tu nous tiens, on peut bien dire : « Adieu, prudence! »

          On ne sait comment l'époux trompé a réagi sur le coup de sa découverte, mais l'affaire n'en est pas restée là et toute la vallée de la Gatineau a été mise au courant des plaisirs luxurieux de la chaude Ernestine, des prouesses de l'hôtelier et de l'infortune du meunier de la rivière Saint-Joseph. Parions que dans les chaumières d'Aumond on a chanté en chœur : « Meunier tu dors, ton moulin bat trop vite... »

          La surprise a vraisemblablement été difficile à avaler et le mari, justement courroucé, a engagé des poursuites à l'encontre de l'hôtelier séducteur. Maître Arsène Daoust exigeait en guise de dédommagement la somme de 5 000 dollars pour la perte de... l'affection de sa meunière ! Bien entendu, Damase Roy a contesté haut et fort les allégations du mari dépité. Mais voilà, les deux personnes qui doivent témoigner en sa faveur lui ont fait faux bond et le juge a du donner raison au meunier.

          On ne sait pas sur quel critère le juge s'est fondé pour évaluer le niveau de perte d'affection d'Arsène Daoust, mais ce dernier a eu droit à la piètre compensation de… 250 dollars ! Et la population d'Aumond, bonne enfant et compatissante aux malheurs de son meunier, l'élira, trois ans plus tard, à la mairie du village ! Quant à la belle Ernestine, elle choisira de continuer sa vie maritale avec son mari et n'aura pas d'enfant. Faute de mie, il faut savoir se contenter de la croûte !

SOURCES

OUIMET, Raymond, Histoires de cœur insolites, Hull éd. Vent d’Ouest, 1994.

La crise du logement 1936-1952 : le cas du Creekside

Par Le 13/02/2021

         La Ville de Gatineau est aux prises avec une crise du logement depuis plusieurs années[1]. Rien de nouveau sous le soleil : à la suite de la dépression économique de 1929, la construction domiciliaire était au point mort de sorte qu'une crise de logement sans précédent s'ensuivit. Ainsi, le logement est devenu le plus grave problème social auquel était confrontée la population de l'ancienne ville de Hull, problème en partie causé par le conseil municipal lequel, en 1936, avait modifié le zonage et interdit la construction d'immeubles à logements multiples dans la majorité des quartiers de la ville.

          Dès le début de 1937, des familles érigent des maisons rudimentaires, pour ne pas dire des cabanes, sur la rive ouest du ruisseau de la brasserie, entre le boulevard Montclair et le pont du sentier du ruisseau de la Brasserie (alors un pont de chemin de fer). En 1941, ce secteur de la ville devient un véritable bidonville, nommé Creekside, où vivent dans un grand dénuement plus d'une centaine de personnes. Surnommé, avec mépris, Punaiseville et Puceville, le Creekside est qualifié de honte de la ville par les bien-pensants de tous bords pour qui les pauvres sont les artisans de leur propre malheur. Quoi qu'il en soit, en dépit de la relance de l'économie suscitée par la guerre, la crise de logement ne se résorbe pas. En effet, selon le journal The Standard Magazine (Montréal), du 12 décembre 1942, 34,5 % des logements de Hull sont alors surpeuplés.

          En décembre 1944, la Commission des prix et du commerce en temps de guerre déclare la région de Hull « région surpeuplée » et interdit à toute famille, qui n'y vivait pas avant le 26 février 1945, d'y louer ou d'y occuper un logement sans permis. Mais ni le gouvernement fédéral ni le gouvernement provincial ne comptent alors un programme de construction de logements à bas prix, ce qui fait dire à l'ancien maire Raymond Brunet (1940-1948) : « Pour la guerre, on avait de l’argent, mais pour des maisons, on n'en a plus ! » En effet, alors que la dette du gouvernement du Canada était de 5 milliards de dollars en 1939, elle est de 18 milliards en 1944. Toutes ces sommes ont été englouties dans la guerre. En 1951, alors qu'au cours des 7 premiers mois de l'année le gouvernement fédéral a accumulé un surplus budgétaire de 700 millions de dollars, il n'y a toujours pas d'argent pour loger les familles pauvres du Creekside. Ce n'est qu'en 1969 que la ville de Hull aura ses premiers logements à caractère social, lesquels serviront d'abord à loger les expropriés par la « rénovation urbaine ».

Une ville surpeuplée

          En dépit de l'interdiction de s'établir à Hull, la population du Creekside ne cesse de croître alors que d'autres familles ont érigé des cabanes à l'extrémité est du parc Jacques-Cartier, et sur le chemin du lac Leamy. En 1951, le Creekside abrite 234 personnes, au début de 1952, plus de 300 et en mai de la même année, il en compte au-delà de 400 ! Les autorités municipales avaient pourtant fait tout ce qu'elles pouvaient pour abriter les sans-logis au cours des années quarante : dans les casernes de pompiers, sous des tentes empruntées à l'armée, au manège militaire et même à l'hôtel de ville. Mais le problème était resté entier faute de construction domiciliaire importante pendant la guerre.

 

Creekside

          Le redémarrage de la construction ne suffit pas à loger tous les sans-abri. C'est ainsi qu'avec des matériaux récupérés – carton, pièces de bois disparates, tôle, etc. –, des familles se sont construit des abris de fortune, d'autres de pauvres maisonnettes. Pas d'eau courante ni toilettes reliées aux égouts dans ces masures le plus souvent dépourvues d'électricité. Les toilettes sont dehors, on s'éclaire à la lampe à l'huile, on lave les vêtements avec les eaux polluées et sales du ruisseau de la Brasserie. Pour éviter de faire de nombreux aller-retour entre bicoques et ruisseau, on ne change pas d'eau pendant le lavage, ce qui fait que les derniers vêtements lavés sont noircis par la crasse laissée par les hardes lavées plus tôt. L'hiver, on pratique des trous dans l'épaisse couche de glace du ruisseau pour se procurer de l'eau. Quant à l'eau potable, on va la chercher dans les maisons des propriétaires compréhensifs les plus proches, soit à 300 mètres au moins du bidonville.

          Pour le journal Le Droit, le Creekside est le refuge de la vermine – cafards, souris et rats – et de la malpropreté. Les bicoques, qui abritent des familles souvent nombreuses, sont pour beaucoup toutes petites et plusieurs sont dépourvues de plancher. Ces gens n'ont pas les moyens de manger plein leur ventre ni de varier leur menu : « Sur la porte du fourneau on voit une soupière décoiffée remplie de nouilles aux tomates », ajoute le scribe du journal Le Droit. À l'une de ses questions, la dame de la maison répond que le contenu de la soupière doit durer de six à huit jours. Elle ajoute : « Nous mangeons suivant nos moyens. » Et cette cabane n'appartient même pas au couple, dont le chef de famille travaille ; il paie un loyer mensuel de douze dollars !

Une colonie d'indésirables ?

          Des groupes de pression de la bien-pensance, convaincus que le Creekside est une source de promiscuité, d'immoralité et de délinquance juvénile, poussent la Ville à déloger, à expulser les résidents du Creekside, puis à détruire la centaine de cabanes dressées le long du ruisseau. Il n'y a pourtant pas de raison de croire qu'une expulsion puisse aider ces familles à se trouver un logement décent.

          Le 4 septembre 1951, le conseil municipal de Hull décide de démolir toutes les masures construites sans permis sur son territoire. On estime leur nombre à environ 110 ou 115, peut-être plus. Le 15 janvier 1952, la Ville ordonne aux résidents du Creekside d'évacuer leur logis au plus tard le 1er mai suivant. L'expulsion de ces familles n'atténuera en rien la pauvreté de ces gens puisqu'au lieu de la combattre elle s'attaque aux pauvres,

L'expulsion

          Le 26 mai 1952, démolisseurs et policiers se présentent au Creekside. Mais les résidents ne se laissent pas faire. Devant l'opiniâtreté de ces gens, la Ville n'a pas le choix de remettre à plus tard leur éviction : elle prolonge de deux mois l'échéance, car elle doit aussi tenir compte du fait qu'une partie importante de la population appuie les gens qui résistent à l'éviction.

          Enfin, tout au cours de l'été, la police locale voit à la démolition du Creekside de sorte que le 23 septembre 1952, le chef de police, Adrien Robert, peut annoncer que toutes les familles ont enfin quitté le bidonville. Mais on n’en a pas fini avec les taudis qui logent encore presque 300 personnes : il reste la cinquantaine de masures, appelées camps, situées au lac Leamy et à Silver Beach, ainsi que des baraques érigées à la Gatineau Boom. Mais c'est là une autre histoire.

          Pour en savoir plus, voir la revue Hier encore, numéro 8, 2016, La misère du Creekside.

Sources :

Archives de la Ville de Gatineau, dossier H005, Bureau du greffier, Ville de Hull ; H015, fonds du Service des arts et de la culture, Ville de Hull ; P120, fonds Théodore Lambert.
ANDREW, Caroline, André BLAIS et Rachel DESROSIERS, « L'information sur le logement public à Hull », Recherches sociographiques, vol. 16, n° 3, 1975, p. 375-383.
LAPOINTE, Pierre-Louis, « Les "Favelas" hulloises », Outaouais, Institut d'histoire régional de l'Outaouais, janvier 1986, p. 25-28.

Le Droit
(Ottawa), 1949-1952, 1957.

La Revue
(Hull), 1949.

The Ottawa Citizen
(Ottawa), 1949.

[1] Extrait d'un article publié dans Hier encore, no 8, 2016, sous le titre de La misère du Creekside.