Détruire une identité qu'ailleurs on cherche

          Les débats qui entourent la préservation du patrimoine du quartier du Musée m'ont amené à me poser la question suivante : combien sont-ils ceux qui estiment le patrimoine inutile ? Hélas, ils m'apparaissent trop nombreux, et ce, dans toutes les couches de la société québécoise. Dans les officines du pouvoir économique, on considère bien souvent passé et patrimoine comme choses insignifiantes, et les historiens comme des empêcheurs de tourner en rond. Néanmoins, je brûle d'ajouter mon grain de sel à ce débat, parce que la destruction quasi systématique du passé gatinois met en jeu l'identité de notre ville.

 

         J'estime qu'à trop nier le passé, à en faire disparaître les vestiges, nous rendons peu à peu notre monde inintelligible. À Gatineau, où l’automobile et le béton règnent en maître, de plus en plus de gens se sentent dépourvus d'amarres, un peu à la Centre villedérive du temps qui passe. Le centre-ville administratif a été dilué dans l’ailleurs depuis belle lurette et le soir venu, il devient un néant bitumineux. Il y a plusieurs années, l'architecte néerlandais Aldo Van Eyck avait constaté que plusieurs de nos villes occidentales n'étaient devenues que : « Rien que des milliers de nulle part organisés et personne ne sent plus qu'il est quelqu'un habitant quelque part.[1] » Est-ce cela que nous voulons pour Gatineau ?

 

         Aujourd'hui, dans la plupart des pays occidentaux, on cherche de plus en plus son identité, ses racines dans les témoignages du passé. Des villes ont même reconstruit en partie leur patrimoine à la suite des destructions engendrées par les guerres (ex. : Varsovie), par des séismes (ex. Népal) ou par une mauvaise conception du progrès (ex. :Singapour). Pourquoi ? Parce que les dirigeants politiques tout comme les citoyens de ces villes ont compris que le patrimoine architectural constitue l'âme et l'individualité qui manquent tant aux villes neuves. Pour cette raison, le patrimoine architectural représente une partie importante de l'écosystème de la personne humaine d'aujourd'hui et sa sauvegarde prend un intérêt tout nouveau et devient capitale[2].

 

         Comme beaucoup de citoyens, je crains que les lobbies de la promotion immobilière, avides de profits, ne fassent disparaître définitivement les traces des citadins qui nous ont précédés. Le patrimoine architectural du quartier du Musée est un héritage culturel que nous a transmis le passé et il constitue une partie essentielle de la mémoire des citoyens d'aujourd'hui. À Rue notredamedelilemon avis, il serait étonnant qu'une société sans mémoire ait de l'avenir, car si elle devient semblable à la personne atteinte par l'Alzheimer, elle finira elle aussi par perdre son identité.

 

         Enfin, il me semble que la disparition du patrimoine architectural du quartier du Musée ne peut se faire qu'en contradiction avec la logique la plus élémentaire. En effet, comment pouvons-nous nous enorgueillir d'avoir, dans notre ville, le Musée de l'histoire canadienne si nous sommes incapables de protéger notre patrimoine qui, plus est, se situe juste en face du fameux musée fédéral ? Comme le maire de Gatineau, M. Maxime Pedneaud-Jobin, l'a si bien dit : « [le patrimoine] c'est ce qui enrichit les villes, qui met notre différence en valeur ».

 

 

[1] « Comment on a tué la ville », dans L'Événement du jeudi, no 482, 27 janvier au 2 février 1994, p. 81.

[2]  Site internet www.icomos.org/monumentum/vol15-16/vol15-16_4.pdf

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