L'assassinat du courrier de la Banque Provinciale

          La crise économique commencée en 1929, perdure. La vie dans l'ancienne ville de Hull[1] est bien difficile ; outre son taux de chômage qui frôle les 37% de la main d’œuvre active, son taux de mortalité est de 18,2 pour 1 000 habitants, soit le plus élevé du Québec[2]. Pour subvenir à ses besoins, une famille de 5 personnes a besoin de 2 000 $ par année, mais peu d’emplois permettent de gagner un tel revenu. Par exemple, les hommes qui ont le bonheur (?) de travailler dans les chantiers sont traités comme des serfs. Les syndicats catholiques protestent, en 1932, contre les salaires qui y sont payés dans la région de la Gatineau où les employés de la forêt touchent de 0,06 $ à 6 $ par mois.

       Pendant ce temps-là, les riches font preuve de talent à défendre leurs biens, ce qui contraste avec la soumission et la patience qu’ils prêchent aux pauvres. Des marchands haussent les prix. Un propriétaire de maisons à logements, rue Laval, augmente ses loyers de 22% en 1931 et de 23% l'année suivante. 

       Si les chômeurs rêvent d’un avenir meilleur, les petits travailleurs, Banque provinciale 1935qui œuvrent pour un salaire de misère, n’aspirent pas moins à de plus beaux jours eux aussi. Et que faire pour réaliser leurs souhaits si ce n’est que de prendre exemple sur la politicaillerie et les affairistes qui manipulent les lois selon leur bon plaisir et, malgré la dépression, arrivent, grâce à des combines immorales, à se payer champagne, femmes et voitures ?

Le braquage du courrier

       Le 4 décembre 1935, Paul Lafleur, 28 ans, et Armand Nadeau, 19 ans, quittent la Banque Provinciale de la rue Principale vers 10 heures. Ils transportent une sacoche remplie d’argent – 16 610 $ – qu’ils doivent remettre à l’Hôtel des monnaies. Ces deux jeunes hommes sont comme cul et chemise : ils ont travaillé ensemble à la Banque Provinciale de Verdun et ont été mutés, ensemble, 8 mois plus tôt à Hull.

       À la sortie du pont Interprovincial qui relie Hull à Ottawa, l’automobile emprunte la rue Saint-Patrick. Au coin de la rue McKenzie, juste en face de l’Imprimerie nationale, le feu de circulation passe au rouge et l’automobile des commis s’arrête. Revolver au poing, un homme parlant anglais s’engouffre brusquement dans l’automobile par une portière arrière. L’arme pointée en direction du conducteur, il lui ordonne de faire demi-tour et de revenir à Hull.

       L’automobile des commis de banque reprend le chemin de Hull sous la menace d’un bandit armé : Nathan Boverman, un Étasunien d’origine russe vivant à Springfield, Mass. L’automobile des commis est suivie par une voiture occupée par deux autres bandits : Charles Donnelly (des Cèdres) et Émile Lajoie, de Montréal.

 Nathan boverman      L’automobile emprunte le chemin de la Pointe-Gatineau (bd Fournier) puis s’engage dans un sentier derrière le cimetière. Les bandits prennent la sacoche, bandent les yeux de Lafleur et retournent à leur véhicule, sauf un, Nathan Boverman, qui a peur d’être reconnu parce que le jeune Nadeau l’avait regardé avec insistance dans le rétroviseur. Il braque son arme sur la tête du jeune commis qui le supplie de ne pas le tuer, mais de seulement lui tirer dans les jambes. Boverman, un dur de dur, ne l’écoute pas et abat le jeune homme de trois balles dans la tête, puis rejoint ses comparses.

Arrestation des bandits

       Les bandits en fuite, Lafleur qui est anéanti par la mort de son collègue, se rend sur le chemin de la Pointe-Gatineau en criant : « Police, police, j’ai été volé ! » Un automobiliste arrête et le prend en charge.

       La police est convaincue que les bandits ont bénéficié de l’aide de complices à l’intérieur de la banque. Trois jours après le braquage, le fameux chef des détectives de la Police provinciale, Louis Jargailles annonce : « Les révélations que nous ferons bientôt frapperont de stupeur le Canada tout entier… »

       L’un des membres du gang, peut-être tenaillé par des remords, se met à table et dénonce ses complices. Le 8 décembre, la police provinciale trouve la cachette du bandit étasunien, Nathan Boverman, alias Ted Montin, rue Sherbrooke, à Montréal. Comme il a juré que jamais on ne le prendrait en vie, les policiers ne prennent pas de risque et l’abattent de deux balles alors qu’il tente d’atteindre son arme. Le lendemain, le chef Jargailles, annonce avoir arrêté onze personnes dont deux femmes, et le lendemain, trois autres hommes.

       Le dévoilement des noms des membres du gang cause une véritable commotion dans la ville parce que plusieurs des truands sont des jeunes hommes issus de bonnes familles de Hull acoquiné au milieu des bars de la région et de gangsters de Montréal. Et pour cause : dans cette liste apparaissent les noms deux compagnons de travail de Nadeau et un ancien employé de la Banque Provinciale. Le premier d’entre eux est… Paul Lafleur, celui-là même qui conduisait Nadeau et neveu d’un député bien connu ; le deuxième, Jean Beausoleil, 21 ans, employé de la Banque Provinciale ; un troisième, Georges Chénier, 21 ans, fils d’un restaurateur bien connu et ancien employé de la Banque provinciale, et un quatrième, Georges Potvin, 33 ans, vendeur d’automobiles. Les autres membres du gang sont de Montréal et d’Ottawa.

Multiples condamnations

       De fait, l’affaire a mal tourné. Le complot a bel et bien été ourdi à Hull, mais il n’était pas prévu que l’un des hommes abatte Nadeau. Boverman était un ancien boucher qui, la prohibition venue, s’était recyclé dans la contrebande d’alcool. Celle-ci abolie, il n’est pas revenu à ses anciennes amours. Il s’est plutôt spécialisé dans le vol à main armée aux quatre coins de la Nouvelle-Angleterre. Sa tête mise à prix, il s’est rabattu sur Montréal.

       Sous la pression du premier ministre Taschereau, les autorités de la Justice annoncent qu’ils vont faire diligence. Le premier procès commence à la Saint-Valentin 1936. On y apprend que le jeune Armand Nadeau ne faisait pas partie du complot de vol et que les membres du gang qui travaillaient à la banque devaient recevoir 3 500 $ pour leur travail.

       La Justice a tenu parole et les bandits sont rapidement condamnés. Lafleur est puni de 20 ans de prison ; Chénier, 15 ans ; Beausoleil, 10 ans ; Émile Lajoie, prison à vie ; Charles Donnelly, 25 ans . Les autres seront condamnés au temps passé en prison, sauf Potvin et 2 autres comparses qui seront relaxés par manque de preuves.

       Toutefois, la police ne mettra jamais la main sur l’un des chefs de la bande, un certain Hermann Laroche. Enfin, de nombreuses personnes concluront que si les banques payaient plus leur personnel, leurs employés seraient plus honnêtes.

Source :

BAnQ, fonds Romulus Beauparlant, P022, art. 6.


[1] Aujourd'hui Gatineau.

[2] Taux de mortalité pour l’année 1935. Ce taux était de 10,7 pour l’ensemble du Québec. Annuaire statistique, Québec 1936, département des Affaires municipales, de l’industrie et du commerce, 1937.

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