Histoire locale

Catégorie qui traite de l'histoire de l'Outaouais.

L'Affaire Savignac

          Joseph Savignac était un drôle de zigoto. Dans le recensement du Canada de 1901, pour la ville d’Ottawa, il se déclare être Hydro Physician (hydrothérapeute ?) né en France le 28 janvier 1868, ce qui est faux. De fait, notre homme est issu de parents québécois pure laine et a vu le jour dans le comté de Lanaudière au Québec.

          La famille de notre antihéros semble avoir été touchée par l’instabilité psychique ; plusieurs membres de sa famille ont été soignés à l'asile de Joliette et celle de Longue-Pointe. Évidemment, cette caractéristique familiale n’est pas sans avoir eu un certain ascendant sur Joseph qui était toutefois loin d’être débile.

          En effet, on peut avoir un grain de folie tout en étant intelligent et même très intelligent. C’était sans doute le cas de notre homme qui a fait des études au Collège presbytérien de Montréal. Il y a tant et si bien réussi qu’il a été ordonné pasteur vers 1893. On dit même que Savignac parlait couramment l’hébreu en sus du français et de l’anglais. Pendant six mois, iI a exercé son ministère à Montebello et, à ce titre, il a sans aucun doute été en relation avec Joseph Amédée Papineau, qui, on le sait, avait tourné capot.

          Puis, notre homme a quitté subitement Montebello pour Lowell, aux Massachusetts où il a pris en charge une paroisse de confession baptiste pendant un an. Ensuite, Savignac s’est établi à Ottawa où il a fait la rencontre d'une fille de Templeton, Georgiana Mitchell, qu’il épouse en 1895 à l’église presbytérienne de Hull.

          Sitôt marié, Savignac quitte Ottawa pour la Floride où il y cultive des oranges sans grand succès puisqu’il revient à Ottawa en 1897. Il ouvre alors des... bains turcs, rue Albert, qu’il déménagera rue Slater en 1899. Savignac, qui se fait appeler tour à tour « professeur », « hydropathic physician » et « docteur » songe même un instant à construire un navire... transatlantique !

          Les affaires ne rapportant pas trop bien, le « docteur » Savignac se voit dans l’obligation de cesser ses activités. Il décidé de quitter à nouveau la capitale canadienne pour la Californie. Mais voilà, ses beaux-parents ne veulent pas voir leur fille quitter une seconde fois le pays et celle-ci a décidé qu’elle ne le suivrait pas. Et voilà notre homme en beau… maudit !

          Savignac en arrive à perdre les pédales d’autant plus que depuis quelques jours, il a déjà commencé à vendre les meubles du ménage pour payer les frais de voyage. À ce moment, le couple vit au village de Janeville, le futur quartier Vanier à Ottawa.

Un coup de folie

          Nous sommes le 25 septembre 1906 ; 15 heures viennent de sonner à l’horloge du parlement. Il fait beau et le soleil luit de tous ses rayons au-dessus de la capitale. Dans un dernier effort, Savignac tente de convaincre sa femme de le suivre. Mais voilà, sur l’entre fait arrivent les beaux-parents. La belle-mère prend alors à partie son gendre en lui disant qu’il peut bien aller aux États, mais que sa fille ne le suivra pas. Et Savignac de répondre : « C’est bien, je vais voir à ça. » Il quitte alors la maison sans rien ajouter à son propos. Les beaux-parents se dépêchent à aider leur fille à empaqueter ses affaires, quand soudain Savignac entre dans la maison en coup de vent, revolver à la main. Il tire sur sa femme qu’il atteint à un bras et sur sa belle-mère qu’il blesse au dos.

  Ottawa marche 1911        À son beau-père qui lui demande ce qu’il vient de faire, il répond : « Si ma femme ne veut pas venir avec moi en Floride, elle n’ira nulle part ailleurs. » Puis, il dirige son arme en direction du beau-père… et quitte la maison sans tirer.

          Quelques heures plus tard, toutes les polices de la capitale et de l’Outaouais se mettent aux trousses du « docteur » Savignac. Elles sont suivies et parfois devancées par une meute de journalistes de notre région qui rapporte tous les prétendus déplacements du fuyard.

Un bataille digne des western

          Un jour, des rapports indiquent que Savignac se terre à Ottawa, le lendemain à Orléans et sur le surlendemain, à Cornwall ou à Montebello Le pasteur « hydrothérapeute », qui lit les journaux, ri dans sa barbe. Six jours après ses crimes, il reste toujours introuvable. Enfin, les journaux de la capitale annoncent que des policiers d’Ottawa, Dicks et Ryan, viennent de partir en mission secrète pour procéder à l’arrestation du fugitif.

          La scène se passe aux environs de Beauharnois, dans la ferme d’Arthur Hainault. Savignac s’y terre depuis quelques jours, cherchant un moyen de franchir la frontière étasunienne. Renseignés par un batelier du Saint-Laurent, un certain Lalonde, les policiers s’approchent de la ferme en question. Il est 18 heures et la pluie tombe à torrents d’un ciel sombre qui permet aux policiers de camoufler leur arrivée. Les policiers frappent à la porte du fermier qui ouvre. Assis au bout d’une table, les jambes allongées sur une chaise, les vêtements en lambeaux, mais la barbe rasée, le fugitif lit un journal tout grand ouvert et ne porte pas attention aux visiteurs.

          Le batelier présente les policiers au fermier Hainault. Au même moment, Dicks saute sur Savignac qui se défend promptement. « C’est vous Dicks et Ryan ? », lance le fugitif en ricanant. « C’est vous autres qui voulez ma tête, eh bien, si vous la voulez, gagnez-la. » Un de ses pieds atteint Ryan an plein visage alors que d’un crochet, droit ou gauche, il frappe Dicks solidement à la mâchoire. Table et chaises volent à travers la cuisine dans une scène de lutte indescriptible. Épuisé, Savignac tombe par terre. Il sort de sa poche son revolver dont il arme le chien. Un des policiers parvient à l’immobiliser en l’assommant pour ensuite le désarmer. La bataille est finie et l’« hydrothérapeute » vaincu.

          Le prisonnier est ramené à Ottawa où il est accusé de tentative de meurtre à l’égard de sa belle-mère. L’épouse de Savignac a refusé de témoigner dans la cause de son mari, ce dont elle a droit, et refuse tout autant de porter plainte contre lui.

          Joseph Savignac est jugé en janvier 1907. Son avocat plaide alors la folie, c’est-à-dire la « démence temporaire ». Et bien que plusieurs témoins doutent de la santé psychique de l’accusé, les aliénistes ne s’entendent pas entre eux et Savignac se voit condamner à sept ans de bagne après que le jury l’ait recommandé à la clémence de la cour.

Sources :

Le Temps (Ottawa) 25, 26, 27, 28 et 19 septembre, 1er, 2, 3 et 4 octobre 1906, 31 janvier, 1er et 2 février 1907
The Ottawa Evening Journal (Ottawa) 25, 26, 27 et 29 septembre, 1er et 4 octobre 1906, 31 janvier, 1er et 2 février 1907.
Documentation personnelle.

 

La rentrée dans les années 1950 et 1960

          En Outaouais urbain, l'Exposition du Canada central, qui avait lieu à Ottawa, annonçait la fin prochaine des vacances estivales et la rentrée scolaire. Elle commençait par un long défilé de chars allégoriques, de fanfares et de majorettes qui partait de l'aréna de Hull et qui se rendait au parc Lansdown, à Ottawa. Une bonne partie de la population d'Aylmer, de Gatineau et de Hull traversait les trois ponts de la rivière des Outaouais pour aller s'égayer à l'Exposition annuelle. Et chaque année, les organisateurs de cet événement annonçaient qu'il y aurait plus de français l'année suivante, ce qui ne se produisait jamais et ne s'est jamais produit.

          Des milliers de jeunes prenaient d'assaut les dizaines de manèges alors que les plus vieux essayaient de gagner des prix dans des kiosques où ils pouvaient tester leur dextérité à la carabine, à la balle ou encore aux anneaux, ce qui était difficile. D'ailleurs, les tenanciers embauchaient des figurants qui montraient les cadeaux qu'ils avaient faussement remportés pour inciter les gens à jouer. Les femmes, elles, s'adonnaient au bingo où le jeu était plus honnête, car un prix était remis à chaque partieExposition ottawa 1950. Ces dames marquaient leurs cartes à l'aide de grains de maïs séchés.

          Dans l'un des pavillons, la foule pouvait assister à des concours de bestiaux, dans un autre à des performances sportives, ou visiter ceux qui présentaient des meubles, des fleurs et de la bouffe. Des musiciens et des danseurs divertissaient les spectateurs gratuitement au kiosque à musique. De multiples petits restaurants sous tente répandaient sur le terrain du parc d'attractions des odeurs de viandes cuites, de hot-dog, d'oignons frits et de frites. Ailleurs, on trouvait crème glacée et barbe à papa. L'après-midi et le soir, il y avait spectacles au Grand Stand. Enfin, les enfants revenaient à la maison avec des babioles que leurs parents leur avaient achetées.

La rentrée scolaire

          Au même moment ou presque avaient lieu les Olympiques des enfants dans les parcs de l'Organisation des terrains de jeux où les enfants des divers terrains de jeu entraient en compétition. Puis, les parcs redevenaient silencieux, les familles revenaient des chalets et des enfants, qui avaient passé des vacances en colonies, réintégraient leur famille. Les municipalités fermaient les barboteuses et commençaient à retirer des parcs les équipements comme les balançoires. Bientôt, on y installera les bandes des patinoires en prévision de l'hiver à venir.

Livre lecture 1941          L'école recommençait le lendemain de la fête du Travail. Pour être admis en première année, il fallait avoir six ans au 30 juin précédant la rentrée. Et ce n'était pas gratuit : il en coûtait 25¢ par semaine dans les années 1950. Tous les livres étaient cependant gratuits, mais les parents devaient munir leurs enfants de cahiers ou de feuilles mobiles pour cartables, de crayons à mine de plomb, d'un crayon bleu et aussi d'un crayon rouge, d'une gomme à effacer, brune ou... rose, d'une règle à mesurer qui servait le plus souvent à tracer des lignes bleues ou rouges, d'un encrier, de plusieurs pointes de fer et manches de stylets (jusqu'au début des années 1960, les écoles ont interdit l'emploi de la plume fontaine), et, pour les plus vieux un nécessaire à géométrie.

          Les filles portaient alors un costume composé d'une blouse blanche et d'une robe bleu marine ; les garçons étaient simplement vêtus proprement ; jeans et espadrilles étaient interdits. Au secondaire, les adolescents devaient porter veston, chemise blanche, cravate et pantalon ; les jeunes filles continuaient à porter leurs costumes bleu marine. Puis lentement, chacun reprenait ses occupations : les journaux ajoutaient des pages à leurs éditions, radio et télévision (en noir et blanc) remettaient à l'antenne leur programmation régulière. La vie faite de labeurs reprenait ses droits et au fur et à mesure que la fraîche remplaçait la chaleur estivale, les balcons des maisons se voyaient déserter jusqu'à l'été suivant.

 

L'été des années 1950 dans le Vieux Hull

          Dans les années 1950, il n’y avait ni Nintendo ni télévision 24 heures par jour. La belle saison se vivait le plus souvent à jouer dehors. C’est l’heureuse époque où l’on pouvait se réunir en famille le dimanche puisque ce jour-là était férié pour tous ou presque.

          L’été commençait pour vrai le 22 juin, dernier jour d’école. Mais les vacances des uns, à une époque où la famille standard comptait en moyenne quatre enfants, étaient un temps très occupé pour les mères qui passaient alors tout leur temps avec la marmaille.

          L’école terminée, tous ceux et celles qui avaient accès à un vélo enfourchaient leur monture pour l’été. À cette époque, il y avait, grosso modo, quatre types de vélos populaires : le vélo ordinaire (1 vitesse,), celui à pneus dit « semi-ballounes », ceux dit à pneus « ballounes » et les bicyclettes dites automatiques, c’est-à-dire à plusieurs vitesses, généralement trois, qui étaient l’apanage des plus riches. Les vélos à pneus « ballounes » étaient généralement enfourchés par les filles.

          Le vélo servait à s’affranchir de la maison, du voisinage pour aller à la découverte Parc fontainede la ville et pour faire la baignade au parc Moussette que l’on appelait alors « Luna », ou au Flat Rock dit aussi les « quatre piscines » (sur les bords de la rivière Rideau) ou encore à Mooney’s Bay et à Britannia ; les plus aventureux allaient se baigner à la Gappe (baie sur les terrains des usines Eddy) aux divers « ponts noirs » (ponts ferroviaires) de la région : rivière Gatineau, rivière Rideau. Les jeunes allaient aussi à la pêche au quai de Hull ou à celui de Pointe-Gatineau, au pont Alonzo-Wright, etc.

          Tout en étant simples, les jeux des enfants faisaient appel à l’imagination : les filles jouaient à la maman avec des poupées ou avec des personnages découpés dans les catalogues de Dupuis ou Eaton, au paradis (carreaux tracés sur le sol, à la corde à danser, au « bolo » ou au ballon-prisonnier, alors que les petits garçons jouaient aux cowboys (tous les garçons avaient au moins une arme-jouet), dans le sable avec des camions-jouets en fer, à la balle-molle, etc.

          Certains enfants avaient le bonheur (pas toujours volontaire) de passer une semaine ou deux dans une colonie de vacances. Les familles de l’Île de Hull, qui en avaient les moyens ou qui étaient assez pauvres pour obtenir la gratuité, envoyaient leurs enfants au camp Saint-Stanislas, à Low, propriété des Oblats. Là, les enfants étaient répartis en divers dortoirs, selon leur âge et leur sexe.

          Pendant que les ados parcouraient la ville à vélo, les enfants qui demeuraient en ville et dont les parents n’avaient pas de chalet ou de maison d’été (l’immense majorité), bénéficiaient de l’animation de l’Oeuvre des terrains de jeu (OTJ).

          Les parcs de nombreuses villes du Québec étaient animés par l’OTJ où des moniteurs et monitrices, dont certains étudiaient au scolasticat dans le but de devenir prêtres, prenaient la responsabilité des enfants de 9h à 12 h et de 13 h à 16 h, du lundi au vendredi.

Chanter le bonheur

          Moniteurs et monitrices organisaient des matchs de balle, de ballon, racontaient des histoires fantastiques, prêtaient des balles, des gants de balle, des bâtons, des raquettes. Et ils faisaient chanter les enfants :

Lundi matin, l’empereur, sa femme et son p’tit prince…
Ne pleure pas Jeannette, allez zim boum boum...
Quand tu sortiras, biquette, biquette, biquette, quand tu sortiras biquette de ce trou-là…
Va va ma petite Jeannette, va va le printemps reviendra…

          Au parc Fontaine, il y avait, sans doute vers 1958 ou 1959, un moniteur barbu que les rockers du coin avaient pris en grippe, mais que la plupart des jeunes adoraient. Ce moniteur était un fan de Guy Béart dont il nous chantait les chansons en s’accompagnant à la guitare : L’eau vive, Le chapeau, Le quidam…

          Évidemment, nous apprenions par cœur ces belles chansons de Béart. Un jour, les enfants en avaient ramené une nouvelle à la maison dont les paroles étaient : Qu’on est bien, dans les bras d’une personne du sexe opposé, qu’on est bien dans ces bras-là… Or, cette chanson était interdite de diffusion sur les ondes radio. Je vous laisse imaginer les réactions des mères qui entendaient leurs enfants chanter à tue-tête, au rythme du va-et-vient des balançoires…

Sarault Bobby          La saison des terrains de jeux se terminait par l’élection (pratique de la démocratie) d’un roi et d’une reine du terrain dont l’un a vécu quelques instants de célébrité : le chanteur Robert Bobby Sarault dont la reine était Carole Boivin (parc Fontaine). Enfin, des olympiques municipaux clôturaient la saison des terrains de jeu.

Les belles soirées d'été

          Les soirées étaient plus calmes parce que l’on mettait les enfants au lit tôt, même avant le coucher du soleil. De nombreuses soirées se passaient au parc Fontaine, dit alors Flora, où les équipes de balle-molle (fast-ball) de la Ligue commerciale s’affrontaient de nombreux soirs par semaine. Certains matchs attiraient jusqu’à 3 000 personnes qui s’assoyaient tout autour du champ de balle dans des chaises de parterre. Et c’était gratuit ! La saison 1957 a été lancée par Amanda Allarie, la fameuse maman du populaire téléroman Les Plouffes.

          Des enfants, qui avaient installé dans leur brouette des cuves remplies de glace et de breuvages, circulaient entre les spectateurs en criant : Coke, Pepsi, Seven-Up, Ginger Ale... Derrière l’arrêt-balle, M. Romanuk dit Jos. Patates, faisait frire les meilleures patates en ville dans sa voiture tirée par l’unique cheval de Hull alors que dans une petite bicoque de la rue Papineau, les Nault vendaient de la bière d’épinette maison.

          Dans l’Île de Hull, les soirées se passaient assis sur le perron avant de la maison à jaser entre mêmes membres de la famille, avec les voisins ou ceux qui se promenaient dans le quartier. Les ados fréquentaient les cinémas, à Hull : le Laurier, le Cartier, le Montcalm, ou le cinéma de Paris ; à Pointe-Gatineau : le Laurentien, et à Ottawa : le Français où les rats disputaient la vedette aux acteurs ou encore le Rideau. D’autres passaient leur soirée à la Salle Notre-Dame ou Saint-Joseph, à pratiquer de la boxe ou du judo, ou encore dans des réunions de la J.E.C. alors que d’autres se divertissaient dans les nombreuses salles de billard et de quilles de la ville.

          Tous savaient que l’été tirait à sa fin quand la radio et les journaux annonçaient le début de l’Exposition du Canada central. Elle commençait par un défilé de fanfares et chars allégoriques qui partait de l’aréna de Hull pour se diriger au parc Landsdowne à Ottawa.

L'explosion de 1910

        Pendant plus d'un siècle, de nombreuses carrières ont été en exploitation à Gatineau, particulièrement dans le secteur Hull. Elles appartenaient à la famille Wright, à un certain Gibbons et à l'International Cement Co. devenu avant sa fermeture Ciment Lafarge Canada. Pour extraire de ces carrières les matériaux de construction – pierre, en chaux et ciment –, il fallait de puissants explosifs. C'est pourquoi, au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, une industrie d'explosifs a pris naissance à Hull.

        L'une des entreprises d'explosifs, la General Explosives Company of Montreal Ltd, a laissé de mauvais souvenir. Elle s'installe à Hull en 1906, à l’extrémité sud de l’actuelle rue Émile-Bond, et ce, au grand dam des autorités municipales qui ne veulent plus d'une telle usine sur leur territoire. Elle a beau créer des emplois, mais le risque que font courir ses opérations est trop élevé. Devant l'obstination de la compagnie à poursuivre ses activités, le conseil municipal soumet l'affaire aux tribunaux en alléguant que la fabrique constituait une menace à la sécurité de la population. La compagnie prétend que son produit, qu'elle appelle « virite », ne présente aucun danger d'explosion et se met en frais de le prouver.

        Les dirigeants de l’entreprise réussissent à persuader le tribunal d'assister à une expérience. Comme on pouvait s'y attendre, la compagnie « met le paquet » et l'expérience est positive et très spectaculaire. Un chimiste, avec une boîte contenant l'explosif, monte sur le toit d'un immeuble et la laisse tomber. On cligne des yeux... Ouf ! Rien. Puis, il craque une allumette et met le feu sous la boîte... L'explosif brûle sans exploser. Ensuite, test suprême, il prend un pistolet, vise consciencieusement la boîte, puis tire dessus. Pan ! Pan ! Toujours rien. La fameuse « virite » reste inerte ! Étonnant, stupéfiant devait-on se dire devant les agents satisfaits et souriants de la compagnie.

        Or, on le sait bien, les explosifs sont faits pour exploser. Mais le tribunal est tellement impressionné par la performance du chimiste qu'il oublie cette finalité et fait fi des avertissements de l’oblat Alexandre Lajeunesse, professeur de sciences et mathématiques à l’Université d’Ottawa. Jamais le Tribunal ne s'inquiète de la façon dont cet explosif détonne et permet à la General Explosive de continuer ses opérations. Bien que les dirigeants de la fabrique d’explosifs aient crié sur toutes les tribunes que leur produit n'était pas dangereux, ils ne sont pas assez bêtes, on s'en doute bien, pour vivre dans les parages de l'usine : le président habite à Ottawa. Or, il avait évité de dire que du fulminate de mercure, l'agent détonateur de la « virite », était aussi entreposé dans les bâtiments de cette usine, avec les explosifs !

C'était un dimanche...

        Le dimanche 8 mai 1910, une foule d'environ 2 000 personnes assiste à une joute de base-ball au parc de la Petite Ferme, sur la rive droite du ruisseau de la Brasserie, à quelques centaines de mètres à l'est des cinq bâtiments de la fabrique. Il est environ 17 h 30 quand la joute prend fin. Quelques minutes plus tôt, un incendie s'est déclaré dans les bureaux de la fabrique d’explosif. Un certain Lafranchise, qui habite près de là, appelle les pompiers. La borne-fontaine la plus proche étant à 900 mètres de la fabrique, les pompiers ne peuvent donc pas intervenir efficacement.Rue chaudiere 8 mai 1910 copie

        Les spectateurs quittent le terrain de balle quand un groupe d'hommes remarque un feu de broussailles entourant les bâtiments de la General Explosives de l'autre côté du ruisseau de la Brasserie. Entraînant avec lui une foule de curieux que les pompiers auront du mal à contenir, le groupe se dirige vers l'incendie dans l'intention de prêter main-forte aux pompiers. Mais ces derniers n'ont pas besoin d'aide et ne veulent surtout pas que la foule s'approche, car ils connaissent le danger d'explosion. Les policiers aidés des pompiers entreprennent d'éloigner les curieux. Soudain, quelqu'un crie que la poudrière va sauter.

        Presque coup sur coup, vers 17 h 45, trois détonations secouent l'atmosphère sur un rayon de cinq à six kilomètres et sèment, en un clin d’œil, des cadavres et des pauvres corps mutilés. Ces explosions propulsent, à une vitesse folle et dans toutes les directions, les blocs de pierre de l'entrepôt qui s'abattent un peu partout sur la ville, particulièrement sur les maisons des ouvriers de la Petite Ferme, tuant et blessant une quarantaine de personnes. De grosses pierres de 100 et même 200 kilos tombent dans la rue Chaudière (Saint-Rédempteur).

La panique

        Pendant un instant, c’est le silence, morne et accablant. Revenue de sa surprise, la population du Vieux-Hull panique. Des femmes, des hommes et des enfants pris de terreur se mettent à courir dans les rues, les bras chargés de vêtements ou d'autres objets de ménage, à la recherche d'un abri. Des lamentations, des pleurs de désespoir se font entendre dans les rues, dans les maisons éventrées. Certains sont convaincus que la comète de Halley – qui devait apparaître à la fin du mois – vient de heurter la Terre. D'autres, en proie à une crise de nerfs, s'attendent à ce qu'une nouvelle explosion détruise toute la ville. La plupart des maisons sises dans la partie nord de la rue Chaudière sont soit détruites, soit lourdement endommagées. D'autres maisons de l'île de Hull, principalement dans les rues Adélaïde, Ann (Garneau) et Papineau ont subi de lourds dégâts. Certains bâtiments sont si endommagés qu'ils seront tout simplement démolis. À Ottawa, la foule court se masser sur la colline du Parlement, comme d'habitude en pareils moments, d'où elle cherche à voir le déroulement de la catastrophe.

        L’explosion a fait 11 morts, dont plusieurs enfants, ainsi qu’une trentaine de blessés. Peu de temps après, un journal de la capitale prétendera que l'explosion avait hâté la mort de deux femmes malades d'Ottawa, mortes de frayeur. Enfin, quelqu'un a voulu préserver cette tragique histoire et en a fait une complainte :

C'était le 8 de mai une alarme fut sonnée
La foule y accourut avec empressement
Et se précipita vers les plus grands dangers
Risquant d'être engloutie presque soudainement…

Pour en savoir plus :

Du même auteur, Une ville en flammes, Hull, Éditons Vents d'Ouest, 1997.

Le grand feu de Hull

             26 avril 1900. Jusqu'à ce jour, le printemps est plutôt doux, et en ce matin tragique le mercure indique 17,2°C à Hull (aujourd'hui un secteur de Gatineau).

            Vers 10 heures 45, la jeune épouse de Napoléon Guimond, Malvina Forget, active le poêle de la cuisine du 101, rue Chaudière pour préparer le dîner. Mais la cheminée qui est défectueuse prend feu une quinzaine de minutes plus tard. Comme le vent souffle à plus de 65 km à l'heure, les flammes embrasent rapidement le toit de la maisonnette pour se communiquer à une grange, puis aux maisons avoisinantes entassées les unes contre les autres.

            Les pompiers sont promptement appelés sur les lieux. Mais, à leur arrivée, l'incendie est déjà devenu conflagration. On mande tout de suite à Hull la brigade des pompiers d'Ottawa qui, malgré ses deux pompes à incendie, est tout aussi impuissante devant l'océan de flammes qui déferle sur la ville. La chaleur est telle qu'aucun pompier ne peut s'approcher à moins de 30 mètres du brasier. Puis les brigades de pompiers des usines entrent en action, sans plus de succès. L'incendie se déplace à un rythme d'enfer. Des fragments de bardeaux en feu, poussés par le vent, se détachent des toits des maisons pour aller choir sur d'autres toits de bardeaux qui s'enflamment à leur tour. Les scieries font alors entendre leurs sifflets pour que des milliers de travailleurs combattent l'incendie qui menacent les grandes industries des Chaudières. Devant l'intensité des flammes qui enveloppent les maisons les unes après les autres et la chaleur insupportable qui leur grille le visage, les pompiers retraitent.

            À 11 heures 30, le feu a déjà consumé une partie des rues Chaudière (Saint-Rédempteur), Wright, Wellington et Main (du Portage). Au milieu des maisons qui flambent comme des torches pour ensuite s'effondrer dans d'affreux craquements, la population apeurée se hâte de mettre ses meubles à l'abri. Des gens affolés et chargés de ce qu'ils ont deGrand feu hull vi copie plus précieux emplissent les rues, se coudoyant, se bousculant et semant ici et là des parties de leur fardeau. Des femmes effarées sortent de leur maison en toute hâte et implorent les passants de sauver leurs biens. Le crépitement des flammes, l'écroulement des maisons, le hennissement des chevaux effrayés, accompagnés par le roulement d'une centaine de voitures chargées d'effets mobiliers qui défilent dans les rues produisent un vacarme assourdissant. Ceux qui n'ont pas de voitures transportent leurs effets d'un endroit à l'autre, et au fur et à mesure que l'élément destructeur progresse.

            La ville baigne dans une atmosphère irréelle. Vers 11 h 45, le feu s'attaque aux cours à bois de la compagnie Eddy et de la Hull Lumber. Puis, une colonne de feu traverse la rue Bridge (Eddy) pour s'attaquer à la manufacture de papier où elle brûle10 000 tonnes de papier. La chaleur est telle que l'un des rouleaux de 7 tonnes de la machine à papier numéro 5 casse en deux. C'est ensuite au tour de la manufacture d'allumettes à prendre feu; elle contient 20 000 caisses de bâtonnets phosphorés. À 13 heures, le tiers de la ville est la proie des flammes.

            Des milliers de personnes sont massées sur les hauteurs d'Ottawa; elles croient que la rivière des Outaouais suffira à protéger la capitale de la conflagration. Mais, le vent soufflant du nord-ouest projette une nuée de débris embrasés de l'autre côté de la rivière qui communique le feu à un hangar de la scierie Booth et aux innombrables piles de planches de bois qui propagent la conflagration dans tout le Flat et les faubourgs environnants – Rochesterville et Hintonburg –, jusqu'à la Ferme expérimentale.

À Ottawa

            L'incendie est terrifiant. Les flammes, poussées avec rage par le vent qui rugit, s'étendent de Hull à Ottawa sur une distance de six kilomètres. C'est une véritable mer de feu déchaînée ; 75 millions de mètres de planches de bois brûlent. On fait appel aux pompiers de Montréal, de Brockville, et de Peterborough par télégramme.

            Vers les 14 heures, la rivière des Outaouais paraît s'embraser : des piles de planches et des billots en flammes, libérés par la destruction des glissoirs et l'effondrement des quais, descendent le cours d'eau ballottés violemment par les eaux turbulentes, et propagent l'incendie sur les deux rives de l'Outaouais. Vers les 16 heures, le vent change de direction et se met à souffler du sud-est. Il pousse les tisons, provenant des amas de planches enflammées qui descendent la rivière, sur les piles de bois entreposées dans les cours des scieries Gilmour et Hughson.  La lutte est ardue parce que la pression d'eau est faible à cause du trop grand nombre de bornes-fontaines laissées ouvertes dans le centre-ville vu la retraite précipitée des pompiers.

           Grand feu hull 1900 bis copie 1 À l'usine de pompage de Hull, située sur un petit ilôt du ruisseau de la Brasserie, les employés municipaux François Bélanger, Paul Miron et Isaïe Trudel sont restés au poste en dépit du drame qui se déroule sous leurs yeux : de l'usine, ils peuvent voir leur famille aux prises avec la conflagration et même leur maison brûler! Puis, vingt fois l'usine et le ponceau qui les relient à la terre ferme prennent feu. Et vingt fois, ils éteignent les flammes. Poussés par un sens d'abnégation et une conscience civique extraordinaire, les trois courageux Hullois – véritables héros du Grand Feu – réussirent à maintenir la pression d'eau de l'aqueduc à 45 kilogrammes, donc à alimenter les bornes-fontaines de la ville tout au long de cette horrible journée. À 18 h 20, les flammes s'attaquent à l'hôtel de ville, dans l'indifférence générale.

Après le feu

            Comme le vent s'est apaisé, on réussit peu après minuit à maîtriser les flammes. Après plus de 12 heures de lutte acharnée, pompiers et combattants sont épuisés. Enfin, la conflagration est terminée. Les ruines fumeront pendant près de deux mois et les pompiers ont fort à faire pour empêcher le feu de reprendre. Près de la moitié de la ville de Hull (42%) et du cinquième (20%) de celle d'Ottawa ne sont plus que débris fumants; 14 000 personnes sont désormais sans abri. Des masses énormes de cendres rouges couvrent le sol à perte de vue. On ne peut plus distinguer le tracé des rues à cause de l'amoncellement des ruines. Pans de chaux brûlants, rochers effrités, arbres noircis et quelques cheminées dressées constituent la plus grande partie du paysage hullois. Rue Chaudière, la maison qu’occupaient les Guimond narguent les passants : elle n'est qu'à moitié détruite. Rue du Lac (Laval), les deux propriétés de Philorum Daoust, restées debout, dégoulinent de saumure, de vinaigre et de mélasse, produits qui se sont avérés de bons pare-feu.

            Des centaines de personnes traversent à Ottawa par le bateau-passeur pour trouver un abri dans la basse-ville ou dans de grands édifices de la capitale. La plupart des familles sinistrées sont cependant restées à Hull et 400 d'entre elles s'installent, plutôt mal que bien, sur les bords des petits lacs Flora et Minnow, pour y passer la nuit en plein air. Des hommes et des femmes, assis sur des chaises ou des malles, contemplent les tourbillons de fumée et les langues de feu qui emportent avec eux leurs souvenirs. De jeunes enfants épuisés dormaient sur des matelas sauvés des flammes, d'autres reposent recroquevillés sur des malles.

Source :

Voir mon ouvrage, Une ville en flammes, Hull, éd. Vents d'Ouest, 1997.

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Les ponts de l'Outaouais

         À combien d’endroits peut-on traverser la rivière des Outaouais à pied sec sans emprunter un traversier ? Nous pouvons traverser la rivière à onze endroits : Témiscaming-Thorne (barrage), Rapides-au-Joachim (barrage), le pont de l’Île-aux-Allumettes (île aux Allumettes-Pembroke), Portage-du-Fort (barrage), le pont Champlain, le pont ferroviaire Prince-de-Galles, le pont des Chaudières, le pont du Portage, le pont Interprovincial (dit Royal Alexandra), le pont Cartier-Macdonald et le pont du Long-Sault (Grenville-Hawkesbury) qui a remplacé le vieux pont Perley.

         Le plus intéressant de ces ponts, du moins pour l’histoire, est le pont Chaudière. Autrefois appelé Union, il est le premier pont à franchir la rivière des Outouais. Commencée en 1826 sa construction se termine en 1828. Ce pont est composé d’une série de sept ponts sautant entre les îles et les promontoires rocheux. La travée la plus longue est celle qui franchit la chute de la « Grande Chaudière » sur une distance de 70 mètres. La série de ponts est construite sur des arches de pierre, mais aussi sur des arches de bois, avec un tablier en madriers. Six ans après son inauguration, le pont est en mauvais état et on étend deux chaînes sous la structure pour la renforcer. Un accident est évité de justesse quand on le ferme à la circulation le 5 mai 1836, car il s’écroule l’après-midi du 18 mai.

         C’est sur le premier pont Union que Jos. Montferrand a livré bataille, seul contre une cinquantaine de shiners, au-dessus de la travée qui franchit la chute de la « Grande Chaudière ». L’historien canadien Benjamin Sulte a écrit qu’après cette bataille, le sang coulait du parapet du pont dans la rivière !

         Les travaux du deuxième pont Union ne commenceront qu’en mai 1843. Il s’agit d’un pont suspendu à de gros câbles d’acier retenant la superstructure. Le pont est inauguré avec éclat le 17 septembre 1844. Chose intéressante, le pont est surveillé par un ingénieur qui, matin et soir, resserre ou desserre les câbles d’acier pour compenser la dilatation ou la contraction dues aux écarts de température. En 1899, le pont, miné par l’humidité des chutes et la fumée des usines, est remplacé par un pont en poutre d’acier, semblable à celui que nous voyons aujourd’hui et reçoit le nom de pont Chaudière. Très endommagé dans le Grand feu du 16 avril 1900, il est réparé avant d’être remplacé en 1919 par l’actuel pont (série de six ponts). Soulignons qu’à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, le pont Chaudière était l’endroit privilégié par les dépressifs pour s’y suicider.

Le pont Interprovincial

         Le deuxième pont le plus intéressant est sans contredit le pont Interprovincial aussi appelé pont Royal Alexandra. En 1880, pendant la construction du pont Prince-de-Galles sur la ligne ferroviaire de la compagnie Quebec, Montreal, Ottawa and Occidental (qui sera vendu au Canadian Pacific en 1882), la compagnie Pontiac, Pacific Junction Railway, qui exploitait un chemin de fer entre Aylmer et Waltham, reçoit l’autorisation d’étendre son service jusqu’à Ottawa. Un groupe de 27 hommes d’affaires de la région, dont le président de la compagnie ferroviaire dépose une proposition en mars 1890 pour construire un pont à péage pour les trains, les voitures et les piétons entre la Pointe Nepean et le petit village amérindien à Hull.

         Les travaux de construction du pont devaient commencer en 1892 et seConstruction pont interprovincial facebook terminer en cinq ans. Le 20 avril 1892, on lève la première pelletée de terre en même temps sur les deux rives de l’Outaouais. Mais à cause de problèmes de financement, la construction est reportée de plusieurs années. En 1894, la Ville d’Ottawa souscrit 150 000 dollars à la construction du pont à la condition express que les droits de péage soient abolis. À Gatineau (Hull), un groupe d’hommes d’affaires, mené par le marchand Basile Carrière, s’oppose en vain à la construction du pont en arguant qu’il aura pour effet de détourner leur clientèle commerciale vers le centre-ville d’Ottawa. (L’avenir a donné raison à Basile Carrière.)

         La construction du pont est confiée à H.J. Beemer de Montréal alors que la structure d’acier est fabriquée par la fameuse Dominion Bridge de Montréal. Les travaux de construction commencent le 7 octobre 1899. Ils s’avèrent plus difficiles que prévu parce que le fond de la rivière compte une couche de dépôts (bran de scie, écorces, etc.) d’environ 18 mètres de profondeur. Le pont est à cinq travées, larges de 19 mètres et d’une longueur totale de 563 mètres. La voie ferrée passe entre deux voies pour voitures et tramways. La travée principale du pont, qui est de 169 mètres, est, en 1901, la plus longue au Canada et la quatrième au monde. Pour construite l’approche à la pointe Nepean, il a fallu miner 39 500 verges cubes de roc. En novembre 1900, 400 hommes travaillaient à la construction du pont sur lequel il y aura eu un accident mortel.

         Enfin, la construction du pont est achevée le 12 décembre 1900. Le pont, que l’on appelle tout simplement Interprovincial, est inauguré le 18 février 1901 soit deux mois avant le début de la circulation ferroviaire régulière (22 avril 1901). En septembre 1901, le nom du pont est changé pour celui de Royal Alexandra (reine de l’époque) durant la visite du duc de Cornwall (futur George V). Toutefois, la population conservera le nom d’Interprovincial bien que d’anciens travailleurs l’aient aussi appelé Beemer. Le pont Interprovincial est sans doute le plus beau de la région.

         Ce fameux pont Interprovincial a subi au moins deux incendies. Il faut savoir que le tablier du pont d’acier était fait de longues planches de bois. Pas étonnant qu’il ait brûlé. Le premier incendie a lieu le 15 mai 1907. On pense que des tisons échappés de la cheminée d’un train en auraient été la cause. Le deuxième incendie a lieu le 29 mars 1946. C’est un incendie spectaculaire. Comment a-t-il commencé ? Voici ce qu’en m’a dit un témoin de l’époque qui a longtemps gardé le secret pour lui de peur de ne pas être cru (on peut s’imaginer la bataille judiciaire qui aurait suivi entre la Hull Electric et la E.B. Eddy, si cet homme parlé à cette époque). Ce jour-là, mon témoin, M. Majeau, barbier chez M.S. Fortin, rue Laurier, s’adonne à regarder dehors. Que voit-il ? Un p’tit char électrique (tramway) de la « Belt Line » (Hull Electric) qui effectue un virage rue Baillot. D’une boîte située au-dessus des boggies du tramway s’échappe de l’étoupe enflammée. Lui même éteint de ses pieds une « touffe » de feu sur la rue. Il y en a d’autres qui tombent sur le pont. Et c’est peu après le passage du tramway que le feu a éclaté sur le tablier du pont.

         Et quel feu spectaculaire ? Non seulement détruit-il une partie du tablier du pont, mais il se communique à la pitoune entassée dans la cour à bois de la E.B. Eddy. Pendant plusieurs heures, on a eu peur de voir le Grand Feu de 1900 se répéter. L’incendie ne dure pas moins de quatre jours et consume 15 000 cordes de bois. Une fois l’incendie éteint, les pompiers de Hull n’ont jamais plus redémarré le moteur de deux autopompes une fois arrêté. Ils ont dû en faire installer de nouveaux.

Un nouveau pont ?

         Enfin, vous savez sans doute que notre chère Commission de la capitale nationale (CNN), qui me semble peu au courant du protocole de Kyoto puisqu’elle doit croire qu’il n’y a pas assez de véhicules dans notre région, a commandé une étude pour la construction de deux autres ponts entre Gatineau et Ottawa. Saviez-vous que c’est en décembre 1935 que les autorités municipales de Deschênes, avec l’appui des députés de leur circonscription, ont demandé la construction d’un pont entre Britannia et le village de Deschênes ? À l’époque, on estimait que ce pont aurait une longueur de 500 mètres et qu’il coûterait 100 000 dollars. L’histoire radote, n’est-ce pas  ?

Sources :

Brault, Lucien, Les liens entre deux villes, 1989.
Le Temps (Ottawa), 1899-1901.
Documentation personnelle

La célèbre affaire Dasken

          En 1970, les entreprises Dasken veulent construire, dans l'ancienne ville de Hull, six immeubles en hauteur, quatre de dix étages et deux de seize étages, sur un terrain de la rue Saint-François dont le zonage ne serait pas apparu clair. Le maire Marcel D'Amour fait alors appel au conseiller juridique de la Ville, Me Roy Fournier (il est aussi député-ministre libéral), pour obtenir une opinion que le premier magistrat de la Ville ne trouve pas suffisamment explicite. Le Conseil municipal demande alors un deuxième avis juridique à son conseiller qui répond que la Ville peut accorder un permis de construction sur le terrain en question. C'est ainsi que débute la célèbre « affaire Dasken » qui éclaboussera la gent politicienne hulloise.

            L'Association des propriétaires des Jardins Taché, dirigée par l'avocate Renée Joyal, est contre ce projet qu'elle contestera, avec succès, jusqu'en Cour suprême. Mais comme la Ville a accordé un permis de construction en toute bonne foi, le maire estime qu'il ne doit pas laisser tomber le promoteur qui a déjà investi deux millions de dollars et refuse d'accorder un permis de démolition de l'immeuble inachevé tel que l'ordonne la Cour suprême le 20 décembre 1971. Le député fédéral de Matane, Pierre de Bané, exige la démission des autorités municipales et principalement celle du maire D'Amour.

            La Ville organise alors une consultation des propriétaires hullois qui, à 76 %, sont en faveur de la réalisation du projet Dasken. Le 22 février 1972, le conseil municipal adopte une résolution pour autoriser le conseiller juridique de la ville, Me Roy Fournier, député et ministre du gouvernement québécois, à envoyer une telle requête à Québec. C'est le député libéral de Hull, Oswald Parent, qui en fait la demande au gouvernement de Robert Bourassa.Monument dasken

            Au mois d'août 1972, la Ville organise un référendum dans les secteurs concernés par le règlement de zonage pour le changer. Les résidants refusent le changement.  La Ville conteste  les victoires juridiques de l'Association en allant voir le ministre et le sous-ministre des Affaires municipales pour obtenir l'adoption d'un projet de loi privé qui légaliserait la construction du projet Dasken. Ministre et sous-ministre sont d'accord avec la demande hulloise. Puis le Conseil municipal obtient un rendez-vous avec le premier ministre Robert Bourassa pour obtenir son accord à l'adoption du projet de loi privé. Juste avant la rencontre, le député-ministre Roy Fournier a un entretien avec Robert Bourassa. Or, quand le maire et des membres de son conseil entrent dans le bureau du premier ministre, ils n'y trouvent pas Roy Fournier qui est soudainement devenu injoignable pour le Conseil municipal et même pour le premier ministre, pour qu'il vienne expliquer lui-même l'avis juridique qu'il avait auparavant donné au Conseil municipal de Hull. La station radiophonique CJRC crie au scandale :

On assiste maintenant à un tripotage en règle au niveau politique. On ne peut accuser les contribuables de chercher noise à des décisions municipales [...] l'erreur fut commise, que ce soit à cause de favoritisme politique, partisan ou non.

            Le barreau du Québec dénonce cette ingérence politique pour annuler une décision de la Cour suprême. Le barreau a gain de cause. Les demandes sont rejetées par l'Assemblée nationale. Le maire, qui admettra qu'un avocat puisse errer, n'accepte pas qu'il se cache pour ne pas avoir à s'expliquer ni soutenir son avis juridique. L'affaire Dasken éclabousse terriblement Marcel D'Amour. Il se voit attaquer de toute part, particulièrement par la presse dont un journaliste de Québec, Benoît Lavoie, résume ce qui est convenu d'appeler « L'affaire Dasken » :

 ...tous les acteurs de cette pénible affaire ont [...] un lien commun, un lien sacré qui est celui du parti libéral du Québec. Il y a d'abord Marcel D'Amour, maire de Hull, qui, avant son accession à la mairie et alors qu'il exerçait un commerce dans l'un des immeubles appartenant aux frères Bourque, avait dû fermer ses portes ou à défaut, consentir une cession volontaire de ses biens; selon la déclaration de M. Pierre Bourque, en décembre 1970, M. D'Amour leur devait toujours la somme de $12,000 pour loyer, laquelle ne lui était pas réclamée. M. Pierre Bourque était secrétaire trésorier de l'exécutif de l'Association libérale du comté de Hull et ami intime de M. Oswald Parent, député de Hull, ministre d'État aux Affaires intergouvernementales et membre du Conseil du Trésor. Selon des informations non démenties de l'époque, c'est grâce à l'organisation de M. Parent que M. D'Amour dut sa réélection à la mairie en novembre 1970. Il faut nommer enfin Me Roy Fournier, député libéral de Gatineau et solliciteur général du Québec qui fut conseiller juridique de la municipalité de Hull jusqu'au 29 avril 1970 alors que Me Marcel Beaudry, président de l'Association libérale de Hull et organisateur en chef de M. Parent, prenait la relève.

            Marcel D'Amour doit alors révéler ses affaires personnelles pour éliminer les malveillantes insinuations qui sont colportées à son égard sur ses relations avec les frères Bourque, premiers détenteurs du terrain Dasken, et démontre qu'il a contracté une dette envers la Banque Provinciale pour payer la faillite de son commerce. La famille D'Amour souffre énormément de cette affaire commentée ad nauseam par les médias. Les enfants sont mal à l'aise et souffrent des quolibets que leurs camarades d'école leur adressent. Marcel D'Amour quitte alors la mairie et accepte un poste que l'on lui offre à la Commission de révision du bureau de l'évaluation, à la Communauté régionale de l'Outaouais. Il remet sa démission le 13 septembre 1972. Quant à Roy Fournier, il quitte la politique le 2 août 1972, puis est nommé... juge à la Cour provincial du Québec !

            Cette bataille terminée, il restait une dernière étape : faire démolir, aux frais de Dasken, les édifices en construction, soit un bâtiment de deux étages et un autre de sept étages. Dasken ayant déclaré faillite, ce sont les membres de l’Association qui firent démolir les édifices, en partie à leurs frais. L’entrepreneur chargé de la démolition sera accueilli par une foule enthousiaste massée sur la rue Saint-François.

            De l'affaire Dasken, il reste aujourd'hui un monument – Enfin le soleil –  fait des restes de l'immeuble démoli et un enseignement étudié dans les cours d'urbanisme et de droit municipal du Québec.

Sources :

Barrière, Carole, Justice et politique ou l'affaire Dasken in Revue juridique Thémis, no 3, 1972.
Le Droit (Ottawa), 21 décembre 2012.

 

L'Affaire Tissot : une campagne antisémite

          Pendant les noires années 1930, les taux de chômage oscillent entre 20 % et 35 %. Cette situation est propice à l’émergence de groupuscules d’extrême droite qui tiennent la communauté juive responsable à la situation économique ! On a oublié que l’Outaouais a eu, elle aussi, ses antisémites.

          Le Canada n’est pas imperméable au courant idéologique d’extrême droite qui déferle sur l’Europe. En 1933, des Swastikas Clubs voient le jour au Canada anglais. À Montréal, en 1934, un illuminé, Adrien Arcand, fonde le Parti national socialiste chrétien : ce sont les « chemises bleues ».

          Le nationalisme d’Arcand est résolument fédéraliste et… antisémite. Il faut dire que Mussolini et Hitler ont la cote auprès de nombreux politiciens, même au Canada. Par exemple, en 1935, l’année même où Hitler supprime les droits civiques des Juifs en Allemagne, William Lyon Mackenzie King, le premier ministre Arcand adriendu Canada, écrit dans son journal : « Hitler et Mussolini, quoique dictateurs, se sont vraiment efforcés de procurer aux masses [divers bienfaits] et ainsi s’assurer leur appui. […] La manière dictatoriale était peut-être nécessaire afin de retirer ces bienfaits aux privilégiés qui les monopolisaient jusque-là […] » Les supposés privilégiés sont évidemment les démocrates et les… Juifs.

          Bien avant King, le premier ministre du Canada, R.B. Bennett, chef du Parti conservateur, a même été l’un des bailleurs de fonds du journal fasciste Le Goglu d’Adrien Arcand et de Joseph Ménard ! Cet hypocrite n’hésitera pourtant pas à assister à l’ouverture de la United Palestine Appeal, en novembre 1934, au côté du commerçant juif d’Ottawa, A. J. Freiman.

          Comme la crise qui a débuté à la fin de 1929 perdure, on cherche des coupables. Les Swastikas Clubs, Canadian Nationalist Party et Parti national socialiste chrétien ont trouvé le responsable de nos malheurs : le Juif ! Il faut dire que les Juifs de cette époque ont le dos large. Rappelons-nous que les catholiques récitaient encore une prière à l’intention des juifs « perfides » au cours de leurs cérémonies du Vendredi saint, prière qui ne sera abolie qu’en 1960. Je souligne toutefois que ces organisations fascistes ne comptent pas beaucoup de membres. On pense qu’au plus fort de son existence, le Parti national socialiste chrétien aurait compté tout au plus 2 000 adhérents.

          Adrien Arcand et Joseph Ménard publient, à partir de 1934, le journal montréalais Le Patriote lequel est aussi diffusé à Ottawa. Ce journal est avant tout un organe antisémite qui ne cesse d’injurier les commerçants juifs. Par exemple, le numéro du 11 juillet 1935 : Un autre pouilleux [Juif] qui se lamente ; le 25 septembre 1935 : Les Juifs « Fils de Satan » ; le 3 août 1935 : Protégez vos filles et vos femmes ! Évitez-leur tout contact avec le Juif !, etc.

Antisémitisme à Ottawa 

         C’est dans ce cadre que débute, à Ottawa, à l’hiver 1935, une campagne antisémite d’une rare violence verbale.

          Dans la capitale fédérale se trouve une minorité raciste. Celle-ci s’exprime à travers deux médiums : L’Achat chez-nous, organisation apparemment créée pour défendre les commerces canadiens-français (mais qui s’attaque aux commerces juifs), et le journal Le Patriote (Montréal) dans lequel paraît une « Chronique d’Ottawa » rédigée le plus souvent par un ou des auteurs anonymes. Celui qui assure la diffusion du journal à Ottawa est un policier, Jean Tissot.

 Tissot jean         Né en Belgique, le policier Tissot arrive au Canada avec son épouse et deux enfants en 1908. Il se joint aux forces policières de la Ville d’Ottawa où il devient détective. Cet excellent catholique, membre du Tiers-Ordre de Saint-François, de la Société Saint-Vincent-de-Paul et de la Ligue du Sacré-Cœur, a toutefois une idée fixe délirante portée par la haine. Pour lui (et je cite), « […] le Juif est un chancre dans la société qu’il faut extirper au plus vite si la paix et la prospérité doivent revivre. »

          Comment est-il arrivé à cette conclusion ? Il l’a lui-même expliqué dans une lettre adressée au journal Le Devoir (Montréal) le 12 août 1935 : « Durant mes vingt-cinq années de service, j’eus l’occasion d’observer le parasite le plus destructeur de la création : la gent hébraïque. J’ai vu le Juif de près […] Je l’ai vu à l’œuvre s’emparant du commerce chrétien, s’enrichissant au moyen de l’incendie, la banqueroute frauduleuse, l’usure, le recel, la contrebande, le trafic du vice. » Notons que ce  personnage est un membre de La Patente dont le nom officiel est l’Ordre de Jacques-Cartier.

         Chef de file de l’Achat chez-nous à Ottawa, le policier est aussi devenu chroniqueur du journal antisémite montréalais Le Patriote et distribue de la documentation raciste et haineuse. Poursuivi en justice par A. J. Freiman, propriétaire du célèbre magasin à rayons Freiman, rue Rideau, pour libelle, le policier est suspendu de ses fonctions, condamné pour libelle et enfin contraint à démissionner.

          La commanderie Dollard de l’Ordre de Jacques-Cartier, autrement appelé La Patente (organisme secret visant la promotion des Canadiens-Français), met alors sur pied un Comité de défense qui organise des assemblées dans les salles paroissiales de la région et au Monument national où l’on prononce des discours antisémites et anticommunistes.

          L’accusation de libelle n’amoindrit pas le moins du monde les convictions racistes de l’ex-policier qui, à la demande de la Patente, se présente comme candidat anticommuniste aux élections fédérales de 1935 dans le comté d’Ottawa-Est. Le Belge a l’appui de l’avocat Joseph-Ulric Vincent, fondateur du Monument national et de plusieurs hommes d’affaires.

          Il lance sa campagne électorale au Monument national entouré de deux membres du Parti national socialiste chrétien : l’avocat montréalais Saluste Lavery et le Dr Paul-Émile Lalanne, médecin avorteur et bras droit d’Adrien Arcand. Toutefois, le journal Le Droit, propriété des O.M.I., appuie son adversaire, le député libéral Edgar Chevrier. Bien que défait, l’ex-policier obtient quand même 3 899 voix. Chevrier étant nommé quelques mois plus tard au poste de juge à la Cour suprême de l’Ontario, l’ex-policier représente sa candidature dans Ottawa-Est en 1936. Défait, cette fois par le Libéral Pinard, il obtient quand même 3 449 voix.

          Au lendemain de sa seconde défaite électorale, l’ex-policier est aux abois. Il n’a plus d’emploi et le journal Le Patriote a cessé de paraître. La Patente vole à son secours. Le secrétaire de la commanderie Dollard écrit, avec la permission de la Chancellerie, à tous les membres de l’Ordre : «  […] vient faire un appel pressant aux XC (commanderies) - sœurs en faveur d'un de ses frères, M. Jean Tissot, que son dévouement, pour l'expansion économique des Canadiens-Français dans la Capitale a rendu victime de son patriotisme. […] à, la suite de la distribution d'un de ces derniers [pamphlets], dans lequel il attaquait avec tant de raison en particulier le juif Frieman (sic) d'Ottawa […] il fut poursuivi pour libelle. Entre-temps, des influences juives, afin de mieux terrasser ce Canadien-Français qui mettait à découvert toutes leurs turpitudes, réussirent à lui faire perdre sa position à l'hôtel de ville qu'il occupait depuis près de 25 ans. »

          La campagne d’Achat chez nous conduite par l’Ordre de Jacques-Cartier est un échec. Et le journal Le Patriote est bien obligé d’admettre que la majorité des Canadiens français n’hésite pas à faire ses achats dans des magasins propriétés de Juifs, ce qui est tout à l’honneur des NÔTRES.

Source :

OUIMET, Raymond, L'Affaire Tissot : Campagne antisémite en Outaouais, Montpellier, Écrits des Hautes-Terres, 2006.

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