Le drame de l'Allumière Canada Match

          15 mars 1933. Les employés de l’Allumière Canada Match – fabrique d’allumettes située dans l’actuelle rue Dumas, à Gatineau *secteur Hull) –, se rendent à l'usine comme tous les jours. Germaine Cyr, 26 ans, a le cœur léger. La veille, ses amis l'ont fêtée en prévision de son mariage prochain. Fiancée depuis Noël, elle s'amuse, chemin faisant, à comparer sa bague de fiançailles avec celle d'une compagne de travail. Émile Paquette, qui a célébré ses 36 ans la veille, doit être aussi joyeux que Laura Lacelle qui elle a 39 ans ce jour-là.

          À 7 h 30, tous les employés sont à leur poste. L'usine est divisée en plusieurs pièces réparties entre le premier étage et le rez-de-chaussée : à l'étage se trouvent le réfectoire qui sert de vestiaire, l'atelier de composition chimique, l'atelier de trempage et d'empaquetage des allumettes et un bureau; le rez-de-chaussée comprend l'atelier de préparation du bois et l'entrepôt d'allumettes. Dans l'atelier principal, une machine trempe les bâtonnets dans une solution composée de phosphore et de soufre puis les dépose sur une courroie où ils sèchent avant d'être mis dans des boîtes empaquetées ensuite dans des caisses.

       Il est environ 10 h 30 quand un paquet d'allumettes s'enflamme brusquement au poste de travail d'Anita Bertrand. Le feu prend aussitôt aux vêtements de la malheureuse, se communique aux milliers d'allumettes qui se déplacent sur la courroie et atteint les boîtes d'allumettes empaquetées qui s'enflamment dans un éclair terrifiant.

Une peur panique

       La panique s'empare des employés. Les ouvrières se mettent à crier d'effroi et au lieu de courir vers la porte extérieure, plusieurs courent au réfectoire chercher leurs manteaux pendant que d'autres se blottissent près d'un mur, loin des fenêtres. Le feu se propage rapidement Allumiere canadaà toute l'étage, dressant un rideau de flammes devant les sorties extérieures ou celle du rez-de-chaussée où les employés auraient pu y trouver refuge. Deux hommes, le chimiste Steve Hulquist et le surintendant Émile Paquette tentent en vain d'apaiser le personnel affolé. Au mépris du danger, ils fraient un chemin jusqu'aux fenêtres à plusieurs des allumettières qui peuvent ainsi sortir de l'usine devenue un bûcher ardent. Un voisin de l'usine, Émile Tessier, installe une échelle sous une des fenêtres du bâtiment (les fenêtres étaient à plus de 3,5 mètres du sol) et en aide plusieurs à s'échapper. Une fille, prise de panique, plonge à travers une fenêtre en brisant les carreaux. Elle meurt sur le coup, la veine jugulaire tranchée. D'autres la suivent et se cassent bras et jambes.

       Le lendemain de l'incendie, une allumettière raconte à un reporter du journal Le Droit (16 mars 1933) : Croyant leur dernière heure venue et terrifiées par la vue des flammes, mes compagnes [...] appelaient désespérément leur mère à l'aide et s'agenouillaient au milieu des flammes pour réciter leur acte de contrition [...]

       Les pompiers tentent d'entrer dans la fabrique, mais comme les portes sont verrouillées de l'intérieur, ils perdent du temps à les défoncer à coups de hache. Ils ne peuvent plus rien faire pour soustraire à la mort les ouvrières restées dans le bâtiment, car l'incendie dégage une chaleur épouvantable. Les fenêtres crevées crachent de longues flammes jaunes et rouges alimentées par le phosphore et le soufre, ce qui rend impossible une intervention par ces ouvertures, sans compter le danger d'explosion. Des pompiers dirigent deux jets d'eau devant six de leurs collègues qui pénètrent dans le bâtiment en flammes pendant que d'autres pompiers lancent huit jets d'eau dans les ouvertures des fenêtres brisées. À 11 h 07 exactement, on trouve le corps d'une première victime puis ceux de quatre autres femmes : Anita Bertrand, 20 ans, Germaine Cyr, 26 ans, Thérèse Labelle, 19 ans, Laura Lacelle, 39 ans et la très jeune Marie-Paule Laviolette, 15 ans. Un mois plus tard, une sixième personne, Léo Larouche, 39 ans, succombera à ses blessures. Bilan final de l'incendie de l'Allumière Canada : 6 morts et 22 blessés.

Défense des propriétaires

       Les propriétaires de la compagnie trouvèrent le moyen de blâmer les victimes pour leur triste sort et l'un d'entre eux déclara à un journaliste du journal Le Droit (17 mars 1933) : ...le terrible holocauste aurait pu être évité si quelqu'un eut la présence d'esprit de faire descendre les ouvrières au sous-sol  (rez-de-chaussée) où il y a deux portes de sortie.

       Facile à dire quand on n'a pas le feu aux trousses ! Le soir même de l'incendie, le coroner commence son enquête. Des employés déclarent avoir trouvé les portes verrouillées en essayant de s'enfuir. Mais la compagnie le nie. À part l'escalier qui conduisait au rez-de-chaussée et les fenêtres, les employés n'avaient pas d'autres issues pour sortir facilement de la fabrique. L'étage ne comptait qu'une porte qui donnait sur l'extérieur et celle-ci avait été calfeutrée à l'aide de guenilles pour l'hiver. Pire, cette sortie était à 3 mètres du sol et n'avait pas d'escalier extérieur ! Le 17 mars, on révèle que l'Allumière Canada a souvent été avertie par le Commissaire aux incendies « ...du danger que constitue leur produit, en ce sens que leur degré de combustion dans la composition employée est au-dessous du niveau reconnu. »

       L'enquête tourna en queue de poisson et le 4 avril 1933, la construction d'une nouvelle fabrique d'allumettes commença à l'endroit maudit : sur ce même emplacement, une fabrique d’explosifs avait auparavant explosé trois fois en 15 ans !

SourceS :

Documentation personnelle.
Le Droit (Ottawa), 1933.

×