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La rentrée dans les années 1950 et 1960

          En Outaouais urbain, l'Exposition du Canada central, qui avait lieu à Ottawa, annonçait la fin prochaine des vacances estivales et la rentrée scolaire. Elle commençait par un long défilé de chars allégoriques, de fanfares et de majorettes qui partait de l'aréna de Hull et qui se rendait au parc Lansdown, à Ottawa. Une bonne partie de la population d'Aylmer, de Gatineau et de Hull traversait les trois ponts de la rivière des Outaouais pour aller s'égayer à l'Exposition annuelle. Et chaque année, les organisateurs de cet événement annonçaient qu'il y aurait plus de français l'année suivante, ce qui ne se produisait jamais et ne s'est jamais produit.

          Des milliers de jeunes prenaient d'assaut les dizaines de manèges alors que les plus vieux essayaient de gagner des prix dans des kiosques où ils pouvaient tester leur dextérité à la carabine, à la balle ou encore aux anneaux, ce qui était difficile. D'ailleurs, les tenanciers embauchaient des figurants qui montraient les cadeaux qu'ils avaient faussement remportés pour inciter les gens à jouer. Les femmes, elles, s'adonnaient au bingo où le jeu était plus honnête, car un prix était remis à chaque partieExposition ottawa 1950. Ces dames marquaient leurs cartes à l'aide de grains de maïs séchés.

          Dans l'un des pavillons, la foule pouvait assister à des concours de bestiaux, dans un autre à des performances sportives, ou visiter ceux qui présentaient des meubles, des fleurs et de la bouffe. Des musiciens et des danseurs divertissaient les spectateurs gratuitement au kiosque à musique. De multiples petits restaurants sous tente répandaient sur le terrain du parc d'attractions des odeurs de viandes cuites, de hot-dog, d'oignons frits et de frites. Ailleurs, on trouvait crème glacée et barbe à papa. L'après-midi et le soir, il y avait spectacles au Grand Stand. Enfin, les enfants revenaient à la maison avec des babioles que leurs parents leur avaient achetées.

La rentrée scolaire

          Au même moment ou presque avaient lieu les Olympiques des enfants dans les parcs de l'Organisation des terrains de jeux où les enfants des divers terrains de jeu entraient en compétition. Puis, les parcs redevenaient silencieux, les familles revenaient des chalets et des enfants, qui avaient passé des vacances en colonies, réintégraient leur famille. Les municipalités fermaient les barboteuses et commençaient à retirer des parcs les équipements comme les balançoires. Bientôt, on y installera les bandes des patinoires en prévision de l'hiver à venir.

Livre lecture 1941          L'école recommençait le lendemain de la fête du Travail. Pour être admis en première année, il fallait avoir six ans au 30 juin précédant la rentrée. Et ce n'était pas gratuit : il en coûtait 25¢ par semaine dans les années 1950. Tous les livres étaient cependant gratuits, mais les parents devaient munir leurs enfants de cahiers ou de feuilles mobiles pour cartables, de crayons à mine de plomb, d'un crayon bleu et aussi d'un crayon rouge, d'une gomme à effacer, brune ou... rose, d'une règle à mesurer qui servait le plus souvent à tracer des lignes bleues ou rouges, d'un encrier, de plusieurs pointes de fer et manches de stylets (jusqu'au début des années 1960, les écoles ont interdit l'emploi de la plume fontaine), et, pour les plus vieux un nécessaire à géométrie.

          Les filles portaient alors un costume composé d'une blouse blanche et d'une robe bleu marine ; les garçons étaient simplement vêtus proprement ; jeans et espadrilles étaient interdits. Au secondaire, les adolescents devaient porter veston, chemise blanche, cravate et pantalon ; les jeunes filles continuaient à porter leurs costumes bleu marine. Puis lentement, chacun reprenait ses occupations : les journaux ajoutaient des pages à leurs éditions, radio et télévision (en noir et blanc) remettaient à l'antenne leur programmation régulière. La vie faite de labeurs reprenait ses droits et au fur et à mesure que la fraîche remplaçait la chaleur estivale, les balcons des maisons se voyaient déserter jusqu'à l'été suivant.

 

Catherine de Baillon, mystérieuse fille du roi

          Les filles du roi, jeunes femmes envoyées en Nouvelle-France pour se marier, intéressent beaucoup de généalogistes et d'historiens depuis plusieurs années. Si on sait presque tout sur la vie en Nouvelle-France de ces filles à marier, on ne sait toutefois presque rien sur leur vie en France. Pourquoi ont-elles quitté la France ? L'ont-elles quitté volontairement ? Étaient-elles orphelines ? Filles rebelles ? On tout cas, l'une des plus belles énigmes est celle de Catherine de Baillon.

          Né aux Layes (département des Yvelines) en 1645 du mariage d'Alphonse de Baillon (1590-1648), écuyer, sieur des Enclaves et de la Massicotterie, et de Catherine de Marle (1612-1680), Catherine perd son père en novembre 1648, mais sa mère se remarie, avec Marq d'Amanzé (1616-1669), écuyer, sieur de la Fond. Par après, on n'entend plus parler de Catherine, en France, cNd des layesjpgomme si elle avait grandi à part de sa famille. Elle arrive à Québec en 1669 avec un contingent de 150 jeunes femmes tirées de l'hôpital de La Salpêtrière à Paris. L'ursuline, Marie de l'Incarnation, écrivait alors à son fil en octobre 1669 : « [...] il y en a de toutes conditions, il s'en est trouvé de très-grossières, et de très-difficiles à conduire  [...] » Elle ajoutera : « Il y en a d'autres de naissance et qui lui ont donnée [à Anne Gasnier, recruteuse] plus de satisfaction. » Catherine de Baillon était, de par ses parents, de noble naissance.

          Catherine avait deux demi-sœurs, nées du mariage de son père avec Claude Dupuy en 1639 : Élisabeth, née en 1633 et mariée à Paul Hanot, notaire et procureur du roi à Neauphle-le-Château ; Claude Marie, née en 1635 et mariée à Gilles Thiboust, commis aux aides et greffier de la prévôté de Neauphle-le-Château. Cadette de la famille, elle a un frère, Antoine, né en 1643, marié à Marthe Deruel de Beauregard ; une soeur : Louise, née en 1644, mariée à 1) Jacques Pocquet, écuyer, sieur de Champagne, brigadier des gardes du duc de Montausier, 2) Jacques Stoup, écuyer, sieur de Courmont, officier de la vénerie du duc d'Orléans.

          La famille de Catherine avait de puissants alliés. Parmi eux, Jehan de Fleury, écuyer, lieutenant de la galère La Patronne, lieutenant de la louveterie du roi, gentilhomme de la grande bannière du roi, chevalier du Saint-Empire et seigneur des Violettes. Il avait épousé la sœur de Loyse de Marle, Catherine, en 1645. Fleury, était le fils d'un célèbre architecte, René Fleury, contrôleur général des bâtiments du roi, et le neveu de Jehan Desmaretz (1595-1676), seigneur de Saint-Sorlin. Ce dernier était un personnage considérable. Ami intime du cardinal de Richelieu, il a été l'un des fondateurs de l'Académie de la langue française, secrétaire général de la marine du Levant, poète et dramaturge.

          Ce qui rend encore plus incompréhensible la venue de Catherine de Baillon en Nouvelle-France est la carrière de son frère, Antoine. D'abord page d'Henry Gaston de Bourbon, bâtard du roi Henri IV, évêque de Metz, il devient écuyer, puis premier écuyer du même homme devenu duc de Verneuil. À la mort du duc survenu en 1682, Antoine devient lieutenant de la louveterie du Gand Dauphin de France. Et à son mariage avec Marthe Deruel de Bauregard en 1686, il devient gouverneur du château du Pont-de-l'Arche en Normandie. Ce qui est encore plus surprenant est la liste des personnes qui ont assisté à la signature de son contrat de mariage. Parmi les plus considérables :

Louis XIV
Marie-Thérèse d'Autriche, reine de France
Louis de France, dauphin
Marie-Anne Christine de Bavière, épouse du dauphin
Charlotte Séguier, duchesse de Verneuil
Charles de Sainte-Maure, duc de Montausier
Antoinette Servien, duchesse de Sully
Emmanuel de Crussol, duc d'Uzès
Marie-Julie de Sainte-Maure, duchesse d'Uzès
Julie de Crussol
Gabrielle Angélique de La Motte-Houdancourt, duchesse de La Ferté
Françoise-Julie de Grignan, belle-fille de la célèbre épistolaire, madame de Sévigné
Etc.

 Massicotterie         Malheureusement, Antoine n'a pas bénéficié longtemps de ses puissantes relations, car il meurt en août 1685 en laissant une épouse enceinte qui meurt en couche en avril 1686.

          Avec de telles relations, on ne peut faire autrement que se demander pourquoi Catherine de Baillon a quitté la France pour s'établir dans la vallée du Saint-Laurent ? Elle y a épousé Jacques Miville en novembre 1669, donné naissance à sept enfants en onze ans et, rendu l'âme en 1688 à La Pocatière à l'âge de 42 ans. Elle aurait dû normalement vivre la vie que ses sœurs ont eue, et ce, dans le relatif confort du XVIIe siècle. Mais tel n'a pas été son cas. Et en dépit d'une dot de mille livres, Catherine n'aura pas eu la vie facile d'autant plus que son mari a fait faillite en 1675 pour devenir, par la suite, simple fermier de Charles Aubert de La Chesnaye.

          Aujourd'hui, Catherine de Baillon compte plusieurs centaines de milliers de descendants en Amérique du Nord. Vous en êtes peut-être un. Qui sait ?

Pour en savoir plus :

OUIMET, Raymond et MAUGER, Nicole, Catherine de Baillon : enquête sur une fille du roi, Sillery, éditions du Septentrion, 2001, troisième tirage, 268 pages.

OUIMET, Raymond, La fortune d'Antoine de Baillon, frère de Catherine, in « Les mémoires de la Société généalogique canadienne-française », vol. 66, no 1, cahier 283, printemps 2014, p. 25 à 31.

L'été des années 1950 dans le Vieux Hull

          Dans les années 1950, il n’y avait ni Nintendo ni télévision 24 heures par jour. La belle saison se vivait le plus souvent à jouer dehors. C’est l’heureuse époque où l’on pouvait se réunir en famille le dimanche puisque ce jour-là était férié pour tous ou presque.

          L’été commençait pour vrai le 22 juin, dernier jour d’école. Mais les vacances des uns, à une époque où la famille standard comptait en moyenne quatre enfants, étaient un temps très occupé pour les mères qui passaient alors tout leur temps avec la marmaille.

          L’école terminée, tous ceux et celles qui avaient accès à un vélo enfourchaient leur monture pour l’été. À cette époque, il y avait, grosso modo, quatre types de vélos populaires : le vélo ordinaire (1 vitesse,), celui à pneus dit « semi-ballounes », ceux dit à pneus « ballounes » et les bicyclettes dites automatiques, c’est-à-dire à plusieurs vitesses, généralement trois, qui étaient l’apanage des plus riches. Les vélos à pneus « ballounes » étaient généralement enfourchés par les filles.

          Le vélo servait à s’affranchir de la maison, du voisinage pour aller à la découverte Parc fontainede la ville et pour faire la baignade au parc Moussette que l’on appelait alors « Luna », ou au Flat Rock dit aussi les « quatre piscines » (sur les bords de la rivière Rideau) ou encore à Mooney’s Bay et à Britannia ; les plus aventureux allaient se baigner à la Gappe (baie sur les terrains des usines Eddy) aux divers « ponts noirs » (ponts ferroviaires) de la région : rivière Gatineau, rivière Rideau. Les jeunes allaient aussi à la pêche au quai de Hull ou à celui de Pointe-Gatineau, au pont Alonzo-Wright, etc.

          Tout en étant simples, les jeux des enfants faisaient appel à l’imagination : les filles jouaient à la maman avec des poupées ou avec des personnages découpés dans les catalogues de Dupuis ou Eaton, au paradis (carreaux tracés sur le sol, à la corde à danser, au « bolo » ou au ballon-prisonnier, alors que les petits garçons jouaient aux cowboys (tous les garçons avaient au moins une arme-jouet), dans le sable avec des camions-jouets en fer, à la balle-molle, etc.

          Certains enfants avaient le bonheur (pas toujours volontaire) de passer une semaine ou deux dans une colonie de vacances. Les familles de l’Île de Hull, qui en avaient les moyens ou qui étaient assez pauvres pour obtenir la gratuité, envoyaient leurs enfants au camp Saint-Stanislas, à Low, propriété des Oblats. Là, les enfants étaient répartis en divers dortoirs, selon leur âge et leur sexe.

          Pendant que les ados parcouraient la ville à vélo, les enfants qui demeuraient en ville et dont les parents n’avaient pas de chalet ou de maison d’été (l’immense majorité), bénéficiaient de l’animation de l’Oeuvre des terrains de jeu (OTJ).

          Les parcs de nombreuses villes du Québec étaient animés par l’OTJ où des moniteurs et monitrices, dont certains étudiaient au scolasticat dans le but de devenir prêtres, prenaient la responsabilité des enfants de 9h à 12 h et de 13 h à 16 h, du lundi au vendredi.

Chanter le bonheur

          Moniteurs et monitrices organisaient des matchs de balle, de ballon, racontaient des histoires fantastiques, prêtaient des balles, des gants de balle, des bâtons, des raquettes. Et ils faisaient chanter les enfants :

Lundi matin, l’empereur, sa femme et son p’tit prince…
Ne pleure pas Jeannette, allez zim boum boum...
Quand tu sortiras, biquette, biquette, biquette, quand tu sortiras biquette de ce trou-là…
Va va ma petite Jeannette, va va le printemps reviendra…

          Au parc Fontaine, il y avait, sans doute vers 1958 ou 1959, un moniteur barbu que les rockers du coin avaient pris en grippe, mais que la plupart des jeunes adoraient. Ce moniteur était un fan de Guy Béart dont il nous chantait les chansons en s’accompagnant à la guitare : L’eau vive, Le chapeau, Le quidam…

          Évidemment, nous apprenions par cœur ces belles chansons de Béart. Un jour, les enfants en avaient ramené une nouvelle à la maison dont les paroles étaient : Qu’on est bien, dans les bras d’une personne du sexe opposé, qu’on est bien dans ces bras-là… Or, cette chanson était interdite de diffusion sur les ondes radio. Je vous laisse imaginer les réactions des mères qui entendaient leurs enfants chanter à tue-tête, au rythme du va-et-vient des balançoires…

Sarault Bobby          La saison des terrains de jeux se terminait par l’élection (pratique de la démocratie) d’un roi et d’une reine du terrain dont l’un a vécu quelques instants de célébrité : le chanteur Robert Bobby Sarault dont la reine était Carole Boivin (parc Fontaine). Enfin, des olympiques municipaux clôturaient la saison des terrains de jeu.

Les belles soirées d'été

          Les soirées étaient plus calmes parce que l’on mettait les enfants au lit tôt, même avant le coucher du soleil. De nombreuses soirées se passaient au parc Fontaine, dit alors Flora, où les équipes de balle-molle (fast-ball) de la Ligue commerciale s’affrontaient de nombreux soirs par semaine. Certains matchs attiraient jusqu’à 3 000 personnes qui s’assoyaient tout autour du champ de balle dans des chaises de parterre. Et c’était gratuit ! La saison 1957 a été lancée par Amanda Allarie, la fameuse maman du populaire téléroman Les Plouffes.

          Des enfants, qui avaient installé dans leur brouette des cuves remplies de glace et de breuvages, circulaient entre les spectateurs en criant : Coke, Pepsi, Seven-Up, Ginger Ale... Derrière l’arrêt-balle, M. Romanuk dit Jos. Patates, faisait frire les meilleures patates en ville dans sa voiture tirée par l’unique cheval de Hull alors que dans une petite bicoque de la rue Papineau, les Nault vendaient de la bière d’épinette maison.

          Dans l’Île de Hull, les soirées se passaient assis sur le perron avant de la maison à jaser entre mêmes membres de la famille, avec les voisins ou ceux qui se promenaient dans le quartier. Les ados fréquentaient les cinémas, à Hull : le Laurier, le Cartier, le Montcalm, ou le cinéma de Paris ; à Pointe-Gatineau : le Laurentien, et à Ottawa : le Français où les rats disputaient la vedette aux acteurs ou encore le Rideau. D’autres passaient leur soirée à la Salle Notre-Dame ou Saint-Joseph, à pratiquer de la boxe ou du judo, ou encore dans des réunions de la J.E.C. alors que d’autres se divertissaient dans les nombreuses salles de billard et de quilles de la ville.

          Tous savaient que l’été tirait à sa fin quand la radio et les journaux annonçaient le début de l’Exposition du Canada central. Elle commençait par un défilé de fanfares et chars allégoriques qui partait de l’aréna de Hull pour se diriger au parc Landsdowne à Ottawa.

Le deuil de Monsieur de Montespan

          Louis-Henri de Pardaillan, marquis de Montespan avait le bonheur, croyait-il, d’avoir épousé la plus belle femme du royaume de France : Françoise-Athénaïs de Rochechouart Mortemort. La très jolie jeune femme, demoiselle d’honneur de la reine, est un jour remarquée par le roi, Louis XIV – qui aurait pu être qualifié d'obsédé sexuel n'eut été de son rang –, lequel s’intéressait beaucoup plus aux reliefs de la géographie féminine qu’aux besoins de ses sujets. Louis XIV voulait attirer dans sa couche la belle Françoise-Athénaïs qui suppliait son mari de l’emmener en Gascogne pour la soustraire aux avances du Roi-Soleil. Fort de la vertu de sa femme, Louis-Henri de Montespan se refusa à quitter Paris et la cour du roi.

          Pendant que M. de Montespan guerroyait dans le Roussillon, la vertu de Françoise-AthénaïsMontespan 2 tomba au champ d’honneur du lit de Louis XIV. De retour de guerre, M. de Montespan apprit que sa femme était dorénavant la maîtresse du roi. La première surprise passée, la réaction du marquis fut violente : il asséna sur la joue de sa femme une gifle qui laissera sa trace pendant quelques jours. Quelque peu soulagé par cette violente réaction, Louis-Henri signifia à son épouse que, roi ou pas, son amant ne trouvera aucune complaisance chez le marquis de Montespan qui mit en œuvre tous les moyens possibles pour faire rentrer les choses dans l'ordre. Et pendant quelques semaines, Louis-Henri fit un tapage épouvantable à la cour pour flétrir l'attitude indigne d'un monarque qui, pour son bon plaisir, foulait aux pieds tous les principes de la famille, de l'honneur et de la religion. Le roi tout puissant commença à en avoir assez du marquis de Montespan et ordonna son exil.

Un grand deuil

          S'enfonçant chaque jour un peu plus dans sa douleur et sa colère, le marquis en arriva à une action étonnante, à une bravade que seul un Gascon courageux pouvait imaginer. Il savait qu'il avait perdu définitivement sa femme, que la cour lui était désormais interdite, et qu'il lui fallait regagner sa lointaine Gascogne. Mais il ne partira pas sans faire un coup d'éclat qui lui rendra son honneur perdu et mettra, pensait-t-il, les rieurs de son côté.

          Nous sommes au début de l’année 1669. Le marquis de Montespan va quitter Paris. Pendant que le roi préside son Conseil, on voit arriver dans la cour du château le plus étrange attelage qui se soit jamais vu : la lourde berline de voyage du marquis est ornée des plus arrogantes armes parlantes de son nouvel état : les plumets fichés aux quatre coins de la voiture ont été remplacés par des bois de cerf les plus gigantesques que ses gens ont pu se procurer, de grands voiles noirs donnent au carrosse la plus funèbre apparence, rehaussée de surcroît par un sombre attelage de chevaux à la robe d'ébène. Le marquis, quant à lui, a revêtu les vêtements du grand deuil et c'est dans cet équipage qu'il vient s'installer sans la moindre vergogne au milieu de la salle des pas perdus par où le roi va quitter son Conseil. Les courtisans, affolés d'une pareille audace, s'éloignent autant qu'ils le peuvent du trop compromettant marquis qui se retrouve bientôt seul, au milieu du vestibule, face à la porte par où va sortir le roi. Lorsque le roi sort enfin de son Conseil, il s'arrête, étonné et après un court instant de silence, il interroge le marquis : « Pourquoi tout ce noir, monsieur ? »

— Sire, réplique sans se troubler le marquis, je porte le deuil de ma femme !

— Le deuil de votre femme ? interroge Louis XIV un peu surpris.

— Oui, Sire, pour moi elle est morte et je ne la reverrai plus... »

          Puis il s'incline dans une révérence arrogante et, devant tous les courtisans effarés, il tourne les talons avec la plus grande désinvolture, puis regagne son carrosse funèbre avec lequel il traverse la France pour se rendre dans sa Gascogne natale.

Des funérailles

 Montespan         À peine parvenu dans ses domaines, il lance à tous les seigneurs du voisinage une invitation à la solennelle messe d'obsèques qui met un terme à sa vie conjugale. Imaginez le spectacle de cette cérémonie funèbre autour d'un cercueil vide, transporté en grand apparat jusqu'à la chapelle du village, dans le carrosse aux cornes de cerfs plus que jamais tendu de noir ! C'est avec éclat que le marquis de Montespan veut que tout le pays de Gascogne sache qu'il n'accepte pas et que si quelqu'un, en cette affaire, a perdu l'honneur, ce n'est pas le mari, mais celui qu'il appelle le voleur d'épouse...

          Françoise-Athénaïs, marquise de Montespan, ne se contente pas de son titre de marquise et réclame celui de duchesse. Mais pour être duchesse, il faut que son mari soit duc. C’est ainsi que le roi décide de faire M. Montespan duc. Il apprend la nouvelle par sa femme et lui oppose le refus le plus dédaigneux, comme toujours formulé de la façon la plus percutante : « Sa Majesté a fait huit ou dix enfants à mon épouse sans m'en dire un mot, il peut bien lui faire présent d'un duché sans pour cela m'appeler à l'aide... Si Madame de Montespan rêve des ambitions, la mienne est depuis quarante ans satisfaite : je mourrai marquis à moins d'une catastrophe imprévue... »

          Le marquis de Montespan est mort à Toulouse en 1701 à l’âge de 61 ans. Il a signé son testament comme ceci : « De Pardaillan de Gondrin Montespan, époux séparé quoique inséparable. » Son épouse décèdera six ans plus tard à l’âge de 66 ans.

Sources :

BARATON, Alain, Vice et Versailles, Paris, Le Livre de Poche, 2011.
CASTAGNON, Robert, Gloires de Gascogne, éd. Loubatières.

La disparition des tramways

          Pendant au moins un demi-siècle, toute ville qui se respectait avait son service de transport en commun assuré par des véhicules sur rail, les tramways. Puis, fin des années 1940, début des années 1950, ces machines sont presque toutes disparues. Pourquoi donc ? Retour sur une histoire au secret bien gardé.

          Exploités par la Ottawa Electric Company, une entreprise privée, les tramways électriques apparaissent à Ottawa en 1891 (premier réseau au pays). En 1895, son réseau s’étend sur 50 kilomètres. Cependant, l’entreprise commence éprouver des difficultés financières quand, après la Seconde Guerre mondiale, elle doit payer des taxes fédérales élevées. Bien que le nombre de passagers se maintienne, l’entreprise fait l’objet d’un nombre croissant de plaintes. La Ville d’Ottawa achète le système en difficulté en 1948, et donne naissance à la Ottawa Transportation Commission qui exploite dès lors 130 tramways. En 1959, tous les tramways sont remplacés par les autobus jugés plus rentables.

          À Gatineau, le service des tramways électriques apparaît dans les secteurs Aylmer etHull tramway rues eddy et principale Hull en 1896. Fondé par Théophile Viau, puis exploité pendant la plus grande partie de son existence par la Hull Electric Compagny, le service comprend quatre circuits et un peu plus d’une douzaine de tramways peints en vert. Les tramways sont remplacés par les autobus du Transport urbain de Hull en 1947 quand la ville refuse de prolonger le contrat signé en 1938 avec la Hull Electric.

La disparition des tramways

          Plusieurs raisons président à la disparition des tramways au Canada dans les années 1950. L’une des principales raisons, tant à Hull, à Ottawa qu’à Montréal, est l’inaptitude des entreprises privées à offrir un service de qualité, et la cupidité des actionnaires des compagnies de tramways qui trop souvent ne respectent pas les ententes passées avec les villes.

          Pendant la crise économique des années 1930, la Hull Electric Company, alors propriété de la célèbre et inassouvissable Canadian International Paper, avait demandé la permission d’augmenter ses tarifs à cause d’un déficit d’exploitation de son service de tramways. Or, une enquête démontrera que la Hull Electric n’avait jamais cessé de faire de profits bien que ceux-ci soient passés de 26,8 % à 15,1 %  de 1927 à 1931 ! Devant cette cupidité, les villes de Montréal et d’Ottawa municipaliseront leur service de tramways.

          Les années 1940 et 1950 ont vu s’établir la domination du transport par automobile. Dès 1930, le parc automobile du Québec était quatre fois plus élevé qu’en 1917. En 1960, il aura été multiplié par sept pour atteindre 1 161 599 véhicules automoteurs. L’individualisme s’exprimait de plus en plus à travers l’automobile qui est devenue la reine du transport. Aussi les villes développent-elles leur réseau routier, et ce, à des coûts faramineux. En 1945, la Compagnie de tramways de Montréal rendait publique une étude dans laquelle on relève que : « L’élargissement des rues est fréquemment avancé comme solution à la congestion de la métropole. Bien qu’une telle mesure accroisse la capacité des rues, il a été démontré qu’elle n’améliore en rien les conditions de circulation en général. » Or, ce rapport a été confirmé par des études conduites par la Ville de Villeneuve-d’Ascq (France) dans les années 1980 et par celle de l’Université Cornell (États-Unis) dans les années 2000. Ces études ont démontré qu’à chaque fois que l’ont doublait le nombre de voies de circulation automobile on ne faisait que doubler le nombre d’automobiles dans les dix ans, et ce, sans pour autant résoudre les problèmes de congestion ! L’étude de 1945 montrait qu’une voie de circulation automobile permettait d’accommoder 1 400 personnes à l’heure, alors qu’une voie de métro pouvait alors transporter 40 000 personnes à l’heure.

Leprogres hull oct1946 autobus          Malgré ces études et la pollution engendrée par les moteurs à explosion, la liberté de l’autobus, dont le trajet n’est pas astreint à des rails, séduit ; le célèbre urbaniste Jacques Gréber estimait les tramways nuisibles. À Ottawa, le rapport d’un soi-disant spécialiste du transport a alors recommandé l’abandon du tramway à cause de ses coûts d’exploitation, comparés à ceux de l’autobus, et le vieillissement des équipements. Car l’ancienne entreprise privée ottavienne, pas plus que la hulloise d’ailleurs, n’avait pas entretenu son matériel roulant qui avait vieilli. Toutefois, un rapport de la Ville de Montréal, rédigé dans les années 1930, avait démontré que pour chaque tranche de revenu de 100 dollars générés par les réseaux de transport en commun, il en coûtait 97 dollars pour les frais d’exploitation des autobus contre 73 dollars pour ceux des tramways.

Un progrès ?

          On pourrait croire que c'est une certaine vision du progrès qui l'a emporté, mais ce n'est pas le cas. De fait, des pressions occultes d’entreprises privées… De 1969 à 1974, un comité sénatorial dirigé par Bradford C. Snell a mené une enquête approfondie sur l’industrie du transport aux États-Unis. Dans ses conclusions, le rapport Snell incrimine les trois grands de l’auto – GM, Ford, et Chrysler –, ainsi que la Standard Oil of California, la Phillips Petroleum, Mack Manufacturing, Firestone et plusieurs autres compagnies dans un vaste complot qui, au cours des années 1930 et 1940, avait pour dessein de supprimer tous les réseaux électriques de transport, et ce, afin de les convertir au diesel. Ainsi, les réseaux de tramways et de trolleybus ont été démantelés dans une centaine de villes américaines et remplacés par les autobus diesel de GM.

          Ces faits, méconnus tant des Canadiens et des Étasuniens ont été si troublants que la GM a demandé et obtenu du Sénat la mise à l’index du rapport Snell. À Montréal, toutes les études et les enquêtes qui démontraient le bien-fondé du remplacement des tramways par les autobus ont été… jetées au panier. Ainsi, en dépit que le coût de l’électricité au Québec soit un des plus bas au monde, les autobus au diesel constituent la plus grande part des véhicules qui assurent le transport en commun. Cherchez l’erreur.

Sources :

BÉLANGER, Mathieu, Dehors le train, vive l’automobile, Le Droit (Gatineau-Ottawa), 27 septembre 2010.
DAGENAIS, Jean-Pierre, Ironie du char, Montréal, 1982, 208 p.
Outaouais – Le Hull industriel 1900/1960, IHRO, Hull, 1986 ; site Internet
http://www.octranspo1.com/apropos/pionniers_du_transport_en_commun/

L'explosion de 1910

        Pendant plus d'un siècle, de nombreuses carrières ont été en exploitation à Gatineau, particulièrement dans le secteur Hull. Elles appartenaient à la famille Wright, à un certain Gibbons et à l'International Cement Co. devenu avant sa fermeture Ciment Lafarge Canada. Pour extraire de ces carrières les matériaux de construction – pierre, en chaux et ciment –, il fallait de puissants explosifs. C'est pourquoi, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, une industrie d'explosifs a pris naissance à Hull.

        L'une des entreprises d'explosifs, la General Explosives Company of Montreal Ltd, a laissé de mauvais souvenir. Elle s'installe à Hull en 1906, à l’extrémité sud de l’actuelle rue Émile-Bond, et ce, au grand dam des autorités municipales qui ne veulent plus d'une telle usine sur leur territoire. Elle a beau créer des emplois, mais le risque que font courir ses opérations est trop élevé. Devant l'obstination de la compagnie à poursuivre ses activités, le conseil municipal soumet l'affaire aux tribunaux en alléguant que la fabrique constituait une menace à la sécurité de la population. La compagnie prétend que son produit, qu'elle appelle « virite », ne présente aucun danger d'explosion et se met en frais de le prouver.

        Les dirigeants de l’entreprise réussissent à persuader le tribunal d'assister à une expérience. Comme on pouvait s'y attendre, la compagnie « met le paquet » et l'expérience est positive et très spectaculaire. Un chimiste, avec une boîte contenant l'explosif, monte sur le toit d'un immeuble et la laisse tomber. On cligne des yeux... Ouf ! Rien. Puis, il craque une allumette et met le feu sous la boîte... L'explosif brûle sans exploser. Ensuite, test suprême, il prend un pistolet, vise consciencieusement la boîte, puis tire dessus. Pan ! Pan ! Toujours rien. La fameuse « virite » reste inerte ! Étonnant, stupéfiant devait-on se dire devant les agents satisfaits et souriants de la compagnie.

        Or, on le sait bien, les explosifs sont faits pour exploser. Mais le tribunal est tellement impressionné par la performance du chimiste qu'il oublie cette finalité et fait fi des avertissements de l’oblat Alexandre Lajeunesse, professeur de sciences et mathématiques à l’Université d’Ottawa. Jamais le Tribunal ne s'inquiète de la façon dont cet explosif détonne et permet à la General Explosive de continuer ses opérations. Bien que les dirigeants de la fabrique d’explosifs aient crié sur toutes les tribunes que leur produit n'était pas dangereux, ils ne sont pas assez bêtes, on s'en doute bien, pour vivre dans les parages de l'usine : le président habite à Ottawa. Or, il avait évité de dire que du fulminate de mercure, l'agent détonateur de la « virite », était aussi entreposé dans les bâtiments de cette usine, avec les explosifs !

C'était un dimanche...

        Le dimanche 8 mai 1910, une foule d'environ 2 000 personnes assiste à une joute de base-ball au parc de la Petite Ferme, sur la rive droite du ruisseau de la Brasserie, à quelques centaines de mètres à l'est des cinq bâtiments de la fabrique. Il est environ 17 h 30 quand la joute prend fin. Quelques minutes plus tôt, un incendie s'est déclaré dans les bureaux de la fabrique d’explosif. Un certain Lafranchise, qui habite près de là, appelle les pompiers. La borne-fontaine la plus proche étant à 900 mètres de la fabrique, les pompiers ne peuvent donc pas intervenir efficacement.Rue chaudiere 8 mai 1910 copie

        Les spectateurs quittent le terrain de balle quand un groupe d'hommes remarque un feu de broussailles entourant les bâtiments de la General Explosives de l'autre côté du ruisseau de la Brasserie. Entraînant avec lui une foule de curieux que les pompiers auront du mal à contenir, le groupe se dirige vers l'incendie dans l'intention de prêter main-forte aux pompiers. Mais ces derniers n'ont pas besoin d'aide et ne veulent surtout pas que la foule s'approche, car ils connaissent le danger d'explosion. Les policiers aidés des pompiers entreprennent d'éloigner les curieux. Soudain, quelqu'un crie que la poudrière va sauter.

        Presque coup sur coup, vers 17 h 45, trois détonations secouent l'atmosphère sur un rayon de cinq à six kilomètres et sèment, en un clin d’œil, des cadavres et des pauvres corps mutilés. Ces explosions propulsent, à une vitesse folle et dans toutes les directions, les blocs de pierre de l'entrepôt qui s'abattent un peu partout sur la ville, particulièrement sur les maisons des ouvriers de la Petite Ferme, tuant et blessant une quarantaine de personnes. De grosses pierres de 100 et même 200 kilos tombent dans la rue Chaudière (Saint-Rédempteur).

La panique

        Pendant un instant, c’est le silence, morne et accablant. Revenue de sa surprise, la population du Vieux-Hull panique. Des femmes, des hommes et des enfants pris de terreur se mettent à courir dans les rues, les bras chargés de vêtements ou d'autres objets de ménage, à la recherche d'un abri. Des lamentations, des pleurs de désespoir se font entendre dans les rues, dans les maisons éventrées. Certains sont convaincus que la comète de Halley – qui devait apparaître à la fin du mois – vient de heurter la Terre. D'autres, en proie à une crise de nerfs, s'attendent à ce qu'une nouvelle explosion détruise toute la ville. La plupart des maisons sises dans la partie nord de la rue Chaudière sont soit détruites, soit lourdement endommagées. D'autres maisons de l'île de Hull, principalement dans les rues Adélaïde, Ann (Garneau) et Papineau ont subi de lourds dégâts. Certains bâtiments sont si endommagés qu'ils seront tout simplement démolis. À Ottawa, la foule court se masser sur la colline du Parlement, comme d'habitude en pareils moments, d'où elle cherche à voir le déroulement de la catastrophe.

        L’explosion a fait 11 morts, dont plusieurs enfants, ainsi qu’une trentaine de blessés. Peu de temps après, un journal de la capitale prétendera que l'explosion avait hâté la mort de deux femmes malades d'Ottawa, mortes de frayeur. Enfin, quelqu'un a voulu préserver cette tragique histoire et en a fait une complainte :

C'était le 8 de mai une alarme fut sonnée
La foule y accourut avec empressement
Et se précipita vers les plus grands dangers
Risquant d'être engloutie presque soudainement…

Pour en savoir plus :

Du même auteur, Une ville en flammes, Hull, Éditons Vents d'Ouest, 1997.

Le grand feu de Hull

             26 avril 1900. Jusqu'à ce jour, le printemps est plutôt doux, et en ce matin tragique le mercure indique 17,2°C à Hull (aujourd'hui un secteur de Gatineau).

            Vers 10 heures 45, la jeune épouse de Napoléon Guimond, Malvina Forget, active le poêle de la cuisine du 101, rue Chaudière pour préparer le dîner. Mais la cheminée qui est défectueuse prend feu une quinzaine de minutes plus tard. Comme le vent souffle à plus de 65 km à l'heure, les flammes embrasent rapidement le toit de la maisonnette pour se communiquer à une grange, puis aux maisons avoisinantes entassées les unes contre les autres.

            Les pompiers sont promptement appelés sur les lieux. Mais, à leur arrivée, l'incendie est déjà devenu conflagration. On mande tout de suite à Hull la brigade des pompiers d'Ottawa qui, malgré ses deux pompes à incendie, est tout aussi impuissante devant l'océan de flammes qui déferle sur la ville. La chaleur est telle qu'aucun pompier ne peut s'approcher à moins de 30 mètres du brasier. Puis les brigades de pompiers des usines entrent en action, sans plus de succès. L'incendie se déplace à un rythme d'enfer. Des fragments de bardeaux en feu, poussés par le vent, se détachent des toits des maisons pour aller choir sur d'autres toits de bardeaux qui s'enflamment à leur tour. Les scieries font alors entendre leurs sifflets pour que des milliers de travailleurs combattent l'incendie qui menacent les grandes industries des Chaudières. Devant l'intensité des flammes qui enveloppent les maisons les unes après les autres et la chaleur insupportable qui leur grille le visage, les pompiers retraitent.

            À 11 heures 30, le feu a déjà consumé une partie des rues Chaudière (Saint-Rédempteur), Wright, Wellington et Main (du Portage). Au milieu des maisons qui flambent comme des torches pour ensuite s'effondrer dans d'affreux craquements, la population apeurée se hâte de mettre ses meubles à l'abri. Des gens affolés et chargés de ce qu'ils ont deGrand feu hull vi copie plus précieux emplissent les rues, se coudoyant, se bousculant et semant ici et là des parties de leur fardeau. Des femmes effarées sortent de leur maison en toute hâte et implorent les passants de sauver leurs biens. Le crépitement des flammes, l'écroulement des maisons, le hennissement des chevaux effrayés, accompagnés par le roulement d'une centaine de voitures chargées d'effets mobiliers qui défilent dans les rues produisent un vacarme assourdissant. Ceux qui n'ont pas de voitures transportent leurs effets d'un endroit à l'autre, et au fur et à mesure que l'élément destructeur progresse.

            La ville baigne dans une atmosphère irréelle. Vers 11 h 45, le feu s'attaque aux cours à bois de la compagnie Eddy et de la Hull Lumber. Puis, une colonne de feu traverse la rue Bridge (Eddy) pour s'attaquer à la manufacture de papier où elle brûle10 000 tonnes de papier. La chaleur est telle que l'un des rouleaux de 7 tonnes de la machine à papier numéro 5 casse en deux. C'est ensuite au tour de la manufacture d'allumettes à prendre feu; elle contient 20 000 caisses de bâtonnets phosphorés. À 13 heures, le tiers de la ville est la proie des flammes.

            Des milliers de personnes sont massées sur les hauteurs d'Ottawa; elles croient que la rivière des Outaouais suffira à protéger la capitale de la conflagration. Mais, le vent soufflant du nord-ouest projette une nuée de débris embrasés de l'autre côté de la rivière qui communique le feu à un hangar de la scierie Booth et aux innombrables piles de planches de bois qui propagent la conflagration dans tout le Flat et les faubourgs environnants – Rochesterville et Hintonburg –, jusqu'à la Ferme expérimentale.

À Ottawa

            L'incendie est terrifiant. Les flammes, poussées avec rage par le vent qui rugit, s'étendent de Hull à Ottawa sur une distance de six kilomètres. C'est une véritable mer de feu déchaînée ; 75 millions de mètres de planches de bois brûlent. On fait appel aux pompiers de Montréal, de Brockville, et de Peterborough par télégramme.

            Vers les 14 heures, la rivière des Outaouais paraît s'embraser : des piles de planches et des billots en flammes, libérés par la destruction des glissoirs et l'effondrement des quais, descendent le cours d'eau ballottés violemment par les eaux turbulentes, et propagent l'incendie sur les deux rives de l'Outaouais. Vers les 16 heures, le vent change de direction et se met à souffler du sud-est. Il pousse les tisons, provenant des amas de planches enflammées qui descendent la rivière, sur les piles de bois entreposées dans les cours des scieries Gilmour et Hughson.  La lutte est ardue parce que la pression d'eau est faible à cause du trop grand nombre de bornes-fontaines laissées ouvertes dans le centre-ville vu la retraite précipitée des pompiers.

           Grand feu hull 1900 bis copie 1 À l'usine de pompage de Hull, située sur un petit ilôt du ruisseau de la Brasserie, les employés municipaux François Bélanger, Paul Miron et Isaïe Trudel sont restés au poste en dépit du drame qui se déroule sous leurs yeux : de l'usine, ils peuvent voir leur famille aux prises avec la conflagration et même leur maison brûler! Puis, vingt fois l'usine et le ponceau qui les relient à la terre ferme prennent feu. Et vingt fois, ils éteignent les flammes. Poussés par un sens d'abnégation et une conscience civique extraordinaire, les trois courageux Hullois – véritables héros du Grand Feu – réussirent à maintenir la pression d'eau de l'aqueduc à 45 kilogrammes, donc à alimenter les bornes-fontaines de la ville tout au long de cette horrible journée. À 18 h 20, les flammes s'attaquent à l'hôtel de ville, dans l'indifférence générale.

Après le feu

            Comme le vent s'est apaisé, on réussit peu après minuit à maîtriser les flammes. Après plus de 12 heures de lutte acharnée, pompiers et combattants sont épuisés. Enfin, la conflagration est terminée. Les ruines fumeront pendant près de deux mois et les pompiers ont fort à faire pour empêcher le feu de reprendre. Près de la moitié de la ville de Hull (42%) et du cinquième (20%) de celle d'Ottawa ne sont plus que débris fumants; 14 000 personnes sont désormais sans abri. Des masses énormes de cendres rouges couvrent le sol à perte de vue. On ne peut plus distinguer le tracé des rues à cause de l'amoncellement des ruines. Pans de chaux brûlants, rochers effrités, arbres noircis et quelques cheminées dressées constituent la plus grande partie du paysage hullois. Rue Chaudière, la maison qu’occupaient les Guimond narguent les passants : elle n'est qu'à moitié détruite. Rue du Lac (Laval), les deux propriétés de Philorum Daoust, restées debout, dégoulinent de saumure, de vinaigre et de mélasse, produits qui se sont avérés de bons pare-feu.

            Des centaines de personnes traversent à Ottawa par le bateau-passeur pour trouver un abri dans la basse-ville ou dans de grands édifices de la capitale. La plupart des familles sinistrées sont cependant restées à Hull et 400 d'entre elles s'installent, plutôt mal que bien, sur les bords des petits lacs Flora et Minnow, pour y passer la nuit en plein air. Des hommes et des femmes, assis sur des chaises ou des malles, contemplent les tourbillons de fumée et les langues de feu qui emportent avec eux leurs souvenirs. De jeunes enfants épuisés dormaient sur des matelas sauvés des flammes, d'autres reposent recroquevillés sur des malles.

Source :

Voir mon ouvrage, Une ville en flammes, Hull, éd. Vents d'Ouest, 1997.

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Nos ancêtres les femmes (suite)

          Pendant longtemps, les Églises chrétiennes (et encore aujourd’hui l’islam) ont considéré la femme comme un instrument de la tentation diabolique. Saint Jérôme, persuadé de l’ardeur dévorante de la femme, dira aux hommes : « Quiconque aime trop son épouse est adultère. » De nombreux autres saints rabaissent la femme : dont saint Augustin qui décrète : «  Homme, tu es le maître, la femme est ton esclave, c'est Dieu qui l'a voulu. » Plus tard, saint Thomas enfoncera le clou : « La femme a été créée plus imparfaite que l'homme, même quant à son âme. » La maternité inspire même le dégoût : saint Jérôme, qui a dû être un homosexuel qui s’ignorait, trouve aux femmes enceintes « un aspect hideux » et saint Ambroise clame : « Heureuses les stériles ! » Mais le champion de la misogynie et de la bêtise est saint Odon de Cluny (879-942, abbé de Cluny en 927 (il a inventé la notation musicale) qui, au Xe siècle, déclare à propos de la femme : «  Nous, qui répugnons à toucher du vomi et du fumier, comment pouvons-nous désirer serrer dans nos bras ce sac de fientes ? » On se demande bien comment ces hommes peuvent encore conserver leur statut de saint alors qu'ils méprisaient la moitié du genre humain.

          Les Pères de l'Église ont voulu faire oublier que Jésus était l'ami des femmes. Souvenons-nous qu’un jour Jésus entra chez Marthe et Marie. Pendant que Marthe s’affairait à un service compliqué, Marie s’était assise au pied de Jésus pour écouter sa parole. Marthe, sans doute un peu frustré dit alors : « Seigneur, cela ne te fait rien que ma sœur m’ait laissée seule à faire le service ? Dis-lui donc de m’aider » Et Jésus de répondre : « C’est Marie qui a choisi la meilleure part. »

          L’Église catholique, qui a pourtant peur de la femme, va finir par la défendre, au XIIe siècle,Fernand lematte jeune femme au bain 1341518385 org contre l’irresponsabilité des hommes. En effet, au Moyen âge les hommes utilisaient les femmes comme bon leur semblait. L’homme répudiait facilement son épouse pour en prendre une deuxième ou une troisième, en mettant à la porte la légitime et ses enfants. Les monastères d’Europe étaient encombrés de femmes et d’enfants expulsés des lieux où ils vivaient. Il fallait civiliser les hommes. C’est ainsi que l’Église fit du mariage, qui était alors un acte privé, un acte public en l’élevant au rang de sacrement. Ainsi, les hommes furent alors tenus de s’engager publiquement envers leur femme.

         Mais être femme reste difficile, très difficile. Lady Flemming, gouvernante de Marie Stuart, a été chassée de la cour pour s’être vantée d’avoir été remarquée « bibliquement » par Henri II. Et Françoise de Rohan a été exilée parce que le duc de Nemours, lui ayant fait un enfant, l’avait ensuite abandonnée au lieu de l’épouser comme il l’avait promis.

         Encore en 1900, la femme a la réputation d’être un être faible, incapable de contrôler ses émotions. Ainsi, lors du grand feu de 1900, à Hull, on dit des femmes : « Des femmes de pauvres familles s'agenouillaient dans la rue et demandaient au ciel de les épargner. D'autres furent trouvées évanouies dans leur demeure. »  Au regard de la loi, la femme reste mineure même quand elle prend époux. C’est l’homme qui décide. La femme ne conquiert sa majorité que dans le veuvage. S’il a pris longtemps aux hommes d’avoir le droit de vote, il a en pris encore plus pour les femmes dont on discutera, en Cour suprême du Canada, en 1928, si elle est une personne ou non.

Les pionnières

          En 1927, cinq femmes, soit Irene Parlby, Emily Murphy, Nellie McClung, Henrietta Muir Edwards et Louise McKinney, signent une pétition réclamant que la Cour suprême du Canada se penche sur l'expression « personnes qualifiées » de l'article 24 de l'Acte de l'Amérique du Nord britannique, 1867 et détermine si elle comprenait les femmes comme étant des personnes admissibles à la nomination au Sénat. Après que la Cour eut rendu sa décision selon laquelle l'expression n'englobait pas des personnes de sexe féminin, les requérantes ont interjeté appel devant le Comité judiciaire du Conseil privé en Angleterre. Le 18 octobre 1929, le Comité a infirmé la décision de la Cour suprême et a jugé que « personnes qualifiées » de l'article 24 comprenait les femmes et que les femmes étaient « admissibles au processus de nomination et au poste de membre du Sénat du Canada » (Dominion Law Reports, [1930] 1 DLR).

         De toutes les femmes qui ont été les « fondatrices » du Québec on a d’abord retenu le nom de religieuses : Marie Guyart, dite de l’Incarnation, Marguerite Bourgeois, Jeanne Mance, Marguerite d’Youville... On a surtout traité des femmes ayant fait carrière dans des communautés ou ayant eu un mari célèbre. De toutes nos ancêtres, les premières qui ont fait parler d’elles, en bien et en mal, sont les « filles du roi ». On écrit sur elles depuis plus de trois siècles, souvent à tort et à travers. Si on connaît relativement bien leur comportement en Nouvelle-France, on ne sait rien ou presque par contre de la vie de ces filles dans la mère patrie et des raisons qui les ont poussées à s'établir en Amérique. Il reste tant à faire pour connaître et faire connaître l'histoire des femmes, et ainsi reconnaître leur part dans la marche de l'humanité...

LE GUIDE DE LA BONNE ÉPOUSE
Tiré de la revue Housekeeping Monthly, 13 mai 1955.

Assurez-vous que le souper est prêt. Pour votre mari, planifiez d’avance, même la veille, un repas délicieux et juste à temps pour son retour [du travail]. Ainsi, vous lui montrez que vous avez pensé à lui et que ses besoins vous préoccupent. La plupart des hommes ont faim quand ils arrivent à la maison et la perspective d’un bon repas (particulièrement leur met préféré) fait partie de l’accueil chaleureux dont ils ont besoin.

  1. Préparez-vous. Prenez 15 minutes pour vous reposer ; ainsi, vous serez fraîche quand il arrivera. Retouchez votre maquillage, mettez un ruban dans vos cheveux et soyez épanouie. Il a passé une journée auprès de gens exigeants.

  2. Soyez joyeuse, au moins un peu, et plus intéressante pour lui. À cause de la journée qu’il a eue, il a peut-être besoin d’être requinqué et cette tâche vous revient.

  3. Faites disparaître le désordre. Faites une dernière inspection des principales pièces de la maison avant l’arrivée de votre mari.

  4. Ramassez les livres d’école, jouets, papier, etc. et époussetez les tables.

  5. Pendant les mois les plus froids de l’année, vous devriez lui préparer un feu de foyer pour qu’il puisse se détendre au coin de l’âtre. Votre mari aura alors l’impression d’être dans un havre d’ordre et de paix, ce qui aura pour effet de vous requinquer à votre tour. Après tout, voir à son confort vous procurera une immense satisfaction personnelle.

  6. Préparer les enfants. Prenez quelques minutes pour laver les mains des enfants et leur visage (s’ils sont petits), peignez leurs cheveux et, au besoin, changez leurs vêtements. Ce sont de petits trésors chéris et il aimerait les voir comme étant tels. Abaissez le niveau de bruit. Au moment de son arrivée, éliminez les bruits de laveuse, sécheuse ou aspirateur. Exhortez les enfants au calme.

  7. Soyez heureuse de le revoir.

  8. Accueillez-le avec un sourire chaleureux et montrez-lui que vous voulez sincèrement lui plaire.

  9. Écoutez-le. Vous avez peut-être une douzaine de choses à lui dire, mais le moment de son arrivée n’est pas le temps propice. Laissez-le parler d’abord. Rappelez-vous que ses sujets de conversation sont plus importants que les vôtres.

  10. Faites sienne la soirée. Ne vous plaignez pas s’il arrive tard ou s’il soupe à l’extérieur, ou ailleurs pour s’amuser sans vous. Essayez plutôt de comprendre son monde de stress et de tension, et son réel besoin d’être à la maison et de relaxer.

  11. Votre but : veiller à ce que votre maison soit un havre de paix, d’ordre et de tranquillité où votre mari peut refaire ses forces physiques et spirituelles.

  12. Ne l’accueillez pas avec des plaintes et des problèmes.

  13. Ne vous plaignez pas s’il arrive en retard pour le souper et même s’il passe la soirée à l’extérieur. Tenez cela comme étant insignifiant en comparaison avec ce qu’il peut avoir subi pendant la journée.

  14. Mettez-le à l’aise. Faites-le asseoir dans une chaise confortable ou s’étendre sur le lit de la chambre. Préparez-lui un breuvage chaud ou froid.

  15. Préparez son oreiller et offrez-lui de lui retirer ses chaussures. Parler d’une voix basse, réparatrice et plaisante.

  16. Ne lui posez pas de question sur ces actes ou ne mettez pas en doute son jugement ni son intégrité. Rappelez-vous : il est le maître de la maison et à ce titre il appliquera toujours sa volonté équitablement et objectivement. Vous n’avez pas le droit de le contester.

  17. Une bonne épouse sait toujours où est sa place.

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