Blog

Les trois femmes d'Éraste d'Odet d'Orsonnens

Par Le 22/01/2023

À Gatineau, dans le quartier Mont-Bleu, se trouve une rue d’Orsonnens, en l’honneur de l’ancien maire d’Odet d’Orsonnens. Les prénoms de ce personnage étaient Jean Éraste Protais. Évidemment, avec de tels prénoms, il ne pouvait pas être un homme ordinaire.

       D’Odet d’Orsonnens naît à Saint-Roch-l’Achigan le 12 avril 1836 du mariage du mercenaire d’origine suisse, Protais d’Odet d’Orsonnens avec Louise Sophie Rocher. Le capitaine d’Odet d’Orsonnens était arrivé au Canada en 1811 avec le régiment des Meurons qui a servi au pays jusqu’en 1816. Quand le régiment a quitté le Canada, Protais d’Odet d’Orsonnens avait atteint le grade de lieutenant-colonel. Il s’établit alors à Saint-Roch-l’Achigan.

       Contrairement à son père, Jean Éraste Protais n’a pas la moindre inclination pour la carrière militaire. Il fait des études au collège de l’Assomption et au collège des Jésuites, à Montréal où il opte pour le notariat ; il est reçu notaire à 22 ans.

       À 17 ans, il a déjà acquis une belle réputation d’écrivain au Québec et, en 1856, il publie deux nouvelles : L’épluchette de blé d’Inde et Une résurrection. Avec le futur premier ministre de la province, Olivier Chauveau, d’Odet d’Orsonnens est l’un des écrivains qui a le plus de succès au Québec. En 1860, il publie Le parricide Luron et Felluna.

       D’Odet d’Orsonnens s’établit à Hull en 1873 et il y exerce le notariat pendant 17 ans avant de se tourner vers le commerce. Dès 1875, il y fonde un cercle littéraire avec Alfred Rochon et l’avocat Charles Marcil. La même année, il est élu président de la Société Saint-Jean-Baptiste locale.

       D’Odet d’Orsonnens est un touche-à-tout. En 1877, il se lance en politique et se fait élire échevin, poste qu’il conserve pendant 11 ans. En 1889, il devient même maire de Hull. Puis, à partir de 1879, il siège pendant 15 ans à la Commission scolaire dont il sera président pendant pas moins de 7 ans.

       En 1892, fortune faite, il devient prêteur et l’un des plus grands propriétaires terriens de Hull. D’Odet d’Orsonnens a le temps d’avoir des loisirs… créatifs. Il fait des recherches sur le mouvement perpétuel et, en 1899, il publie, chez Bureau & frères à Ottawa, 2 opuscules : Le moteur centripète et Le moteur centrifuge. Il se penche aussi sur l’étude de la dynamite.

Mais qui était la femme derrière cet homme exceptionnel ? Il y en avait plus d’une : outre sa mère, elles étaient trois !H012 01 0667 dorsonnens 2

Revenons en arrière : Jean Éraste Protais d’Odet d’Orsonnens a 22 ans. Le célibat et sans l’inactivité sexuelle lui pèsent quand il fait la rencontre d’une gentille petite anglaise : Mary Ann Smith. Mais pour jouir des faveurs de la jeune personne d’âge mineure, il lui faut la marier, ce qui se fait en grand secret, le 1er novembre 1858, à Montréal, en présence de la seule mère de la jeune fille, parce que le nouveau notaire ne veut pas déplaire à sa mère qui lui fournit ses moyens de subsistance. Moins de trois mois après le mariage, la jeune fille et sa mère s’enfuient aux États-Unis pour des raisons qui restent inconnues.

Les flammes de l’enfer

Il ne semble pas que la fuite Mary Ann Smith ait importuné plus qu’il ne faut d’Odet d’Orsonnens qui fait la rencontre d’une autre jeune fille mineure, enfant d’un boulanger. Son nom : Tharsile Amyot. Les deux jeunes gens se plaisent tant et si bien qu’ils convolent en injustes noces le 20 septembre 1860 en l’église Notre-Dame à Montréal. Pendant ce temps-là, Mary Ann Smith vit toujours… à Boston aux Massachusetts. Voilà qu’un jour de 1867 ou de 1868, on ne sait pas trop, notre d’Odet d’Orsonnens avoue, en confession, son premier mariage et l’existence de Mary Ann Smith. Le prêtre lui ordonne alors de se séparer de sa femme sous peine des flammes de l’enfer !

Voilà donc d’Odet d’Orsonnens obligé d’avouer à sa douce (croyait-il) Tharsile, sa bigamie. La voilà en furie qui exige l’annulation de son mariage. C’est alors que Mary Ann Smith a la bonne idée de passer de vie à trépas le 25 mars 1869. Heureuse coïncidence se dit sans doute notre petit tabellion qui se remet à faire la cour à Tharsille. Mais la jeune dame a du caractère et repousse sèchement celui qui aurait dû être son mari. Elle exige toujours l’annulation officielle du mariage. D’ailleurs, les avocats sont tous d’accord là-dessus : le premier mariage étant valide, le deuxième ne peut l’être.

Un mariage secret

Pendant des années, Jean Éraste Protais d’Odet d’Orsonnens essaie de convaincre Tharsile de son amour, sans succès. Il la menace même de recourir à la loi pour lui faire entendre raison. Pas plus de succès. « Il n’est pas bon que l’homme reste seul », dit la Bible et d’Odet d’Orsonnens est bien d’accord avec cette sentence. Dès son arrivée à Hull, qui n’est sans doute pas étrangère à sa situation matrimoniale, d’Odet d’Orsonnens confie son problème au père Charpeney, oblat de Marie-Immaculée, qui réfère l’affaire à Mgr Guigues, évêque d’Ottawa. Celui-ci déclare : « Comme pour faire déclarer nul ce mariage il aurait des formalités sans nombre à remplir […] les parties devraient se donner l'une à l'autre un papier signé par lequel elles s'engageraient à ne pas s'inquiéter l'une l'autre, que Mr D'Orsonnens pourrait se marier avec une autre personne, mais qu'on ne mettrait pas l'acte de mariage dans les registres... » Il prend soin d’ajouter qu’il serait sans doute mieux de marier le couple en Ontario, là où le Québec n’a pas autorité !

Tharsile ne signe pas le papier et d’Orsonnens estime que personne ne peut le condamner au célibat, ce à quoi acquiesce le père Charpeney qui marie le notaire à Marie-Louise Fiset le 8 novembre 1874 sans en porter mention au registre.

       L’affaire n’est pas finie. Par l’entremise de ses avocats, Tharsile Amyot demande comment on a pu marier d’Odet d’Orsonnens ? A-t-elle du chagrin ? Toujours est-il, qu’au point de vue de la loi, Jean Éraste Protais et Tharsile sont mari et femme. Les Oblats aimeraient que l’affaire ne fasse pas de bruit et n’hésitent pas à dire que s’il fallait annuler le deuxième mariage de d’Orsonnens, l’évêque pourrait y voir « sans faire du bruit pour rien ».

       Quoi qu’il en soit, d’Odet d’Orsonnens a, une nouvelle fois, deux femmes en même temps. Et à Montréal, le cas finit par faire tant de bruit que les tribunaux s’en emparent. Enfin, le 20 septembre 1875, le juge Johnson déclare le mariage d’Orsonnens-Amyot nul au grand déplaisir du père de Tharsile.

       En 1900, d’Odet d’Orsonnens perd une cinquantaine de maisons dans le Grand feu. Deux ans plus tard, il a la douleur de perdre son épouse qu’il suivra dans la tombe en 1906 après une vie plus que bien remplie.

Sources :

Archives de la Ville de Gatineau H12-01-0667, Archives des OMI, Montréal ; Boutet, Edgar, Éraste d’Odet d’Orsonnens, notaire, dans Asticou, cahier no 34, juillet 1986, pages 4-6 ; BANQM ; Latrémouille, Denise, D’or et d’azur, de sueur et de labeur, Hull, 2000.

Gatineau : les parcs d'attractions d'autrefois (suite)

Par Le 11/01/2023

C’est en 1924 que l’on parle d’aménager un nouveau parc d’attractions en Outaouais. En avril 1925, la Belmont Amusement Company lance sa construction dans l’ancienne ville de Hull, quartier Val-Tétreau, sur le site de l’actuel parc Moussette[1]. Le lieu, qui a été nommé Luna Park dans le but évident d’y attirer la population ottavienne, est inauguré le 16 mai suivant devant une grande foule ébahie. : 20 987 personnes en visiteront les installations en seulement 1½ journée. Le parc compte de nombreuses attractions dont un manège de chevaux de bois, un chemin de fer miniature, un manège de véritables poneys, une Fun House, une plage, une piste de danse, une piste de patins à roulettes et des montagnes russes, appelées Sky Chaser, longues de 1,6 kilomètre, le tout illuminé par des milliers d’ampoules électriques.

Un an après son inauguration, le parc se voit doterParc Luna 1de nouveaux équipements, dont une autochenille, un carrousel d’aéroplanes et de scooters, des autos tamponneuses et des balançoires ; on y présente aussi des films et des vaudevilles. En 1927, on propose la construction d’une piscine de 60 mètres sur 15 qui ne semble pas avoir vu le jour ; les pistes de danse et de patins à roulettes ainsi que les montagnes russes sont alors les attractions les plus populaires du parc.

Le 5 septembre 1928, la Belmont Park Amusement organise un marathon de danse de 72 heures sous la supervision médicale du docteur Laverdure. Quatorze couples participent au concours. Mais le lendemain midi, alors que 7 couples sont encore en compétition, le maire de Hull, Théo Lambert, ordonne la fin du marathon. Les dirigeants du parc mettent alors fin au marathon après 25 heures de danse alors que 5 couples se trémoussaient encore sur la piste de danse ; ils recevront 10 dollars chacun pour leur performance.

Des alligators en cavale

En février 1929, la Belmont Amusement vend le parc Luna à des investisseurs locaux et c’est un parc rénové qui ouvre ses portes le 18 mai avec les marathons de danse qui reviennent à l’ordre du jour. On a ajouté un petit jardin zoologique et un manège appelé The Whip. Le zoo compte des alligators, des cerfs, des ours et des singes. Le 12 juillet, 2 des 26 alligators, importés de Floride, s’échappent du parc alors qu’on était en train de les mettre dans un aquarium. On en attrape un, non sans mal, le lendemain après-midi. Les dirigeants du parc promettent alors une récompense de 25$ à qui capturera vivant l’animal en cavale et 10 $ ainsi que la peau du reptile à qui l’attrapera mort. On ne sait pas si le second alligator a été capturé.

Plan incendie hull 1928          En 1931, le parc Luna est pourvu d’une piste d’athlétisme, d’un parc de baseball et d’un terrain de pique-nique. Spectacles et concours complètent les attractions du parc Luna comme des marathons de chaises berceuses et de danse, ainsi que des spectacles d’acrobates. Mais ces attractions ne font pas toutes l’unanimité. En effet, le jeudi 5 octobre 1933, environ 200 étudiants et des citoyens indignés, venus principalement d’Ottawa, envahissent le parc d’attractions et manifestent contre la tenu de marathons de danse commencés le 15 juillet précédent et qui devaient continuer pendant encore une semaine. Le Local Council of Women’s d’Ottawa estime alors que ces marathons sont tout simplement dégoûtants ainsi que mauvais pour la santé et demandent à la Ville d’Ottawa de faire en sorte qu’il n’y ait pas de tels événements dans la capitale.

Les heures du parc Luna sont comptées, car la crise économique qui a commencé lors du krach boursier de 1929 appauvrit de plus en plus tant la population de l’Outaouais que celle d’Ottawa et les propriétaires du parc d’attractions sont désormais incapables d’acquitter leurs taxes foncières. Aussi, la Ville de Hull saisit le parc pour arrérages de taxes municipales en décembre 1936. En septembre de l’année suivante, la Ville procède à la démolition des montagnes russes et en février 1939 renomme le parc Moussette du nom du sulfureux maire de Hull.

La fin des attractions principales

En juin 1942, le parc d'attractions ouvre à nouveau ses portes. Il compte encore plusieurs manèges qui sont gérés par le Daniel’s Greater Shows and Carnivals. Mais à la suite de pressions venant de plusieurs curés, la Ville décide de fermer le parc au public à 22h30 afin de calmer les opposants. Mais cette décision ne satisfait pas la population du quartier qui, le 30 juin, adresse une pétition au conseil municipal :

Nous, de la jeunesse de la paroisse N.-D.-de-Lorette de Val-Tétreau, désirons nous préserver de l’ambiance désastreuse au point de vue (sic) moralité, et, en particulier dans notre paroisse ; nous, appuyés des soussignés, demandons au Conseil Municipal (sic) de Hull de prendre les moyens à sa disposition pour faire disparaître de chez-nous, la principale cause d’immoralité, le parc Moussette, lequel attirant ici ce qu’il y a de moins désirable, est par le fait la cause première du scandal (sic) et de l’immoralité qui gâte notre jeunesse.

Parc lunaEn effet, il se pratique des jeux illégaux dans ce parc qui se veut familial, ce qui a eu pour effet de soulever l’ire des familles du quartier. Aussi, les autorités municipales séviront contre les contrevenants et dix ans plus tard, il ne restera plus qu’une plage, une aire de pique-nique, un restaurant et la piste de patins à roulettes gérée par le promoteur hullois Léo Gratton.

Illustrations :

  1. Manège du parc Luna dans les années 1930. BAnQ 07H,P28,D292.
  2. Plan d’incendie du parc Luna, Hull, 1928. BAnQ-Gatineau.
  3. Entrée du parc Moussette, ca 1946. Archives Ville de Gatineau, VG,P064-02,0021,p0004,2.

Sources :

BAnQ-Gatineau, dossier Parc Luna.
Le Droit (Ottawa), 1924-1952.
The Ottawa Journal (Ottawa), 1929-1942.


[1] L’auteur remercie Bibliothèque et Archives nationales du Québec à Gatineau pour sa collaboration dans cette recherche sur le parc Luna/Moussette.

Gatineau : les parcs d'attractions d'autrefois

Par Le 03/01/2023

       Il y a eu au moins trois parcs d’attractions sur le territoire actuel de Gatineau : le parc Queen’s Park (1896-1921), le parc Belle Isle (1912) et le parc Luna/Moussette (1925-1936 et 1942-1952).

        C’est en 1896 que la Hull Electric Company, Queens park gatineau aylmerune entreprise de transport en commun, crée le parc Queen. nommé ainsi en l’honneur de la reine Victoria, pour inciter la population à utiliser ses tramways dont un circuit relie Hull à Aylmer. Le parc, situé à environ 3 kilomètres au nord-ouest de l’actuelle marina d’Aylmer, dans le quartier des Cèdres, s’étend alors sur une surface de 27 hectares, dont une partie est boisée. On y a construit un grand pavillon et un carrousel de chevaux. Il y a une très belle plage qui convient aux enfants puisqu’ils peuvent marcher dans l’eau sur une distance de près de 100 mètres sans être submergés. Dix ans plus tard, le parc comptera de nombreuses attractions supplémentaires dont un terrain de balle, une glissade d’eau située au-dessus d’un auditorium, un studio de photo, un kiosque à musique, un quai avec le pavillon du club de voile et un labyrinthe qui compte 124 portes et surnommé The Mystic Moorish Maze. Viendront s’ajouter par la suite un scope (cinéma), une galerie des miroirs, une patinoire pour patins à roulettes et une cage à ours.

        Le parc Queen devient vite populaire et, dès l’été 1899, les tramways de la Hull Electric y transportent 500 000 passagers, dont 12 000 en une seule journée. Un arrêt est situé juste devant le splendide hôtel Victoria alors considéré comme étant l’un des meilleurs centres de villégiature du Canada et le plus grand hôtel à l’ouest de Montréal.

Des excursions sur l’Outaouais

        Un bateau, le Bella Ritchie, offrait, depuis 1895, des excursions jusqu’aux chutes des Chats. Selon Richard Bégin, de la Fédération des sociétés d’histoire du Québec, cette randonnée était tellement populaire que, l'année suivante, la Hull Electric Railway Company nolise le G.B. Greene de la Upper Ottawa Improvement Company pour effectuer des randonnées similaires. Ce vapeur à roues à aubes est plus spacieux et élégant que le Bella Ritchie : il peut recevoir 250 personnes et filer à une vitesse de croisière de 21 kilomètres à l'heure. On y compte pas moins de neuf membres d'équipage. Le Bella Ritchie ne peut résister à pareille concurrence et son capitaine abandonne la partie. Le 6 juillet 1911, alors que le G.B. Greene s'apprête à partir et que ses passagers accourent, une partie du quai du Queen's Park s’effondre. Heureusement, personne ne se noie, mais une trentaine de personnes se retrouvent à l'eau.

        Dans la nuit du 27 juillet 1916, un incendie éclate à bord du G. B. Greene, amarré à Quyon, et fait quatre victimes. Le bateau est reconstruit en plus petit et plusieurs milliers de personnes continueront de profiter des excursions estivales aux chutes des Chats. Vers 1918, les propriétaires du bateau en cessent l’exploitation. La Chat Falls Navigation prend lors la relève pour abandonner le service dès 1921.

Les incendies finiront par mettre fin à l’exploitation du parc Queen. Le réputé hôtel Victoria brûle le 15 décembre 1915 peu avant l’incendie du bateau à vapeur G.B. Greene en 1916. Puis le pavillon du Victoria Yacht Club, situé à l’extrémité du quai du parc et qui a connu ses années de gloire au lendemain de la Première Guerre mondiale, est détruit par un incendie en 1921, la même année que le grand feu du 10 août au centre de la ville d’Aylmer.

Le parc Belle Isle

        Vers 1910, un groupe d’homme d’affaires fonde la Belle Isle Park Co. Ltd qui inaugure son parc d’attractions sur l’île Kettle le 16 juin 1912. On y trouve un manège doté entre autres  d’un immense carrousel muni d’un orgue électrique reproduisant les sons d’une fanfare de 65 instruments et de même que des montagnes russes. Le parc comprend aussi des balançoires, un scope (La Gaieté), un champ de baseball, un restaurant, un lieu aménagé pour les pique-niques familiaux, etc. C’est donc là que des milliers de personnes de la région se rendent, toutes les fins de semaine, pour assister à des matchs de boxe, de lutte, de baseball ou pour y voir des films et assister à du vaudeville tout en prenant un p’tit coup… c’est agréable ! Un bateau, le Quinte Queen (700 passagers), fait alors la navette entre Ottawa et l’île Kettle. La compagnie du parc Belle Isle met aussi en vente pas moins de 300 terrains de villégiature et rebaptise l’île Kettle, aussi appelée Laverdure, l’île Fraîche. Les terrains sont vendus entre 100 et 450 dollars chacun.

Ce lieu ne fait pas le bonheur de tous. Le curé de la Pointe-Gatineau trouve que le parc d’attractions lui fait sans doute trop de concurrence. Ainsi, tous les dimanches que le Bon Dieu amène, il tonne contre cet endroit où, selon lui, les jeunes gens y perdent âme et virginité. À la fin de l’année 1912, The Belle Isle Park Co. Ltd fait faillite. On avait probablement vu trop grand trop vite.

À suivre…

SOURCES :

Archives de la Ville de Gatineau.
BÉGIN, Richard, Le chemin et le « port » d’Aylmer : la voie de l’Outaouais supérieur dans Histoire Québec, vol 11, no 1, juin 2005.
Centre régional d’archives de l’Outaouais.
DESCHÊNES Jean, Les derniers vestiges du parc d'attractions Queen's Park, dans Hier encore, no 6, 2014.
Le Temps (Ottawa), 1912.

Le Noël de mon enfance

Par Le 13/12/2022

          Dans les années 1950, les catalogues de Eaton et Simpsons Sears, puis la période de l’avent annonçaient l’arrivée prochaine du temps des Fêtes. L'avent, c'était les quatre semaines qui précédaient la veille de Noël, période de jeûne pas facile à respecter puisque les mères préparaient, à ce moment, la mangeaille des Fêtes. Chez nous, la parenté éloignée venait aider ma mère à préparer cette période de l’année. C’était une grand-tante et des cousines venues de la campagne de l’île aux Allumettes si chère à ma mère qui en était originaire. Pendant une semaine, la maison se remplissait d’effluves de tourtières, de beignets, de galettes à la mélasse et au gingembre, de tartes aux atocas, etc. Le gâteau au lard (aux fruits) était toutefois préparé deux mois avant Noël et pouvait se conserver pendant un an, mais il était rapidement dévoré.

          Nous allions acheter notre sapin de Noël environ une semaine avant Noël. Il y avait toujours quelqu’un dans le quartier qui faisait ce commerce annuel dans son fond de cours. Nous décorions l'arbre en famille au cours d'un samedi soir ou d’un dimanche après-midi. Sous l’arbre, on installait toujours une crèche que mon père avait fabriquée ; elle était entourée d’un petit village de maisonnettes blanches illuminées et de personnages de plâtre peint tels des anges, des bergers et des mages. Mais ce n'était qu'à minuit, le jour de Noël, ou dans les heures suivantes que le petit Jésus y était déposé. Nous conservions l’arbre de Noël jusqu’à la semaine suivant la fête des Rois alors que d’autres familles, certes peu nombreuses, le conservaient jusqu’au Mardi gras.

          Chaque année, nous postions et recevions entre soixante et quatre-vingts cartes de vœux de Noël que nous suspendions à une ficelle tendue sur un mur de la cuisine. Nous les comptions en espérant en recevoir un plus grand nombre que l’année précédente. Dans le journal Le Droit du début de décembre, on trouvait un cahier de chants de Noël allant de l’Adeste Fideles aux Anges dans nos campagnes que nous chantions en famille. Puis on allumait le « Victrola[1] » dont les vibrations de l’aiguille nous transmettaient la douce voix de Tino Rossi : Petit papa Noël.

La messe de minuit

          La messe de minuit était le moment fort du Noël de mon enfance. L’église Notre-Dame-de-Grâce (Hull) était éclairée comme jamais pendant l’année sinon à Pâques. Les yeux étaient tous tournés vers la crèche qui bordait la Sainte TableNoel 1961 famille ouimet ; elle faisait au moins trois mètres de haut.

          Les confessions terminées, la grand-messe commençait, sérieuse, solennelle. Minuit moins cinq : les grandes orgues Casavant faisaient entendre les premières notes. Puis le chœur de chant entonnait le Venez divin Messie. Mais toute l’assistance attendait « L’heure solennelle », celle qui, au moment de l’entrée des célébrants et des 80 enfants de chœur vêtus d’une soutane rouge et d’un surplis blanc, donnait le coup d’envoi au cantique tant aimé : Minuit, chrétiens ! Les fidèles étaient pris d’un frisson qui secouait tant le corps que l’âme. Tous, sans exception, écoutaient le chant comme des mélomanes.

          Ce chant a été composé en France en 1847 et a été banni de nombreuses églises du Québec dans les années 1930 et 1940 à la suite d’une campagne menée par le cardinal Villeneuve (1883-1947) qui emboîtait le pas à des autorités ecclésiastiques françaises. On avait fait courir la rumeur que ce chant avait été composé pendant une beuverie, et que l’auteur, un supposé franc-maçon alcoolique, avait recyclé la musique de l’un de ses opéras pour l’offrir à sa maîtresse, ce qui était évidemment faux.

          Si la grand-messe était longue et solennelle, les messes (la messe de l’Aurore et celle du Matin) qui suivaient étaient dites beaucoup plus rapidement. Et les chants éclataient plus joyeux les uns que les autres sous la voûte de la grande église. Chacun chantait à pleins poumons. Puis on quittait le temple pour se rendre à la maison, le plus souvent à pied et parfois sous une neige qui donnait un air féérique à notre parcours d’une vingtaine de minutes.

Une nuit miraculeuse

          On disait que la nuit de Noël, à la campagne, les ruraux prêtaient une attention spéciale aux bruits de l’étable. Un vieil adage français, repris au Québec, voulait que les animaux se parlent à ce moment ; on pouvait donc les surprendre en pleins palabres. Longtemps la population québécoise en a été convaincue. On répétait, par exemple, que les montagnes s’entrouvraient et laissaient voir le minerai qu’elles contenaient. Les morts sortaient des tombes et venaient s’agenouiller au pied de la croix du cimetière, là où le dernier curé de la paroisse, vêtu du surplis et de l’étole, leur chantait la messe. Puis toujours en silence, ils se relevaient, regardaient le village où ils avaient vécu, la maison où ils étaient décédés, et gagnaient à nouveau leur tombe.

          Évidemment, le monde des vivants n’avait pas le temps de voir ce qui se passait dehors puisque, à l’intérieur des maisons, le réveillon tant attendu était servi. Chez moi, jusqu’en 1956, il n’y avait pas de cadeaux à Noël : on mangeait, on riait au milieu de la nuit. Puis, on allait au lit la tête pleine de chants joyeux et religieux. Le reste de la journée se passait en famille à chanter et à jouer à divers jeux. Mais la fête la plus célébrée, celle où nous recevions nos étrennes, était évidemment le jour de l’An célébré chez mes grands-parents paternels avec toute la famille qui comptait plus d’une vingtaine d’adultes. C’était un véritable festin avec repas, chansons et alcool :

Prendre un verre de bière mon minou
Prendre un verre de bière right through
Tu prends d’la bière
Tu m’en donnes pas
J’te chante des belles chansons
J’te fais des belles façons
Donne-moé z’en donc…

La fête se terminait vers les trois ou quatre heures du matin, ce qui ne laissait aux travailleurs que deux petites heures de sommeil avant leur retour au travail, fatigués, mais gonflés à bloc par cette journée de réjouissances.

Joyeux Noël

Photographie : Noël 1961 chez mes parents.

 

[1] Tourne-disque 78 tours.

Aimé Guertin : un député à la défense de la classe ouvrière

Par Le 29/11/2022

Il y a dans notre histoire des députés qui sont passés presque inaperçus tant ils ont été silencieux, et d’autres qui, malgré la brièveté de leurs mandats, ont marqué l’histoire. C’est le cas d’Aimé Guertin. Sixième d’une famille qui comptera douze enfants, il naît à Aylmer le 7 juin 1898 du mariage de Timothée Guertin, commerçant, et de Lina Bélanger. Aimé quitte l’école en sixième année pour aller travailler comme chasseur à l’hôtel Victoria d’Aylmer. Puis il occupe divers emplois jusqu’au jour où il entre au Canadian Pacific Railway (CPR), en 1916, où il acquiert une formation en télégraphie.

Parfaitement bilingue, Aimé Guertin compense son manque de diplômes par une constante autodidaxie. Sa curiosité naturelle et sa discipline en feront plus tard un orateur de grand talent. Fier francophone, Guertin n’a pas froid aux yeux et participe à la lutte contre l’inique Règlement 17 qui restreint les droits de francophones en Ontario. Promu commis principal à Pembroke, Ontario, il y est accusé de sédition pour s’être porté à la défense de la langue française. C’est sans doute pour cette raison que le CPR le mute, ce qui l’amène à remplacer des agents de la compagnie dans diverses localités canadiennes de son réseau ferroviaire. Fatigué de ces voyages incessants, il démissionne en 1921 de son poste d’agent voyageur et devient simple commis à la gare de Hull-Ouest, rue Montcalm à Hull. Puis il épouse Aline Tremblay ; le couple aura douze enfants.

Une soif de justice

          Selon l’historien Pierre-Louis Lapointe, Aimé Guertin a soif de justice pour les siens et intervient en faveur du français chaque fois que l’occasion se présente : « Il prend parti contre les orangistes et tous ceux qui méprisent les Canadiens français, tant à Aylmer qu’ailleurs au Québec. » En 1925, il lance son entreprise de courtage en en assurances et deux ans plus tard, il est élu député du comté de Hull pour le Guertin aimeParti conservateur du Québec. Dès lors, il intervient avec force pour appuyer le combat des francophones du Pontiac pour le droit l’obtention du droit d’enseigner le français à leurs enfants. L’historien Lapointe a écrit : « Rarement aura-t-on vu un député de l’Outaouais occuper autant de place sur l’échiquier politique québécois. » Guertin est alors une étoile montante à Québec et le chef du parti, Arthur Sauvé le nomme whip des conservateurs dès 1928. Le député de Hull se fait le défenseur de l’ouvrier et l’instigateur de l’adoption de mesures sociales avant-gardistes tels le salaire minimum, la pension de vieillesse, les allocations familiales, la journée de travail de huit heures, etc. Et il n’hésite pas à pourfendre le capitalisme sauvage. Maurice Duplessis le traite de bolcheviste.

Un discours de huit heures

          Aimé Guertin est un homme combatif et les 1er et 2 avril 1931 il prononce un discours fleuve de huit heures dans le but d’obtenir des précisions sur les dépenses effectuées par le ministère de la Colonisation, de la Chasse et des Pêcheries.  Dans une lettre datant du 11 septembre 1933, Guertin manifeste clairement son refus d’appuyer le nouveau chef du Parti conservateur qui est nul autre que Maurice Duplessis. Cette décision ne l’empêche nullement de lutter pour la justice. Aussi, n’hésite-t-il pas à prononcer des allocutions bien senties en faveur des travailleurs de la forêt du Témiscamingue et de l’Abitibi contre la compagnie James MacLaren et contribue ainsi à l’adoption d’une réglementation qui rappelle à l’ordre les compagnies forestières, à l’augmentation des salaires et à l’amélioration des conditions de travail des forestiers. Guertin ne néglige pas son comté et il obtient l’Orphelinat Ville-Joie-Sainte-Thérèse ainsi que le Sanatorium Saint-Laurent, hôpital pour tuberculeux.

          Guertin est devenu l’adversaire de son cheuf, Duplessis, et préfère alors quitter la politique provinciale en 1935. L’Outaouais vient de perdre un député exceptionnel. Il tente sa chance au fédéral sous la bannière du Parti de la restauration nationale. Sans succès. Il abandonne alors la politique partisane pour se consacrer à grosse famille et à ses affaires. On l’approche à deux reprises pour qu’il présente sa candidature à la mairie de Hull, mais il refuse obstinément. Il devient l’un des plus importants courtiers d’assurance du Québec et fonde l’Agence de voyages Guertin.

          Bien qu’éloigné de la politique, il n’en demeure pas moins intéressé au développement de l’Outaouais. Il travaille à la création de la paroisse Sainte-Bernadette à Hull, fonde l’Union des Chambres de commerce de l’ouest du Québec dont il sera président jusqu’en 1949, lance l’idée de la création d’un diocèse en Outaouais, etc. En 1959, le premier ministre du Canada John Diefenbaker le nomme au comité exécutif de la Commission de la capitale nationale (CCN) où il s’y fait le gardien des intérêts de l’Outaouais. Puis il se prononce ouvertement en faveur de l’autonomie de l’Outaouais face à Ottawa et à la CCN, opinion qu’il réitérera en 1967 dans un mémoire qu’il rédige avec Égide Dandeneault sur l’intégrité du territoire du Québec.

Homme d’affaires averti, autodidacte, et franc, sa passion pour la justice sociale a fait d’Aimé Guertin l’un des meilleurs députés du comté de Hull au XXe siècle. Il est décédé dans l’ancienne ville de Hull le 8 juin 1970 et a été inhumé à Aylmer.

Sources :

Assemblée nationale du Québec, Aimé Guertin - Assemblée nationale du Québec (assnat.qc.ca)
BAnQ-Gatineau, fonds Aimé Guertin, P8.
LAPOINTE, Pierre, Louis, Aimé Guertin : le lion de l’Outaouais dans Hier encore, no 8, 2016, pages 15-21.

Ezra Butler Eddy : le roi des allumettes

Par Le 18/11/2022

          S’il est un homme qui a mis l’ancienne ville de Hull sur la carte, c’est bien Ezra Butler Eddy, principal industriel de cette ville qui a été dominée par ses usines pendant plus de cent ans. Et pourtant, cet homme n’était pas des plus aimés…

          Originaire du Vermont, près de Bristol, Ezra Butler Eddy est né en 1827. Il aurait apparemment fait ses études à l’école publique de Bristol et commencé sa carrière dans la ville de New York comme commis dans un magasin. Et ce sont diverses tentatives plus ou moins fructueuses dans des entreprises de produits laitiers et de fabrication d’allumettes au Vermont, entre 1847 et 1854, qui expliqueraient son départ pour Hull. On dit qu’à l’époque, des liens commerciaux unissaient alors la vallée de l’Outaouais et Burlington, où Eddy aurait travaillé avant son départ du Vermont. Quoi qu’il en soit, notre homme arrive à Hull avec sa femme en 1854.

          À cette époque, l'ancienne ville de Hull n’existe pas et fait partie de la municipalité du canton de Hull. Dès son arrivée dans le canton, Eddy entreprend la fabrication artisanale d’allumettes au soufre dans une bicoque louée de Ruggles Wright, fils de Philemon déjà décédé depuis une quinzaine d’années. L’entreprise revêt à ce moment un caractère familial et madame Eddy (Zaïda Diana Arnold) initie elle-même les femmes et les enfants de la région à l’emballage des allumettes à domicile. Celles-ci sont vendues dans un magasin situé près de la fabrique et distribuées dans la région par Eddy lui-même, vendeur né selon des témoignages de l’époque.

Fondateur d'une ville

          Eddy remporte rapidement du succès. Il profite d’ailleurs des difficultés qu’éprouvent les descendants de Philemon Wright à s'adapter à l’évolution du monde des affaires, et achète des propriétés foncières de cette famille, dont l’ensemble de l’île Philemon particulièrement bien située près des chutes des Chaudières. Sa première percée dans le commerce du bois scié date de cette époque, et survient après avoir loué une scierie de la famille Wright. Les investissements qu’il fait dans le domaine semblent rentables, puisqu’au début des années 1870, Eddy a accumulé suffisamment de capital pour acquérir des concessions forestières et construire sa propre scierie près de la fabrique d’allumettes. Sa progression est alors vertigineuse. Entre 1870 et 1880, sa production de bois scié oscille entre 15 et 23 millions de mètres linéaires de planches annuellement et le nombre de ses scieries passe à quatre, ce qui en fait l’un des producteurs les plus importants de la vallée de l’Outaouais. En 1873, Eddy détient des permis de coupe de bois sur une superficie de 3 625 kilomètres carrés en Outaouais.

          De 1871 à 1875, il est député conservateur à l’Assemblée législative. Il est défait en 1875 par Louis Duhamel parce la circonscription est devenue majoritairement francophone (Eddy ne parle pas français et ne le parlera jamais) Eddy ezra butleret aussi parce qu’il est souvent absent à cause de ses affaires. Il siège surtout en tant que maire du canton de Hull voué aux intérêts autonomistes des habitants du bas du canton qui désirent la scission par l’érection en municipalité. Et c’est en collaboration avec le père oblat Louis-Étienne Delille Reboul qu’il fonde la Ville de Hull en 1875. Élu plusieurs fois échevin de la Ville qu’il a contribué à créer, il représente le quartier n° 3, de 1878 à 1888 et en 1891-1892, et il est maire de Hull de 1881 à 1884, en 1887 et en 1891.

          À la fin des années 1870, il est administrateur de la Compagnie du chemin de fer du Canada central. En 1888, il entreprend la construction d’une usine de pâte à papier. Dotée de quatre lessiveurs, elle entre en exploitation en décembre 1889. La plus grande partie de sa production de pâte est alors expédiée aux États-Unis. Eddy installe en 1890 sa première machine à papier. Il en ajoutera deux autres en 1891. Entre 1889 et 1894, Eddy et ses associés mettent en place une usine de papier équipée de cinq machines pour la production de papier mousseline, de papier impression, de papier brun, et, à partir de 1896, de papier journal. Pendant toute cette période, l’expansion de la fabrique d’allumettes se poursuit et l’on estime que « le roi des allumettes » – il en produit 30 millions par jour – domine le marché canadien dès 1879.

Un homme peu aimé

          L'homme est un résilient. Par exemple, la crise qui touche le commerce du bois entre 1873 et 1880 le force à céder temporairement le contrôle de son entreprise à la Banque des marchands du Canada. Les choses semblent rétablies en 1882, année où un incendie majeur détruit presque entièrement ses installations. Pratiquement acculé à la faillite, il reconstruit, avec l’aide de capitaux empruntés à la Banque de Montréal, un complexe industriel comprenant deux scieries, une fabrique de portes et châssis, un atelier de rabotage, la fabrique d’allumettes, des forges, bureaux et entrepôts. Eddy, avec J. R. Booth sera l’un des seuls entrepreneurs des Chaudières à se remettre de l’incendie majeur du 26 avril 1900 qui a détruit une partie importante des sections industrielles des villes de Hull et d’Ottawa. Ses pertes sont évaluées à 3 000 000 $ dont 150 000 $ seulement auraient été remboursables par l’assurance. Reconstruites en moins d’une année, les usines Eddy fonctionnent de nouveau en décembre suivant. Il faudra attendre 1902 pour que la compagnie reprenne l’ensemble de ses activités, fournissant de l’emploi à plus de 2 000 personnes dans des scieries et ateliers de fabrication de papier, fibre durcie, allumettes, sacs de papier, seaux et cuves.

          Ardent défenseur de l’Empire britannique, Eddy meurt à Hull, le 10 février 1906, à l’âge de 78 ans ; il est inhumé à Bristol, au Vermont. Il laisse à son décès une fortune évaluée par ses contemporains à plus de 2 500 000 $.

          Eddy était peu aimé des Hullois, car il était un employeur intransigeant, dur – de 1858 à 1888, il y a eu 562 accidents mortels dans ses usines – qui ne s’est jamais intégré un tant soit peu à la population francophone de la ville. Et s’il a participé activement à plusieurs œuvres philanthropiques de la collectivité régionale, on ne peut s’empêcher de remarquer que c’est surtout (et pour une très large part) la communauté protestante de la rive ontarienne qui a bénéficié de ses contributions. Ajoutons qu’il avait aussi tendance à confondre ses intérêts avec ceux de la Ville. Eddy était aussi un membre influent de la franc-maçonnerie, une organisation peu prisée chez les catholiques francophones.

Sources :

Dictionnaire biographique du Canada.
OUIMET, Raymond, Hull : mémoire vive, Hull, Éd. Vents d’Ouest, 2000.

Petite histoire du parc Fontaine

Par Le 04/11/2022

Au cœur de l'île de Hull, à quelques minutes d'un centre-ville bétonné à l'excès, se trouve un havre de verdure : le parc Fontaine. Il y a à peine plus de cent ans, ce parc était un étang appelé Flora vraisemblablement en l'honneur de Flora Morrisson, épouse de Philemon Wright fils. C’était alors un lieu d’amusement. L’hiver, on y patinait sur ses eaux gelées et on y organisait même des courses de chevaux. L’été, on s’y promenait en canot ou en chaloupe. L’auteur Jean Provencher raconte, dans les Quatre Saisons, que le 5 mai 1889 :

Un lac de feu : tel est l’aspect que présentait le lac Flora dimanche soir. Par le fort vent qu’il faisait alors, cette petite nappe d’eau était devenue terriblement agitée, et les houles profondément creusées balayaient le fond marécageux, duquel s’élevaient un nombre incalculable de feux-follets.

On ne se préoccupait guère de la qualité de l’environnement au XIXe siècle. Au cours des années 1880, on a construit un certain nombre de rues autour du petit lac, lesquelles étaient inondées tous les printemps et automnes par la crue des eaux. En 1885, la Vallée d’Ottawa estimait que ce serait une bonne chose que de vider totalement l’étang, parce que sa mise à sec créerait de nouveaux terrains de bonne valeur. Parc fontaine 2La même année, la Ville a décidé d’abaisser le niveau de l’eau du lac, pour mettre fin aux inondations, en le vidant en partie au moyen d’un canal relié à la rivière des Outaouais. Malheureusement, cette opération de drainage a eu pour effet de laisser dans le lac une eau stagnante sur un fond de cinq mètres de vase. Vers 1895, les eaux du nouvel égout sanitaire de la rue Kent ont été dirigées vers le lac, ce qui a entraîné progressivement sa mort d’autant plus qu’à l’angle des rues Frontenac et Hélène-Duval, le purin d’une porcherie était régulièrement vidé dans un ruisseau qui l’alimentait.

Le lac à Foucault

À cette époque, on appelait le lac Flora le « lac à Foucault », du nom de l’entrepreneur chargé de la cueillette des ordures et des fosses d’aisances à Hull. Or, cet entrepreneur cherchait à gagner son argent le plus facilement possible et déchargeait les détritus de ses centaines de clients dans le lac. Avec le temps, le lac Flora est devenu un trou infect, un cloaque. En 1905, on a accusé ses eaux pestilentielles d’être à l’origine de l’épidémie de choléra qui sévissait parmi les enfants de la ville. En 1909, le journal Le Spectateur lançait, en vain, une campagne pour assainir le lac.

       Les autorités municipales ont continué à abaisser le niveau du lac et, en 1917, il était complètement asséché. Le creux a été comblé avec divers matériaux dont des déchets de toutes sortes. Pour empêcher les mauvaises odeurs d’empester le voisinage et contrôler la vermine qui y proliférait, on a embauché un homme chargé d’y répandre quotidiennement de la chaux. La Ville a alors offert le terrain vacant à la Canadian Pacific Railway pour y construire une gare ferroviaire, sans succès. Enfin, en 1927, la Commission du district fédéral aménageait l’ancien lac en parc. En 1936, les autorités ont nommé le nouveau terrain Fontaine, en l’honneur de l’ancien maire et député libéral Joseph-Éloi Fontaine. L’année suivante, on y fera l’inauguration d’un modeste terrain de jeu.

Un terrain de jeu

       Dès le début des années 1930, le parc Fontaine est devenu le rendez-vous des sportifs. En 1933, Léo Gratton y construira un stade de hockey en plein air, rue Charlevoix. C'est là que la fameuse patineuse hulloise Pierrette Paquin, s'est produite en spectacle à l'hiver de 1948. Les nombreuses activités qui s’y déroulaient ont font les belles heures de la population hulloise d’avant-guerre : boxe avec les Darky Fortier et les Battling Corneau ; balle-molle avec les Cabochons et les Chats noirs ; cirques, kermesses, pique-niques, etc. En 1947, la nouvelle Ligue commerciale de balle-molle de Hull, fondé par Marcel Lévis et Yvon Saint-Louis, voyait le jour et les équipes telles le Hull-Volant, le Lambert, le Transport Marcoux, etc. disputeront leurs parties au parc Fontaine jusqu’en 1962.

       En 1941, les Oblats avaient fondé le Terrain de jeu du parc Fontaine qu’ils avaient affilié à l’Œuvre des terrains de jeu de Hull (O.T.J.) et le parc a fait l'objet d'un second aménagement avec chalet, marquise, balançoires, glissoire et... niche à la Vierge, don du commerçant Josaphat Pharand. Le premier moniteur du terrain de jeu a été un certain Sylvio Huneault, assisté du futur prêtre oblat hullois, Roger Poirier. Les premiers maire et mairesse du terrain de jeu ont été, en 1949, Roger Marengère et Marie-Paule Bélanger.

 Parc fontaine 1949      En août 1949 et en juin 1961, le parc est redevenu momentanément un étang à la suite de pluies diluviennes qui ont entraîné l’affaissement du sol et la disparition de quelques arbres dans les profondeurs de ses entrailles.

       Pendant une vingtaine d’années, le parc Fontaine, ainsi aménagé, a fait la joie de la population de l'Île de Hull. Mais à partir des années 1960, on l'a laissé à lui-même au point qu’il est redevenu un terrain vague. En 1978, à la suite d'une lutte épique (cinq ans) entre la population du quartier, les autorités municipales, provinciales et fédérales, la Ville y entreprenait des travaux d’aménagements qui feront du parc Fontaine un lieu agréable pour enfants et adultes d’un quartier où les familles sont désormais la proie de la spéculation immobilière.

Sources :

Archives de la Ville de Gatineau.
HENDERSON, Rick, communication du 22 janvier 2021.
La Vallée d’Ottawa (Hull), 1884-1885.
Le Droit (Ottawa), 1913-1990.
Le Spectateur (Hull), 1889-1910.
PROVENCHER, Jean, Les Quatre Saisons, Un lac complet de feux follets | Les Quatre Saisons (jeanprovencher.com)

La première exécution capitale en Outaouais

Par Le 12/10/2022

          Pendant une bonne partie du XIXe siècle, l’Outaouais est le Far West du Québec. La violence fait alors partie des mœurs des hommes qui vivent une bonne partie de l’année dans les chantiers à couper du bois ou à faire la drave sur la rivière des Outaouais et ses affluents. Et la loi, celle qui s’applique véritablement, est celle du plus brutal, du plus fort, car il n’y a pas là d’autorités judiciaires avant la fin des années 1840.

La mort du pêcheur

          En 1863, l’Outaouais est devenu plus paisible sans doute à cause de la mise en place d’une autorité judiciaire qui a pignon sur rue dans le petit village d’Aylmer. Les Shiners se sont calmés et les francophones gagnent en masse la région où de nombreux « moulins à scie » transforment en planches les immenses forêts de pins de la région. Le rôle de la prison du district judiciaire ne mentionne d’ailleurs que 36 arrestations pour cette année-là, la plupart pour de menus larcins.

          L’année est à son solstice estival. Plusieurs hommes pêchent dans le ruisseau Brigham – cours d’eau mal nommé, puisque c’est une petite rivière aujourd’hui connue sous le nom de ruisseau (sic) de la Brasserie – qui coule en la ville de Gatineau dans le quartier appelé Île de Hull. Sa source est la rivière des Outaouais, à 50 mètres en amont des chutes des Chaudières. Après avoir parcouru un demi-cercle de 2,5 kilomètres, il se jette dans cette même rivière, à 200 mètres en aval des chutes Rideau.

          À cette époque, il n’y a pas de ville de Gatineau et le ruisseau s’épanche dans un milieu bucolique qu’égaient les piaillements et les ritournelles de plus de 150 espèces d’oiseaux. De grands arbres feuillus se tendent les branches au-dessus des eaux limpides qui sont poissonneuses à souhait, puisque l’on y pratique la pêche commerciale au filet. Toujours est-il que le 20 juin, plusieurs personnes y tâtent qui le brochet qui la truite dans l’espoir d’en faire un bon repas ou d’en tirer de l’argent sonnant. Parmi eux, François-Xavier Séguin dit Ladéroute qui habite généralement au village de la Pointe-Gatineau situé à 3,5 kilomètres du ruisseau.

Âgé de 46 ans en 1863, Ladéroute s’est vu Palais de juctice aylmer 1878amputer d’une jambe 9 ans plus tôt par suite d’un accident. Depuis, son épouse l’a quitté emmenant avec elle les enfants. Il vit du produit de sa pêche et dort le plus souvent à la belle étoile. Ce pauvre bougre a changé et sa raison chancelle. Le 20 juin 1863, William Larocque , un robuste gaillard, navigue dans une chaloupe sur le ruisseau Brigham à environ 300 mètres de la rivière des Outaouais[1]. Plus loin, François-Xavier Larédoute pagaie dans son canot. Les deux hommes s’échangent quelques paroles : « Tu as encore pillé mes filets, mais je te jure que c’est la dernière fois. » Le lendemain, Ladéroute se vante auprès de sa belle-sœur d’avoir réglé le cas de Larocque le matin même. Deux pêcheurs trouvent le corps inerte de Larocque qui semble avoir été tué de cinq coups de rame. L’Outaouais est en émoi, car Larocque laisse dans le deuil une veuve et 9 enfants. Ainsi donc, dix-huit ans après l’affaire Leamy, l’aviron sert encore d’arme de combat.

Ladéroute est prestement arrêté et accusé de meurtre. Son procès commence le 12 juillet au palais de justice d’Aylmer. C’est le juge Aimé Lafontaine, un homme qui ne faisait pas l’unanimité en Outaouais, qui  préside le procès. Ironie de l’histoire, l’un des deux défenseurs de Ladéroute est le fils d’un des plus féroces Shiners : Peter Aylen ! La populace indignée crie vengeance et plusieurs des jurés ont déjà décidé du sort du prévenue : la pendaison. Et un des jurés dort pendant le procès.

Comme prévu, le jury trouve Ladéroute coupable de meurtre et le pauvre hère est condamné à être pendu haut et court le 18 septembre. Mais Ladéroute est-il coupable. Ce n’est pas sûr ; personne n’a tété témoin de l’homicide. Aussi, certains esprits éclairés, dont ses avocats, se demandent : « Comment un estropié dans un petit canot versant a-t-il pu attaquer et tuer un homme fort dans une chaloupe à fond plat ? »                                                                                              

Au mois de septembre, deux médecins, les Drs Douglas et Litchfield d’Ottawa procèdent d’abord à l’évaluation mentale du condamné et concluent qu’il est sain d’esprit, mais ignorant pour ne pas dire idiot. L’exécution est reportée au 2 octobre en dépit de nombreuses pétitions qui réclamaient que la peine capitale soit commuée en prison à vie. Déçu, le curé Ginguet de Pointe-Gatineau déclare alors : « L’exécution de ce pauvre malheureux sera celle d’un imbécile incapable de réaliser la conséquence de ses actions. »

Il est 10 h quand Ladéroute est lentement traîné à la potence, installée du coté ouest du palais de justice, par deux hommes. Comme le pays n’a pas de bourreau, les autorités ont sorti de la prison de Kingston un prisonnier qui a bien voulu exercer momentanément le rôle d’exécuteur des hautes œuvres. Une pluie fine commence à tomber. Ladéroute tremble de tous ses membres et au moment où le bourreau lui passe la corde au cou, il fond en larmes et s’écrie : « Oh ! Monsieur le Curé, je vous en prie, dites-leur donc de me laisser aller ! Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! » Le curé Michel de la paroisse d’Aymer ne peut que lui montrer le ciel en lui disant de prier. Puis à 10h10, le bourreau enfile un bonnet noir sur la tête de Ladéroute et expédie le condamné dans l'au-delà devant une foule nombreuse sous le regard d’un détachement de soldats chargé d’assurer l’ordre.

          Satisfaites, la foule et les autorités judiciaires abandonneront à leur pauvreté l’épouse et les enfants de William Larocque…

SOURCES :

BAC, RG4, C1, Provincial Secretary’s Office Canada East (P.S.O. C.-E.) 1863 « Goal Calendar », vol. 540, 541 et 543, nos 2144, 2147, 2413, 2482.
ROSSIGNOL, L., Histoire documentaire de Hull 1792-1900, Thèse de doctorat en philosophie, juin 1941, Université d’Ottawa.


[1] Vis-à-vis de l’église de la paroisse Notre-Dame-de-l’Île, boulevard Sacré-Cœur.