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Les bébés-boumeurs, une génération égoïste ?

        Que laisseront les bébés-boumeurs aux générations suivantes ? Trop peu sans doute en regard du potentiel dont elle a hérité. Nombreuses sont les personnes qui estiment que les bébés-boumeurs font partie de l'une des générations les plus égoïstes de l'histoire humaine. Génération de consommateurs à outrance, de pollueurs à tout-va et de vandales de nombreux programmes sociaux dans le monde, elle laisserait à sa descendance plus de problèmes qu'elle en a réglés. Fait assuré, si elle a mis à la porte la religion catholique dans de nombreux pays occidentaux, elle est devenue l'adepte inconditionnelle d'une nouvelle religion appelée « Économie ». Au nom du dieu Argent, elle a sapé le système d'éducation québécois qui a déjà été l'un des meilleurs en Amérique du Nord et fait de même avec le système de santé au nom de l'économie.

        La génération des bébés-boumeurs s'enorgueillit d'être progressiste parce qu'elle a créé « les Beatles, des véhicules capables de faire marcher l'homme sur la lune, l'internet, les panneaux solaires, les microprocesseurs, les microordinateurs ; elle a découvert l'ADN, développé le génie génétique, le séquençage de l'ADN [...] ». Mais elle a oublié que les deux ou trois générations précédentes avaient créé les antibiotiques, l'avion, le cinéma, la fusée, la radio, la télévision, la radiographie, etc., et, surtout, développé des outils pour assurer le bien commun des êtres humains en créant la Croix rouge, la Société des Nations, puis l'Organisation des Nations Unies. Amnistie internationale, Médecins dans frontière, etc.

        En effet, les générations de l'entre-deux-guerres et celle d'avant la Grande Guerre ont été productives en matière de bien commun même si les guerres ont ralenti leurs efforts. Avant la fin du XIXe siècle, la génération d'avant 1914 a créé des syndicats pour mettre fin à l'exploitation des ouvriers, des coopératives pour donner du pouvoir économique aux classes ouvrières, la pension de sécurité de vieillesse en 1927, l'aide sociale en 1940 ainsi que l'assurance-chômage en 1941, la gratuité scolaire pour l'école primaire en 1943 et lancé la lutte pour l'égalité des femmes dès la fin du XIXe siècle.

        La génération suivante n'est pas en reste puisqu'elle a conçu, en 1960, le régime d'assurance-hospitalisation du Québec et 10 ans plus tard l'assurance-maladie universelle. Elle a rendu gratuite l'école secondaire en 1961 Hummer copiede sorte qu'en 1964, le gouvernement du Québec créait le ministère de l'Éducation en dépit des vives protestations des autorités religieuses qui, jusque là, contrôlaient « l'instruction publique ». C'était la Révolution tranquille en marche dont on a tant parlé.

        En 1967, le gouvernement québécois créait les Collèges d'enseignement général et professionnel (Cégep) où l'enseignement préuniversitaire et professionnel est gratuit. Un an plus tard, c'était la mise en place du réseau universitaire – les universités du Québec – avec pour mission de faciliter l'accessibilité à l'enseignement universitaire, et ce, à un faible coût. Un an plus tôt était apparu le Régime des rentes du Québec pour améliorer la situation financière des futurs retraités. Toutes ces réalisations, reliées au bien commun, sont celles des générations précédentes, et plus particulièrement de celle de l'entre-deux-guerres, la génération la plus progressiste de notre histoire, qui s'est inspirée de celle de ses pères.

La valeur la plus importante : le fric !

        On ne peut pas nier que les bébés-boumeurs ont amélioré la qualité de vie de leurs contemporains, du moins au Québec, comme bénévoles dans de nombreuses organisations, en créant le système de garderies d'enfants à 5 $ et l'assurance médicament. Mais là où le bât blesse, c'est son rôle dans le développement d'un individualisme forcené qui a entraîné l'abandon des parents dans des foyers pour personnes âgées et le refus d'assurer la pérennité de leur culture par une diminution du taux de natalité, ce qui au Québec est suicidaire. Par ailleurs, dévorés par une quête d'épanouissement personnel, les bébés-boumeurs occidentaux ont fait des droits individuels un dogme qui, selon le philosophe Pierre Manent (un bébé-boumeur), « règne sans contrepoids jusqu'à faire périr l'idée du bien commun. » Ils accordent une telle valeur à l'argent qu'ils congédient des milliers de travailleurs pour faire monter la valeur de leurs actions. Cette génération a transformé le syndicalisme en corporatisme, la médecine en machine à sous... de sorte qu'aujourd'hui tout est calculé à l'aune de l'économie.

        La société des loisirs promise ne s'est concrétisée que pour une fraction de la population et jamais il n'y a eu autant d'inégalités. Le professeur Léo-Paul Lauzon, de l'Université du Québec à Montréal, a récemment écrit :

En 1950, la proportion des femmes âgées de 24 à 54 ans au travail était de 22 % contre 82 % en 2015. Aujourd’hui, les femmes au travail contribuent pour 47 % du revenu familial, soit presque la moitié. Même avec deux salaires, le revenu médian des familles après impôt a augmenté de seulement 13 % en dollars constants au cours des quarante dernières années. Cela ne fait que confirmer cette vérité : la classe moyenne s’effrite et leurs gains annuels stagnent alors que les revenus des nantis (gens d’affaires, médecins, professionnels, etc.) explosent, faisant grossir ainsi les inégalités économiques à des sommets historiques.

        Pourtant, en 1968, les premières cohortes de bébés-boumeurs voulaient révolutionner le monde : elles ont lutté contre la guerre, pour un salaire minimum hebdomadaire à 100 $, puis pour la souveraineté du Québec avant de rentrer dans le rang et se laisser aller à une consommation démesurée.

        Les générations précédentes n'étaient pas parfaites, j'en conviens – elles ont trop aimé la guerre et étaient le plus souvent racistes. Mais que laissent les bébés-boumeurs aux générations suivantes ? Un monde dans lequel il y a moins de guerres et la quasi-disparition des famines naturelles, ce qui n'est pas rien, mais aussi des océans si pollués que dans moins de trente ans il n'y aura plus de poissons ; une pénurie d'eau potable qui sera l'enjeu de guerres à venir ; des milliards de tonnes de déchets toxiques ; des programmes sociaux atrophiés ; des ressources naturelles privatisées, une folle envie de surconsommer... Les bébés-boumeurs laisseront-ils moins qu'ils ont reçu ? C'est du moins ce que prétendent de nombreux historiens et philosophes et c'est pourquoi cette génération se fait souvent traiter, à tort ou à raison, d'égoïste. Par ailleurs, elle-même qualifie sa descendance, les générations X, Y et Z, d'égoïstes et de narcissiques !

        Enfin, l'exemple extrême de l'égoïsme d'une génération est celui de Donald Trump et de ses principaux conseillers, qui font  partie de la première cohorte des bébés-boumeurs. Représentent-ils leur génération ?

Sources :

CLAPIERS, Roselyne de, Les baby-boomers seront égoïstes et dépensiers dans Les Échos.fr, https://m.lesechos.fr/redirect_article.php?id=18246-166-ECH
LAUZON, Léo-Paul, Appauvrissement des travailleurs : le tripotage des chiffres dans le Journal de Montréal (Montréal), 18 juin2018.
MANENT, Pierre, La Loi naturelle et les droits de l'homme, Paris, PUF, 2018, cité dans Le Figaro (Paris), 11 juin 2018.
RAMBAL, Julie, Les papy-boomers, génération sans partage, dans Le Temps (Genève), 5 juillet 2016.
RAVARY, Lise, Égoïstes, les jeunes ?, dans Le Journal de Montréal (Montréal),7 juin 2018.

La religion de nos parents

       Il y a une petite soixantaine d'années, l’Église catholique dominait presque tous les secteurs de la société québécoise, sauf les secteurs industriels. Il faut dire que plus 95% de la population était alors de foi catholique. Par exemple, dans une petite municipalité comme l’ancienne ville de Hull (aujourd'hui incluse dans la ville de Gatineau), outre plusieurs paroisses, l’Église dirigeait le journal local, c’est-à-dire Le Droit d’Ottawa, la station radiophonique CKCH, les centres de loisirs, l’Organisation des terrains de jeux sans compter de nombreuses organisations dans lesquelles la population était enrégimentée : enfants de Marie, Ligue du Sacré-Cœur, Dames de Sainte-Anne, l’Association du Saint-Rosaire perpétuel, la Société de Tempérance, les croisés, les scouts, les guides, les actions catholiques, etc. Il y en avait pour tous les goûts, tous les sexes, tous les âges. Et chacune de ces organisations avait son aumônier. Rien ne se passait dans une paroisse catholique sans que le curé ne le sache. Des curés allaient même jusqu’à débusquer les amoureux qui se caressaient dans les fourrés des parcs…

       Les autorités religieuses régissaient le quotidien de ses fidèles. Par exemple, elles avaient dressé une liste d’ouvrages, appelée l’Index, que les catholiques n’étaient pas autorisés à lire, accompagnée des règles de l’Église au sujet des livres. Le but de cette liste était d’empêcher la lecture d'ouvrages qui contredisaient ou critiquaient l’Église et d’éviter ainsi que les fidèles ne se détournent de leur foi. À l’Index, on trouvait les livres des auteurs tels Alexandre Dumas, père et fils, Balzac, Victor Hugo, etc. L’Église valorisait alors l'ignorance et la soumission, multipliait les tabous, gérait à coups d'interdits et infligeait une culpabilité morbide même à des enfants innocents.

Le catéchisme

      La pratique religieuse s'apprenait très tôt. Généralement, la maman enseignait auxCatechisme 1954001 enfants à dire leurs prières. Souvent, la première prière apprise s’adressait au « p’tit Jésus » et à l’ange gardien. Puis, selon les convictions de la mère, elle enseignait à l’enfant le Notre Père ou le Je vous salue Marie. À l’école, l’enfant devait apprendre le Catéchisme catholique qui contenait « Ce que nous devons croire, ce que nous devons faire, ce que nous devons avoir pour aller au ciel. » Celui des années 1940 contenait 519 questions et réponses, celui des années 1950, en contenait… 992 ! La prière centrale du catéchisme, celle qu’il fallait absolument savoir par cœur pour faire sa première communion était le Je crois en Dieu qui contient apparemment « les principales vérités révélées que nous devons croire pour aller au ciel. »

      À 7 ans, l’âge de la raison, les enfants faisaient leur première communion, après avoir été confirmés par l’évêque du diocèse, et se confessaient (sacrement de la pénitence) pour la première fois à un prêtre qui les absolvait de leurs péchés. Les catéchismes scolaires de cette époque disaient alors qu’il y avait quatre types de péchés : le péché actuel, le péché mortel, le péché véniel et les péchés capitaux. La confession commençait alors par la formule suivante : « Mon père, bénissez-moi parce que j’ai péché. Je me confesse à Dieu et à vous, mon père… » Ensuite, le pécheur disait « Mon père, je m’accuse de… » Il fallait alors nommer tous les péchés commis en soulignant le nombre de fois qu’ils avaient été commis. Enfin, la confession se terminait par la formule : « Je m’accuse encore de tous les péchés de ma vie ; j’en demande pardon à Dieu, et à vous, mon père, la pénitence et l’absolution. »

      Il y avait plusieurs moments forts dans la pratique du catholicisme. D’abord le baptême qui est le sacrement « qui efface le péché originel et fait d’un enfant un chrétien ; la confirmation qui est le sacrement par lequel « un baptisé devient un parfait chrétien, un apôtre et un soldat du Christ. » Outre ces derniers, il y a cinq autres sacrements : eucharistie (communion), pénitence, extrême-onction, le mariage, et le plus important, au dire des prêtres d’alors, l’ordre, sacrement par lequel un homme (et seul un homme) devient un ministre sacré de l’Église catholique.

Hors de l'Église point de salut !

      Les catholiques étaient appelés à célébrer obligatoirement (donc, aller à la messe) sept fêtes religieuses : Noël, la Circoncision (jour de l’An), l’Épiphanie, Pâques, l’Ascension, la Toussaint et l’Immaculée Conception. Les catholiques devaient s’abstenir de manger de la viande tous les vendredis de l’année, pendant le carême, etc. On leur conseillait fortement de se confesser tous les premiers vendredis du mois. Les catholiques avaient aussi l’obligation de recevoir la communion au moins une fois par année, pendant le temps pascal qui va du mercredi des Cendres au dimanche de la Quasimodo (premier dimanche après Pâques). Ne pas faire ses Pâques c’était être en état de péché mortel. Et mourir en état de péché mortel c’était passer l’éternité en enfer.

Ecole st jos hull 1922      Les catholiques devaient aller à la messe tous les dimanches et les fêtes d’obligations. Le catéchisme des années 1950 dit : « Hors de l’Église, point de Salut ! » Ce qui veut dire que « celui qui par sa faute n’appartient pas à l’Église catholique et meurt sans se repentir ne peut pas aller au ciel. »

      Le péché mortel était alors défini comme une « désobéissance grave qui offense Dieu et nous enlève la vie surnaturelle. » Or mourir avec sur la conscience un seul péché mortel, c’était se condamner à l’enfer pour l’éternité. Désobéir aux commandements de Dieu était un péché mortel ; la contraception était un péché mortel, etc. Dans les classes des écoles décorées d'images religieuses, il arrivait que l'on raconte aux enfants qu’une religieuse, morte à l’âge vénérable de 80 ans, avait commis le seul péché mortel de sa vie la veille de son trépas, ce qui lui avait mérité l'enfer pour l’éternité. Alors que l’on priait autour de son cercueil, elle s'était soulevée pour dire : « Ne priez pas pour moi : je suis damnée ! » Ça enlevait l’envie de faire un péché mortel à moins d'en rire. L’Église de cette époque voyait l'homme comme un monstre, égoïste, veule, lubrique et lâche qui, laissé à lui-même, ne ferait que du mal, à lui-même et à son prochain, bref, essentiellement comme un pécheur.

      Ceux et celles qui avaient publiquement fauté, comme les Patriotes de 1837-1838, ont été inhumés dans des fausses situées à l’extérieur des limites des cimetières catholiques ou même dans des fosses préalablement désacralisées !

Sources :

Le catéchisme des provinces ecclésiastiques, de Québec, Montréal et Ottawa, Québec, 1944.
Catéchisme catholique, Québec 1954.
Le Devoir (Montréal) 12 mars 2008.
Souvenirs d'enfance de l'auteur

Le secret de Raoul Denonville, l'homme qui n'a jamais été

       Raoul Denonville : on ne sait rien ou presque de ce personnage sinon qu'il serait né au Québec au début des années 1890, un 27 avril. Mais aucun document, aucun recensement n’en fait état. Mais nous savons, par contre, qu'il avait une sœur qui vivait à Hull (aujourd'hui Gatineau). Du moins l'a-t-il prétendu. On a dit que son accent était celui des gens des Cantons de l'Est et même celui d'un Français. Mais tous ces dires ne sont que spéculation : personne ne sait ni ne connaît l'origine de Raoul Denonville. Chose certaine, il était unilingue français – certains ont même qualifié son français de « joual ». Il savait lire, puisqu'il possédait de très nombreux numéros de l'édition française du Reader's Digest.

       La Grande Guerre (1914-1918) battait son plein quand Raoul Denonville est arrivé à River Valley, comté de Nipissing, dans le Moyen Nord ontarien, accompagné de Wilfred Jean. Les gens de River Valley ont alors cru que les deux hommes étaient des soldats déserteurs venus du Québec. Quoi qu'il en soit, ils se sont installés dans une cabane en bois rond, en haut du lac Grassie, où ils ont habité pendant toute la guerre et même pendant quelque temps après la paix signée. Puis Wilfred Jean s'en est allé.

       Denonville a passé presque toute sa vie à faire du trappage etDenonville raoul001 il vendait ses maigres prises à LaFrance Furs à Sudbury. Mais il a aussi travaillé à la scierie de Cockburn au lac Emerald où il a été draveur. Ses collègues ont dit qu'il travaillait fort et même souvent plus fort que les autres employés.

       L'homme croyait dans la capacité de la nature pour guérir des maladies ; il se soignait avec des racines et des herbes, car il détestait les médecins, les hôpitaux, les aiguilles et les pilules. Il prétendait que les aiguilles donnaient le cancer, que les pilules n'avaient aucun pouvoir de guérison et que certains médecins empoisonnaient leurs patients. Quand ses yeux ont été affligés de la cataracte, il est allé se faire opérer à Sudbury, suffisamment loin de son bled, River Valley, pour conserver un secret, un secret qu'il n'a jamais dévoilé.

       Denonville ne consommait pas d'alcool, mais a fumé jusque dans la soixantaine avancée. Quand l'heure de la retraite est arrivée, il a refusé de demander la pension de sécurité de vieillesse, car il estimait que les contribuables étaient déjà suffisamment taxés sans qu'ils aient à le soutenir financièrement. Une bonne âme qui a réussi à le ramener à la raison l'a aidé à remplir les papiers nécessaires à l'obtention de la pension à laquelle tous les Canadiens ont droit.

       À la fin de sa vie, Raoul vivait dans une cabane en bois rond près de la rivière Temagami. De nombreux concitoyens croyaient qu'il cachait de l'argent dans sa masure ou encore dans la doublure de ses vêtements.

Une partie du secret éventée

       Le 4 mars 1970, on trouve Raoul Denonville sur le plancher de son petit logement où il est étendu depuis quelques jours, inconscient. Une ambulance le transporte à l'hôpital Saint-Jean-de-Brébeuf, à Sturgeons Falls, pour lui sauver la vie. On lui enlève ses vêtements bien qu'il lutte pour empêcher qu'on lui retire son pantalon. Stupéfaction : on découvre que Raoul est... une femme ! Pas question de divulguer cette découverte même quand le patient meurt le 14 mai 1970. Le code de déontologie des autorités hospitalières, des médecins, des prêtres et autres professionnels s'y oppose. Mais la nouvelle fera très rapidement son chemin bien que les médecins et, plus tard, la maison funéraire Théorêt inscrivent, sur les papiers officiels, que Denonville est un mâle.

       La police, qui ne sait pas encore de quoi il en retourne, procède à la fouille de la cabane du disparu. On y trouve un coffre marqué aux initiales A. H., une valise et des vêtements. Dans un garde-robe, il y a des souliers et des couvre-chaussures de femme, des vêtements ainsi qu'un manteau. On trouve aussi un petit anneau pour femme et rien d'autre. Pas de petits pécules ni même le nom d'un parent.

        Qui était Raoul Denonville ? Bien qu'elle soit décédée depuis 48 ans et que madame Florence Serré en ait fait un sujet de recherche, les origines de l'homme/femme de River Valley restent toujours un mystère. Aujourd'hui, Raoul Denonville repose dans le cimetière de River Valley dans une concession anonyme.

Sources :

LABELLE, Wayne, West Nipissing Ouest, "River Valley resident died with his secret", s.l. n.d., pages 122 et 123.
SERRÉ, Florence, communication à l'auteur en mars 2018.
The North Bay Nuggett (North Bay), 1er avril 1971, article de Wayne LaBelle du Nugget Sturgeon Bureau.

 

 

L'étonnante famille de Jérémie Babin

         Comme tous les parents, Jérémie Babin voulait que ses enfants réussissent dans la vie et il prendra les moyens pour atteindre ce but.

        Né le 30 juin 1808 à l'Acadie où il est baptisé à l'église Sainte-Marguerite-de-Blairfindie le même jour, il épouse Flavie Pinsonneault le 15 novembre 1836 à Saint-Valentin. De ce mariage naîtront six enfants : Jérémie en 1837, Marie Aglaé en 1838, Jean Osias en 1840, Job Osiander en 1845, François en 1847 et Joseph en 1849. Fait étonnant, si les trois premiers enfants sont baptisés catholiques, le quatrième sera baptisé à l'Église baptiste, le cinquième dans un lieu inconnu et le dernier à l'église anglicane de Christieville au Québec.

        Sous l'influence de baptistes d'origine suisse de la Mission de la Grande-Ligne, les Babin se convertissent au protestantisme. Job est le premier des enfants Babin à être inscrit à la Grande-Ligne en 1845, Joseph vers 1847 et François vers 1850. Peu après la mort de Flavie Pinsonneault survenue vers 1857-1858, Jérémie père inscrit Jérémie, Job et Osias à la mission anglicane de Sabrevois soit pour des raisons de proximité ou par opportunisme. Joseph se joint à ses frères en 1860 alors que Marie-Aglaé, gravement handicapée, est reléguée dans une maison de pension à Saint-Jean (Iberville).

        Jérémie se remarie vers 1859, puis quitte le Québec pour les États-Unis, et s'établit à Kankakee, Illinois, en laissant un peu d'argent et la garde de ses enfants à son fils aîné sauf François, le cadet de la fratrie qu'il amène avec lui. Vers 1862, Job et Joseph rejoignent leur père à Kankakee, mais reviennent au Québec vers 1864 avant de retourner aux États-Unis en1866. Redevenu veuf, Jérémie épouse Caroline Lepage en 1870 à Kankakee dont il divorcera, puis meurt au même endroit en 1881.

        Chose pour le moins étonnante chez les Québécois de cette époque, les trois frères Babin étudient au Collège Bishop's de Lennoxville où ils obtiennent un baccalauréat ès art, soit en 1862 pour Osias, en 1863 pour Jérémie et en 1865 pour Job.

Jérémie fils

        Après un court stage à Trois-Rivières, Jérémie devient le pasteur anglican de Buckingham (aujourd'hui un quartier de Gatineau) en 1864. L'année suivante, il épouse Elizabeth Bailey Abbott, fille du pasteur de St-Andrew's (Saint-André-d'Argenteuil), de laquelle il aura deux enfants : Frances en (1866-1934), et Maude (1868-1940). En 1866, Jérémie abrite contre Abbott maude bac c 009479son gré sa sœur Marie-Aglaé que l'on trouve noyée dans la rivière du Lièvre le 12 avril 1866. Le pasteur est accusé de l'avoir assassinée. Après un procès tenu à Aylmer, Jérémie est reconnu innocent grâce au brio de son avocat et à l'inexpérience de l'avocat de la couronne, mais il se voit retirer son poste de pasteur.

        En 1868, Jérémie abandonne femme et enfants pour s'installer aux États-Unis, plus précisément à Cincinnati. Son épouse meurt de tuberculose à St. Andrew's le 11 novembre 1669. Quatre ans plus tard, Jérémie épouse Kate Moss (1843-<1910), à Louiseville, au Kentucky, dont il aura cinq enfants. Après avoir enseigné à Cooperstown, New York, il revient à Cincinnati où il dirigera, pendant quatorze ans, une école qu'il a fondée et qui atteindra une certaine renommée. Il meurt à la suite d'un accident de circulation au beau milieu de Cincinnati en 1913. Deux de ses enfants laisseront leur marque : Maude qui, sous le patronyme d'Abbot, deviendra une médecin réputée et experte mondiale en matière de cardiopathie congénitale, et Harry (1881-1956), qui deviendra pasteur épiscopalien.

Jean Osias

        Jean Osias entre dans la marine américaine en 1865 où il devient médecin. Il reçoit une « full commission » en 1876, puis est successivement promu commander et contre-amiral. En 1900, il demeure à Brooklyn, New York et il prend sa retraite en 1903. En 1869, il avait épousé Hattie Provost dont il a un fils en 1872, Provost Babin, qui deviendra un « naval officer ordinance ».

        Jean Osias, plus connu sous le prénom d'Hoseas, meurt le 25 octobre 1907 et il est inhumé au célèbre cimetière national d'Arlington en Virginie.

Job Osiander

        Job devient avocat vraisemblablement en 1870. Mais il ne pratiquera pas très longtemps, Babin harrycar il entreprend des études au General Theological Seminary de l'Église épiscopale de New York pour devenir pasteur. Après plusieurs années de diaconat, il est enfin ordonné pasteur en 1885 au Dakota. Il œuvrera en Californie, en Indiana, au Michigan et en Iowa auprès des Amérindiens. Puis il s'activera au Maryland ainsi qu'en Pennsylvanie et, enfin, à Schenevus, dans l'État de New York, où il prend sa retraite vers 1913. Toujours célibataire, il meurt à Schenevus le 28 décembre 1918.

François et Joseph

        On sait peu de chose de François sinon qu'en 1880 il vit à Medecine Lodge, au Kansas où il est stock raiser. Marié à une certaine Matilda, née au Wisconsin vers 1859 de parents canadiens, il a trois enfants dont deux sont nés au Michigan. Quant à Joseph, il devient enseignant à Kankakee où il épouse en 1876, Ida Clarida Wiltse dont il aura deux enfants. En 1880, on le retrouve agriculteur à Aroma, dans les environs de Kankakee. Il meurt de tuberculose à cet endroit le 10 avril 1883 à l'âge de 33 ans. Sa femme trépassera 23 ans plus tard (30 août 1906), à Chicago.

        Voilà en résumé l'histoire d'une famille québécoise au parcours exceptionnel.

Sources :

Lalonde, Jean-Louis, Babin, Job Osiander (1845-1918), s.l., 11 mai 2012.
Ouimet, Raymond, La mystérieuse affaire Babin, Montpellier, édtions des Hautes-Terres, 2007.

Du carême au poisson d'avril

       Carême est un mot dont la définition échappe à beaucoup de monde de nos jours. Quant au poisson d’avril, c’est une espèce en voie d’extinction.

       Le carême semble remonter aux premiers temps de la chrétienté quand les Apôtres, pour associer tous les membres de l’Église à la passion, à la mort et à la résurrection du Christ, ont imaginé une période annuelle de jeûne d’une quarantaine de jours. Le carême est donc un temps de pénitence en préparation à la fête de Pâques. Le mot dérive du latin quadragesima ou « quarantaine ». Le chiffre quarante est d’ailleurs symbolique : il rappelle les quarante années que le peuple hébreu, libéré par Dieu de l’esclavage d’Égypte, a passées dans le désert avant d’entrer dans la Terre promise et aussi les quarante jours passés par Jésus dans le désert.

       Au Québec, sous le régime français, quand venait le mercredi des Cendres, les fidèles étaient tenus de se présenter a`la messe au cours de laquelle le célébrant bénissait les cendres et en déposait une pincée sur la tête de chacun des paroissiens en répétant la phrase de la Genèse : « Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. »

Mercredi des Cendres

       Avec le mercredi des Cendres commençait donc une longue période de jeûne. En 1702, Mgr de Saint-Vallier, évêque de Québec, écrivait que jeûner « c’est s’abstenir de l’usage de la chair, se contenter d’un seul repas, sur le midi, d’une légère collation le soir. » Tous les fidèles bien portants, de 21 à 60 ans, y étaient tenus. En tout temps également, on faisait maigre, sauf les dimanches. Remarquez que s’abstenir de l’usage de la chair sous-entendait aussi l’abstinence sexuelle. De là peut-être l’expression assez éloquente : avoir un visage de carême !

       L'Église contrôlait l'observance du carême par la confession et la délation. Et on ne lésinait pas sur l’application du carême qui était une loi tant civile que religieuse au temps de la Nouvelle-France. Par exemple, en 1670, un homme de l’île d’Orléans, Louis Gaboury, s’était avisé de consommer de la viande un jour de semaine sans la permission de son curé. Dénoncé par un voisin, il a dû comparaître devant le juge de la cour seigneuriale qui l'a condamné, séance tenant, à être attaché au poteau public durant trois heures. Le capitaine de la milice l'a conduit par la suite à la porte de l’église où, à genoux, mains jointes et tête nue, il demandait pardon à Dieu, au Roi et à la Justice. Il lui aussi fallu verser en outre une amende de 20 livres.

       À la fin du XVIIIe siècle, les exigences du carême sont moins dures. On tolère la consommation d’œufs et de produits laitiers et on accorde la permission de manger de la viande quatre jours sur sept et d’utiliser la graisse animale pour la cuisson des aliments. Au XIXe siècle, les ecclésiastiques se montrent tolérants envers les personnes qui se livrent à un travail physique : on leur demande simplement d’éviter de manger à leur faim. APoisson avrilu XXe siècle, les enfants sont privés de bonbons et de desserts pendant le carême, sauf le dimanche. Aujourd’hui, le carême est à toutes fins utiles disparu de nos mœurs remplacé par la consommation à outrance. La religion des commerçants s’est substituée à celle des prêtres !

Le poisson d'avril

       Vers la fin du carême est apparue cette fameuse journée du « poisson d’avril ». Son origine est controversée. Plusieurs ouvrages attribuent à l'expression poisson d'avril une origine liée à la corruption de la passion de Jésus-Christ qui aurait eu lieu le 3 avril : Jésus étant renvoyé d'un tribunal à l'autre et contraint de faire diverses courses par manière d'insulte et de dérision, on aurait pris de là la froide coutume de faire courir et de renvoyer, d'un endroit à l'autre, ceux dont on voulait se moquer.

       Il y a, à mon avis, une explication plus vraisemblable. Pendant longtemps, l’anarchie était totale en ce qui touchait la date du début de l’année. Dans certaines villes, l’année commençait le 1er mars, dans d’autres, le 15 décembre ou à Noël, ailleurs l’année commençait à Pâques – fête à date flottante – ou encore le 1er avril. En 1235, par exemple, l’année a commencé à l’Annonciation (25 mars) et les cadeaux du Nouvel An s’échangeaient au début avril. À partir du XIVe siècle, l’année débutait le 1er avril à Paris et dans une bonne partie de la France, mais cette date n’était pas reconnue partout et encore moins dans toute l’Europe

       Le décalage des dates ne facilitait pas l’établissement de contrats d’intérêts, ni la tenue des comptes des marchands et des foires, ni celle des budgets des villes ou du royaume. En 1563, Charles IX, roi de France, a décidé de mettre de l’ordre dans le calendrier en fixant le début de l’année au 1er janvier pour toute la France. Ce changement a eu pour effet de décaler les échanges de cadeaux et d'étrennes qui marquaient le passage à la nouvelle année. Pour semer le doute au sujet de la date réelle du Nouvel An, certains ont persisté à offrir des présents en avril. Avec le temps, les petits cadeaux d'avril se sont transformés en cadeaux pour rire, en blagues, puis en stratagèmes pour piéger les autres.

       Au XVIe siècle les cadeaux que l'on s'offrait au Nouvel An, donc en avril, étaient souvent alimentaires. Cette date étant à la fin du carême, période durant laquelle la consommation de viande est interdite chez les chrétiens, le poisson était le présent le plus fréquent. Lorsque les blagues se sont développées, l'un des pièges les plus courants était l'offrande de faux poissons. Puis, on en est venu à accrocher un poisson de papier dans le dos de l’autre pour lui jouer un tour.

       La tradition de la blague du 1er avril s'est peu à peu diffusée dans toute l’Europe comme aussi la date du début de l’année. Elle s'exprimait de différentes manières en fonction des pays. En Angleterre, par exemple, le 1er avril est l' « April's fool day ». Les farces ne se font que le matin et si vous êtes piégé, vous êtes « une nouille ». En Écosse, les farceurs peuvent également sévir le 2 avril. Au Mexique, l'unique tour consiste à subtiliser le bien d'un ami. La victime aura en échange des bonbons et un petit mot lui indiquant qu'il s'est fait avoir.

       Le 1er avril est un temps de canulars. Il y a quelques années,journal Le Droit avait montré une baleine échouée dans la rivière des Outaouais, devant le Musée des civilisations à Hull, en première page de son journal. Plusieurs avaient cru à cet impossible échouage. En 1999, la BBC avait fait croire aux Anglais que le God Save the Queen serait remplacé par un hymne européen chanté en… allemand. La station de radio a été inondée d’appels de personnes scandalisées.

Sources :

Attali, Jacques, Histoires du temps, Paris, Éd. Fayard, 1982.
Provencher, Jean, Les quatre saisons dans la vallée du Saint-Laurent, Montréal, éd. du Boréal, 1988.
Le Petit catéchisme, 1901.

 

Le poète hullois Antonio Desjardins

      L'Outaouais, et plus particulièrement Gatineau, peut s’enorgueillir d’avoir donné naissance à plusieurs poètes dont la qualité des écrits se compare avantageusement avec ceux des meilleurs poètes canadiens. L’un d’entre eux sort du lot : Antonio Desjardins que les spécialistes du domaine rapprochent du célèbre Émile Nelligan.

      Marie Joseph Dollard Antonio Desjardins naît à Gatineau (Hull) le 22 septembre 1894 du mariage de Michel Desjardins, avocat, avec Aglaé Chevrier. Poète, journaliste, littérateur et philosophe, Michel Desjardins transmet ses qualités artistiques à trois de ses cinq enfants, Rosemonde, Rosalba et Antonio. Si les deux filles sont musiciennes (Rosemonde fera une remarquable carrière de cantatrice en Europe), le fils lui est assez éclectique, comme on le verra.

      Antonio fait ses études au collège Notre-Dame, à Hull, puis s’inscrit au cours classique et au cours commercial à l’université d’Ottawa en 1910. Il ne semble pas avoir achevé ses études, mais il fait cependant une année de droit à l’université Laval à Montréal en 1914-1915.Desjardins antonio

      Antonio écrit un premier texte en 1914, puis un premier recueil, intitulé Crépuscules, paraît en 1924 à compte d’auteur aux éditions Le Progrès de Hull. Ce n’est pas un succès, car les ventes sont à peu près nulles. Mais cela n’est pas étonnant : non seulement le circuit de distribution de livres est à peu près inexistant, mais la poésie ne fait pas vivre qui que ce soit au Québec. De plus, le recueil est ignoré dans la presse et n’obtient aucune critique. Désabusé, Desjardins cesse d’écrire et se tourne vers la politique. Dans une note que l’auteur André Couture a trouvée, Desjardins a écrit : « Au midi de mes années sur terre De 1925 à 1938 Au fil des mois mon cœur n’écrivit plus de poèmes […] »

Le pain quotidien

      Célibataire, Desjardins vit avec ses deux frères, aussi célibataires, Dauray et Eudore. Comme il a choisi de se consacrer à la poésie, il n’aura occupé qu’un seul emploi dans sa vie : celui d’épicier au service de son frère Dauray. L’épicerie Desjardins était située au 274, rue Champlain. Vêtu d’un vieux chandail attaché avec des « épingles à couche » et une crémone[1] autour du cou, Antonio faisait son entrée dans l’épicerie familiale tous les jours. Sa machine à écrire dans un coin, il s’y installait pour taper ses textes entre quelques sucreries vendues à des enfants et de la bière à des adultes. Mal accoutré au travail et chez lui, au 211, rue Laurier, il ne se présentait jamais en public sans être tiré à quatre épingles. Son passe-temps favori était le… bingo !

      Antonio Desjardins se lance dans la politique municipale et il est élu conseiller du quartier Laurier pour la première fois le 23 mai 1932. Il sera réélu à nombreuses reprises – c’est-à-dire à tous les deux ans à cette époque – jusqu’à ce qu’il retire le 25 avril 1951. L’homme est humble. Par exemple, lors du 150e anniversaire de l'ancienne ville de Hull, les politiciens en profitent pour « immortaliser » leur nom en nommant des rues en leur… honneur, sauf les conseillers Antonio Desjardins, Léo Labelle et l’homme de théâtre François-Ernest Saint-Jean.

      Quand il revient à la poésie, il travaille en secret à son œuvre qui n’a de ressemblance avec rien qui se faisait dans la région ou même à Montréal. Dans la note dont je vous ai parlé plus tôt, il a aussi écrit : «  […] Puis en 1939 – Mon cœur recommença à écrire […] Non seulement travaille-t-il encore à sa première œuvre, Crépuscules, mais il écrit aussi une œuvre intitulée Prélude en vers écrit en offrande d’hommage à Walt Whitman génial poète américain du XIXe siècle…. Et quelle œuvre ! Une brique de plus de… 700 pages qu’il traduit lui-même en anglais et qui est publiée pour la première fois en 2008 grâce à l’auteur gatinois André Couture. Un spécialiste de la poésie, André Gaulin, a écrit à propos de l’œuvre de Desjardins, dans le Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec : « Depuis Nelligan, rarement la poésie québécoise aura atteint une telle musicalité, un pareil jeu de la couleur […] »

      Pour que vous vous fassiez une toute petite idée de l’œuvre de Desjardins, voici un extrait du poème intitulé Cette nuit-là.

Cette nuit-là

La vieille lune coulait ses ors
Sur les soupirs de votre taille
Se pâmant toute sous mon corps

 

Les bois sont doux comme les plumes
De mon désir mordant ta bouche
Dans l’encre blanche d’un nid de mousse
Où nos baisers trempent leur plume.

Source :

COUTURE, André, Les doux fantômes d’un grand regret, Gatineau, 2008.


[1] Écharpe de laine.

Visites de Sarah Bernhardt au Canada

        Surnommée la voix d’or ou la divine, mais aussi l’Unique et le monstre sacré, Henriette Rosine Bernard dite Sarah Bernhardt est considérée comme ayant été la plus grande actrice du XIXe siècle. De fait, elle est devenue un mythe. Née le 22 octobre 1844 à Paris, elle sort du Conservatoire en 1862 et triomphe dès 1869. En 1880, elle fonde sa troupe de théâtre, puis part jouer à l’étranger : Angleterre, Danemark, États-Unis, Canada, Russie, etc. En décembre 1880, elle est à Montréal où 10 000 personnes se pressent dans la gare trop étroite pour l’accueillir aux cris de « Vive la France ». Le poète Louis Fréchette lui l’adresse un poème qui commence comme ceci : Salut Sarah ! Salut, Charmante Dona Sol !

        L’arrivée de la divine à Montréal ne faisait pas l’affaire de l’autoritaire évêque de Montréal, Mgr Fabre, qui venait de tonner en chaire contre l’immoralité de la littérature française et qui défendait à ses ouailles d’assister aux pièces de la célèbre comédienne française. N’empêche, maire, ministres, juges et avocats se pressaient pour assister aux quatre pièces jouées par la « divine » : Adrienne Lecouvreur, Froufrou, La Dame aux Camélias et Hernani.

        La divine revient à Montréal en 1891 et en 1896, triomphant à chaque représentation devant un parterre de gens d’affaires, de politiciens et d’étudiants malgré les condamnations des autorités religieuses. Mais sa plus grande tournée canadienne est celle qu’elle fait en 1905 à Montréal, Québec, Ottawa, Kingston et Hamilton. Quelques jours avant l’arrivée de la divine Sarah à Montréal, l’archevêque de Montréal, Mgr Bruchési, demande à tous les journaux de refuser toute publicité de la troupe de Sarah Bernhardt. Puis, il déclare regretter l’invasion de Montréal par le théâtre, danger pour la moralité, pour les jeunes, véritable école du péché : Nous supplions donc nos pieuses familles, si attachées encore au devoir et à la vertu, d’être sur leurs gardes, de s’abstenir de ce qu’elles sauront être pour elles une occasion de péché […]

Un éclatant succès

        Toujours est-il que les représentations de Sarah Bernhardt au Théâtre Français remportent un éclatant succès. Dépité, Mgr Bruchési déclare : Malheureusement, un grand nombre d’autres n’ont tenu aucun compte de notre parole et sont allés entendre des drames dans lesquels l’Église est insultée et la morale chrétienne foulée aux pieds […] Parmi ces autres se trouve la fine fleur de l’élite montréalaise.

        Puis la tragédienne se transporte à Québec où les autorités religieuses de plusieurs paroisses ont ameuté la population contre Sarah et ses pièces de théâtre. La Française aurait eu le malheur de dire :Sarah Bernhardt 1880 Je n’entends rien à votre peuple. Il y a des Canadiens Anglais, des Canadiens Irlandais, des Canadiens Français, des Canadiens Iroquois ! Mais pouvez-vous me dire pourquoi vous vous appelez Canadiens Français ? Vous n’avez pas plus d’une goutte de sang français dans vos veines. Puis elle aurait ajouté : Vous avez progressé au cours des vingt-cinq dernières années, mais à… reculons. Ah oui ! Je comprends que vous êtes toujours sous le joug du clergé. Ses propos ont-ils été déformés ? Plusieurs l’affirment. Quoi qu’il en soit, à la suite d’une représentation où elle remporte un succès habituel, quelques centaines d’étudiants la chahutent et lui lancent des œufs, qui n’atteignent que son carrosse, et en criant : « À bas la juive ! Mort à la juive ! »

Dans la capitale fédérale

        Sarah Bernhardt n'a fait qu'une seule visite à Ottawa. Et bien que l’ensemble du clergé ignore la vedette française, Mgr Routhier demande expressément à ses ouailles d’éviter les lieux d’amusements. Et si le journal Le Temps accepte de publier les annonces de Sarah Bernhardt, il boude ses représentations. Quoi qu’il en soit, la « divine Sarah » est accueillie à Rideau Hall, pour dîner, par le gouverneur général et Lady Grey qui assistent à sa première représentation au théâtre New Russel.

        Le soir du 6 décembre, Sarah Bernhardt donne sa première représentation : Adrienne Lecouvreur. Près de 1 500 personnes sont venues la voir jouer ; seuls quelques sièges sont vides. À l’entracte, le couple vice-royal présente une gerbe de fleurs à la divine : des œillets rouges. La grande dame joue pendant trois heures et quart… et le public est enchanté.

        Le lendemain, les journaux anglophones de la capitale encensent la tragédienne. Le Temps, lui, est silencieux. Sans doute que son propriétaire, Flavien Moffet, ne veut pas indisposer l’évêque d’Ottawa. Toujours est-il que les journaux se montrent étonnés par la vivacité de Sarah Bernhardt qui joue le rôle d’une jeune femme alors qu’elle-même a 61 ans. Mais comme le dit le critique de l’Ottawa Journal, l’actrice semble avoir 20 ans de moins. Pendant un bref moment, il nous apparaissait impossible que ce rôle d’une belle et jeune femme puisse être joué par Bernhardt à 61 ans […] Mais l’illusion s’est produite. La pièce n’était pas encore jouée que c’est Adrienne Lecouvreur qui était sur scène, pas Sarah Bernhardt ; la jeunesse, le charme étaient là, de même que le pathos et l’horreur de la tragédie dans le palpable printemps de la vie.

        Étonnamment, une partie importante de l’audience n’avait qu’une pauvre connaissance de la langue française et pourtant elle suivait avec attention la pièce. À plusieurs reprises au cours de la représentation, les spectateurs applaudissent à tout rompre. Pour le critique de l’Ottawa Citizen, Sarah Bernhardt est unique dans le monde du théâtre dramatique.

        Le lendemain soir, Sarah Berhnardt jouait la Dame aux Camélias dans le même théâtre et avec autant de succès. Le 8 décembre, elle quitte Ottawa pour Kingston, puis Hamilton où elle joue aussi pour la première et dernière fois.

        Sarah Bernhardt revient à Montréal en 1911, en 1915 et en 1917. Sa tournée nord-américaine a pour but d’inciter les Étasuniens à entrer en guerre et de convaincre les Canadiens Français à s’enrôler pour aller défendre la mère patrie. Ses dernières représentations montréalaises n’ont pas le succès escompté : les francophones boudent la divine qui joue devant des salles à moitié pleines.

        Enfin, la « divine Sarah » meurt à Paris le 19 mars 1923. On lui avait amputé une jambe neuf ans plus tôt.

Sources

Hathorn, Ramon, Sarah Berhardt and the Bishops of Montreal and Quebec, CCHA Historical Stories (53) 1986, p. 97 à 210.
Heureux qui comme… Sarah Bernhardt, Magellan & Cie, Paris, s.d.
Le Temps (Ottawa) 6 et 7 décembre 1905.
The Citizen, (Ottawa) 7 décembre 1905.
The Ottawa Evening Journal (Ottawa)  6 et 7 décembre 1905.

Les Algonquins de la vallée de l'Outaouais

        Quatre mille ans avant notre ère, c’est-à-dire il y a 5 600 ans, donc longtemps avant l’arrivée des Blancs, des humains occupaient déjà le territoire de l’Outaouais. Nous avons appelé leurs descendants Amérindiens.

        On trouve des vestiges archéologiques anciens non seulement à Gatineau, mais aussi à Plaisance, à l’île aux Allumettes, aux Rapides-des-Joachims et de nombreux autres endroits. Ces vestiges démontrent une occupation continue de l’Outaouais depuis plus de 5 000 ans. Ces humains des temps anciens pourraient être les ancêtres des six groupes algonquins

Origine du mot algonquin

        Quand Jacques Cartier se rend à Hochelaga (Montréal) en 1534-1535, il y trouve des Iroquoiens qui vivent dans un gros village fortifié. Ces Iroquoiens lui disent que sur l’Outaouais, il y a des Agojudas, c’est-à-dire des mauvaises gens « armées jusque sus les doigts ». « Mais c’est Champlain qui est le premier à attribuer le nom d’Algonquins (Algoumekins) à un groupe spécifique d’autochtones rencontré à Tadoussac en 1603. Cependant, ces Amérindiens s’identifient eux-mêmes comme Anishnabeks. On pense que le mot Algoumekin s’agit d’un terme malécite (etchemin) qui signifie « ceux-ci sont nos alliés. »

        La nation algonquine de la vallée de l'Outaouais était composée de nombreuses communautés dont les Oueskarinis, dans la Petite Nation, les Onontcharonons (nom que les Hurons leur Algonquins familledonnaient) dans le bassin de la South Nation ; les Kinouchepirinis dans les environs du lac Muskrat ; les Matou8eskarini sur la Madawaka et, à l’île aux Allumettes, les Kichesipiris qui tirent leur nom de Kichesipi ou « grande rivière » ; au nord-ouest des Allumettes de même que sur les rives de la Coulonge et de la Dumoine, ce sont les Kotakoutouemis. On estime cette population algonquine était composée, au XVIIe, d'environ 5 000 personnes.

        L’unité de base de la nation algonquine était et est encore la famille. Celle-ci, peu nombreuse, comptait en moyenne de quatre à six individus, les femmes allaitant pendant deux à trois ans. La monogamie était la norme, mais la bigamie n’était pas exclue. Les femmes jouissaient d’une grande liberté sexuelle avant le mariage et le divorce était aussi facile à obtenir pour elle que pour les hommes.

        Pas d’institution de justice chez les Algonquins ni de prison. C’était à la famille de venger l’affront : on tuait le coupable s’il y avait eu meurtre ou on exigeait de lui ou de sa famille des compensations d’ordre matériel.

        Comme les Algonquins dépendaient de la nature, ils la respectaient. Ainsi, pas étonnant qu’ils aient été animistes : ils croyaient que tout ce qui les entourait, ou presque, possédait une âme : l’eau, la terre, les animaux, le tonnerre et même les objets fabriqués. De juin à septembre, les Algonquins se réunissaient au bord de l’eau et vivaient alors de poisson et de gibier ainsi que de petits fruits (bleuets, fraises, etc.) L’hiver, ils se cabanaient dans les bois là où ils savaient qu’il y avait des proies.

Une promesse non respectée

        Si les Algonquins ont beaucoup apporté aux Européens en leur permettant de même de survivre au cours des premiers hivers de leur établissement au pays le scorbut, ces derniers leur ont aussi beaucoup donné, même des cadeaux empoisonnés. D’abord et avant tout le chaudron ainsi que nombre de produits manufacturés comme les miroirs et les armes à feu dont ils sont devenus rapidement dépendants. Ensuite, des catastrophes : la religion catholique qui a contribué à la désarticulation systématique des Algonquins de l’Outaouais dès le XVIIe siècle ; et de nombreuses maladies, dont la variole, le choléra, la grippe et la typhoïde. En 1639, une épidémie de variole a fait tellement de ravages que les Algonquins se sont vus forcés d’abandonner aux chiens les corps sans sépulture de leurs propres parents. C’est pendant ces moments de maladie que leurs ennemis, les Iroquois, ont choisi de fondre sur eux. Tessouat, le grand chef des Algonquins de l’île aux Allumettes, sera obligé de se réfugier chez les Français et d'accepter, en échange de leur protection, de se faire baptiser !

        L'arrivée de l'homme blanc et les attaques iroquoises ont presque signé la mort des Algonquins de l'Outaouais. La nation algonquine a éclaté et a dû se disperser. Les missionnaires en ont alors profité pour les convertir à la foi catholique. Après la grande paix de 1701, les Algonquins sont revenus en Outaouais et ont fait de la mission des Deux-Montagnes (Oka) leur lieu de rassemblement. Toutefois, ils étaient convaincus que leur droit de propriété sur le territoire outaouais n’avait pas été altéré. En 1763, les autorités britanniques leur ont garanti « la possession entière et paisible des parties qui ont été ni concédées ni achetées et ont été réservées pour ces tribus […] comme territoire de chasse. » En Outaouais, le seul territoire concédé avait été la seigneurie de la Petite Nation.

        Les Britanniques n'ont pas respecté leur promesse et dès 1820, les Algonquins  dénonçaient en vain le viol de leur espace ancestral parce que les terres outaouaises étaient concédées aux Blancs alors qu'eux-mêmes, confinés dans deux réserves (Maniwaki et Témiscamingue), s'étaient vus définitivement privés de leurs terres.


Sources :

Histoire de l’Outaouais, iqrc,1992.

 

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