La grippe espagnole en Outaouais et à Ottawa

          Depuis plusieurs semaines, la maladie d’Ebola fait les manchettes des médias d’information du monde entier, car c’est là une maladie contagieuse et mortelle. Ce n’est pas la première fois, dans notre histoire qu’une maladie mortelle aura frappé notre continent. En 1918, c’est la grippe espagnole qui a fait des siennes en tuant de 20 millions et 40 millions de morts en 1918. L’Outaouais n’a pas échappé à cette grippe. Échappera-t-elle à la maladie d’Ebola ?

          Le terme « grippe » vient du mot allemand grippen (saisir) et il a été introduit en Europe lors de l’épidémie de 1742. Il met en relief la soudaineté de l’affection. Les Italiens ont donné à cette maladie le nom d’influenza qui souligne l’influence du froid dans le déclenchement des épidémies. Les Anglo-Saxons l’ont adopté pour en faire l’abréviation flu. La grippe, qualifiée à tort d’espagnole, a pris naissance en Extrême-Orient. À l’automne de 1917, les Allemands l’ont signalé sur le front de l’est, en Russie, et en avril 1918 elle fait son apparition en Allemagne et en France. En mai suivant, elle frappe à Madrid au moment même où une grande affluence de personnes vient visiter la capitale espagnole.

          Le 18 septembre 1918, une nouvelle nous parvient des États-Unis à laquelle on n’accorde pas trop d’attention. Elle traite de nombreux cas de grippe circonscrits à l’intérieur des camps militaires. Le 23 septembre, on parle de marins américains morts sur leur navire, dans le port de Québec, et transportés à la morgue municipale sans que des précautions n’aient été prises pour pallier les dangers de la contagion. Dès le 22 septembre, la grippe a déjà fait un premier mort à Victoriaville en la personne de Lucien Deshaies, 17 ans, du 169, rue Saint-Patrick, à Ottawa.Grippe espagnole

          Dans l’Outaouais et l’Est ontarien, on signale les premières manifestations de la grippe espagnole à Ottawa, le 26 septembre, et à Hull vers le 1er octobre. Le 2 octobre, la ville d’Aylmer dénombre déjà cinq décès dus à l’épidémie. À Hull, comme ailleurs au Québec, on ne croit pas que l’épidémie de grippe puisse prendre des proportions extraordinaires. Le 7 octobre, le docteur Aubry déclare au journal Le Droit que la grippe espagnole : « [...] n’a généralement pas le caractère de gravité qu’on semble lui donner, si elle est bien traitée et si l’on prend les soins et le temps nécessaire afin d’arriver à la guérison complète [...] »

          La grippe se répand très rapidement. À Aylmer, les autorités dénombrent 500 cas de grippe et 14 décès. À Ottawa, les dirigeants municipaux ordonnent la fermeture des écoles et des théâtres dès le 5 octobre. Le village de Quyon compte 3 morts les 5 et 6 octobre. Le journal Le Droit du 2 octobre précédent fait état de 800 morts à Boston, dont 152 en 24 heures !

          Le 7 octobre, on compte déjà 700 cas de grippe en traitement à Hull. Les absences dans les écoles sont très élevées. À l’école Saint-Thomas-d’Aquin, une institutrice a signalé l’absence de 19 enfants de sa classe; les autres classes se trouvent dans le même état. Le 9 octobre, le Conseil municipal ordonne la fermeture des écoles de la ville.

Une mortalité en forte hausse

          Le 11 octobre, le Bureau de santé de la ville d’Ottawa signale l’apparition de 600 à 700 nouveaux cas de grippe espagnole et 14 décès au cours des deux derniers jours. La situation est telle que Mgr J. O. Routhier, administrateur du forte diocèse d’Ottawa, décide d’annuler tous les offices religieux dominicaux dans les églises de la capitale.

 Mort faucheuse         Des familles entières sont frappées par l’épidémie qui donne un surcroît de travail considérable aux médecins et aux pharmaciens. Ces derniers se plaignent de l’abondance des appels téléphoniques qu’ils reçoivent « à propos de tout et de rien ». « On oublie, a déclaré l’un d’eux, que nous avons actuellement quatre fois plus d’ouvrage qu’en temps ordinaire et on paraît s’être donné le mot pour nous faire faire de longues et nombreuses courses pour porter des petites commandes. Nous sommes fatigués par le surcroît nécessaire de travail [...] »

          Le 15 octobre, le Bureau de santé de Hull ordonne l’inhumation, dans les 24 heures suivant le décès, des corps des victimes de la grippe espagnole. Quatre jours plus tôt, on avait appris que la ville de Québec comptait 156 décès depuis le début du mois et qu’Ottawa dénombrait 4 341 cas de grippe. Du 15 au 22 octobre, cette dernière ville comptera 336 décès. À Hull, les choses ne vont guère mieux puisque du 13 au 19 octobre, on inscrit 53 décès dans les registres des cimetières catholiques de la ville.

          Le Droit du 25 octobre écrit qu’il est nécessaire « [...] que chacun reconnaisse la main de Dieu appesantie sur le monde entier et implore le Tout-Puissant d’éloigner l’épidémie. » Les oblats de Hull estiment, quant à eux, que c’est Dieu lui-même qui a envoyé ce terrible fléau au monde pour le châtier et n’hésitent pas à ajouter que ne pas le reconnaître serait pousser trop loin l’aveuglement.

          Dans l’ancienne ville de Hull, la grippe a causé près de 200 décès d'ocobre 1918 à janvier 1919. Dans l’ensemble du Québec, 406 074 personnes ont été atteintes par la grippe et 13 139 en sont mortes. L’épidémie semble avoir touché un peu plus durement l’Outaouais que l’ensemble du Québec. Dans l’ancien comté d’Ottawa, 20,3 % (3,4 % en sont mortes) de la population a été touchée par la grippe contre 17,4 % dans la province. À Hull, c’est le groupe des 18-39 ans qui a été la cible privilégiée de l’épidémie avec 37,1 % des décès. En temps normal, ce groupe ne comptait pourtant que pour 6,5 % des décès. Et la très grande majorité de ces jeunes personnes demeuraient en quartier ouvrier. Chose intéressante, aucun médecin de la ville ni aucun prêtre, infirmière ou pharmacien n’a succombé à cette grippe.

Sources :

Annuaire statistique du Québec, 1918, 1919 et 1920.
Le Droit (Ottawa), septembre 1918 à mars 1919.
Le Spectateur (Hull), 1911 et 1912.
Registres des inhumations du cimetière Notre-Dame de Hull, 1900 à 1921.
Registre des inhumations du cimetière Très-Saint-Rédempteur de Hull, automne 1918.