L'Affaire Tissot : une campagne antisémite

          Pendant les noires années 1930, les taux de chômage oscillent entre 20 % et 35 %. Cette situation est propice à l’émergence de groupuscules d’extrême droite qui tiennent la communauté juive responsable à la situation économique ! On a oublié que l’Outaouais a eu, elle aussi, ses antisémites.

          Le Canada n’est pas imperméable au courant idéologique d’extrême droite qui déferle sur l’Europe. En 1933, des Swastikas Clubs voient le jour au Canada anglais. À Montréal, en 1934, un illuminé, Adrien Arcand, fonde le Parti national socialiste chrétien : ce sont les « chemises bleues ».

          Le nationalisme d’Arcand est résolument fédéraliste et… antisémite. Il faut dire que Mussolini et Hitler ont la cote auprès de nombreux politiciens, même au Canada. Par exemple, en 1935, l’année même où Hitler supprime les droits civiques des Juifs en Allemagne, William Lyon Mackenzie King, le premier ministre Arcand adriendu Canada, écrit dans son journal : « Hitler et Mussolini, quoique dictateurs, se sont vraiment efforcés de procurer aux masses [divers bienfaits] et ainsi s’assurer leur appui. […] La manière dictatoriale était peut-être nécessaire afin de retirer ces bienfaits aux privilégiés qui les monopolisaient jusque-là […] » Les supposés privilégiés sont évidemment les démocrates et les… Juifs.

          Bien avant King, le premier ministre du Canada, R.B. Bennett, chef du Parti conservateur, a même été l’un des bailleurs de fonds du journal fasciste Le Goglu d’Adrien Arcand et de Joseph Ménard ! Cet hypocrite n’hésitera pourtant pas à assister à l’ouverture de la United Palestine Appeal, en novembre 1934, au côté du commerçant juif d’Ottawa, A. J. Freiman.

          Comme la crise qui a débuté à la fin de 1929 perdure, on cherche des coupables. Les Swastikas Clubs, Canadian Nationalist Party et Parti national socialiste chrétien ont trouvé le responsable de nos malheurs : le Juif ! Il faut dire que les Juifs de cette époque ont le dos large. Rappelons-nous que les catholiques récitaient encore une prière à l’intention des juifs « perfides » au cours de leurs cérémonies du Vendredi saint, prière qui ne sera abolie qu’en 1960. Je souligne toutefois que ces organisations fascistes ne comptent pas beaucoup de membres. On pense qu’au plus fort de son existence, le Parti national socialiste chrétien aurait compté tout au plus 2 000 adhérents.

          Adrien Arcand et Joseph Ménard publient, à partir de 1934, le journal montréalais Le Patriote lequel est aussi diffusé à Ottawa. Ce journal est avant tout un organe antisémite qui ne cesse d’injurier les commerçants juifs. Par exemple, le numéro du 11 juillet 1935 : Un autre pouilleux [Juif] qui se lamente ; le 25 septembre 1935 : Les Juifs « Fils de Satan » ; le 3 août 1935 : Protégez vos filles et vos femmes ! Évitez-leur tout contact avec le Juif !, etc.

Antisémitisme à Ottawa 

         C’est dans ce cadre que débute, à Ottawa, à l’hiver 1935, une campagne antisémite d’une rare violence verbale.

          Dans la capitale fédérale se trouve une minorité raciste. Celle-ci s’exprime à travers deux médiums : L’Achat chez-nous, organisation apparemment créée pour défendre les commerces canadiens-français (mais qui s’attaque aux commerces juifs), et le journal Le Patriote (Montréal) dans lequel paraît une « Chronique d’Ottawa » rédigée le plus souvent par un ou des auteurs anonymes. Celui qui assure la diffusion du journal à Ottawa est un policier, Jean Tissot.

 Tissot jean         Né en Belgique, le policier Tissot arrive au Canada avec son épouse et deux enfants en 1908. Il se joint aux forces policières de la Ville d’Ottawa où il devient détective. Cet excellent catholique, membre du Tiers-Ordre de Saint-François, de la Société Saint-Vincent-de-Paul et de la Ligue du Sacré-Cœur, a toutefois une idée fixe délirante portée par la haine. Pour lui (et je cite), « […] le Juif est un chancre dans la société qu’il faut extirper au plus vite si la paix et la prospérité doivent revivre. »

          Comment est-il arrivé à cette conclusion ? Il l’a lui-même expliqué dans une lettre adressée au journal Le Devoir (Montréal) le 12 août 1935 : « Durant mes vingt-cinq années de service, j’eus l’occasion d’observer le parasite le plus destructeur de la création : la gent hébraïque. J’ai vu le Juif de près […] Je l’ai vu à l’œuvre s’emparant du commerce chrétien, s’enrichissant au moyen de l’incendie, la banqueroute frauduleuse, l’usure, le recel, la contrebande, le trafic du vice. » Notons que ce  personnage est un membre de La Patente dont le nom officiel est l’Ordre de Jacques-Cartier.

         Chef de file de l’Achat chez-nous à Ottawa, le policier est aussi devenu chroniqueur du journal antisémite montréalais Le Patriote et distribue de la documentation raciste et haineuse. Poursuivi en justice par A. J. Freiman, propriétaire du célèbre magasin à rayons Freiman, rue Rideau, pour libelle, le policier est suspendu de ses fonctions, condamné pour libelle et enfin contraint à démissionner.

          La commanderie Dollard de l’Ordre de Jacques-Cartier, autrement appelé La Patente (organisme secret visant la promotion des Canadiens-Français), met alors sur pied un Comité de défense qui organise des assemblées dans les salles paroissiales de la région et au Monument national où l’on prononce des discours antisémites et anticommunistes.

          L’accusation de libelle n’amoindrit pas le moins du monde les convictions racistes de l’ex-policier qui, à la demande de la Patente, se présente comme candidat anticommuniste aux élections fédérales de 1935 dans le comté d’Ottawa-Est. Le Belge a l’appui de l’avocat Joseph-Ulric Vincent, fondateur du Monument national et de plusieurs hommes d’affaires.

          Il lance sa campagne électorale au Monument national entouré de deux membres du Parti national socialiste chrétien : l’avocat montréalais Saluste Lavery et le Dr Paul-Émile Lalanne, médecin avorteur et bras droit d’Adrien Arcand. Toutefois, le journal Le Droit, propriété des O.M.I., appuie son adversaire, le député libéral Edgar Chevrier. Bien que défait, l’ex-policier obtient quand même 3 899 voix. Chevrier étant nommé quelques mois plus tard au poste de juge à la Cour suprême de l’Ontario, l’ex-policier représente sa candidature dans Ottawa-Est en 1936. Défait, cette fois par le Libéral Pinard, il obtient quand même 3 449 voix.

          Au lendemain de sa seconde défaite électorale, l’ex-policier est aux abois. Il n’a plus d’emploi et le journal Le Patriote a cessé de paraître. La Patente vole à son secours. Le secrétaire de la commanderie Dollard écrit, avec la permission de la Chancellerie, à tous les membres de l’Ordre : «  […] vient faire un appel pressant aux XC (commanderies) - sœurs en faveur d'un de ses frères, M. Jean Tissot, que son dévouement, pour l'expansion économique des Canadiens-Français dans la Capitale a rendu victime de son patriotisme. […] à, la suite de la distribution d'un de ces derniers [pamphlets], dans lequel il attaquait avec tant de raison en particulier le juif Frieman (sic) d'Ottawa […] il fut poursuivi pour libelle. Entre-temps, des influences juives, afin de mieux terrasser ce Canadien-Français qui mettait à découvert toutes leurs turpitudes, réussirent à lui faire perdre sa position à l'hôtel de ville qu'il occupait depuis près de 25 ans. »

          La campagne d’Achat chez nous conduite par l’Ordre de Jacques-Cartier est un échec. Et le journal Le Patriote est bien obligé d’admettre que la majorité des Canadiens français n’hésite pas à faire ses achats dans des magasins propriétés de Juifs, ce qui est tout à l’honneur des NÔTRES.

Source :

OUIMET, Raymond, L'Affaire Tissot : Campagne antisémite en Outaouais, Montpellier, Écrits des Hautes-Terres, 2006.