Le petit Chicago

          L’ancienne ville de Hull, devenue Gatineau en 2001, a souventes fois eu une triste réputation : ville d’incendies, petit Chicago, capital des plaisirs illicites et même capitale du crime dans les années 1980. Était-ce pire qu’ailleurs ? Sans doute pas. 

 

Plongeons tout de suite au cœur des « belles années » du petit Chicago. Les habitants de Hull, pour la plupart des ouvriers journaliers, dont près du quart sera en chômage pendant la « crise de 1929 », rêvent à des jours meilleurs et salivent devant le train de vie des richards.

 

Il faut dire que les Hullois ont alors devant les yeux une vitrine bien attrayante : de l’autre côté de la rivière des Outaouais, à Ottawa, de belles maisons cossues dressaient leur riche devanture à quelques pas des édifices parlementaires. Là, habitaient les hauts fonctionnaires de la fonction publique canadienne que la crise ne touchera guère. Juste en face de l’un des plus pauvres quartiers de Hull, on apercevait la belle maison du premier ministre du pays – le 24, Sussex –, et la luxueuse ambassade de France. La prospérité de quelques-uns contrastait avec la misère des chômeurs.

 

          Comment faire pour s’enrichir, se demandent certains Hullois ? La solution est simple : faire comme l’élite, c’est-à-dire exploiter son prochain et les lois à son avantage. Par exemple : en plein cœur de la crise financière, un propriétaire de maisons à logements augmente ses loyers de 22 p. 100 en 1931 et de 23 p. 100 l'année suivante ! La Hull Electric Company, propriété de la Canadian International Paper, demande la permission d’augmenter ses tarifs à cause d’un déficit d’exploitation de son service de tramways. Une enquête démontrera alors que la Hull Electric n’a jamais cessé de faire de profits.

 

          Les Hullois ont à portée de main un marché très lucratif : celui du vice. Car, voyez-vous, les heures d’ouverture des débits de boissons alcooliques sont alors plus longues à Hull qu’à Ottawa, et les débits plus nombreux : 1 débit pour 762 habitants à Hull alors qu’il y en a 1/1 194 habitants à Ottawa au cours des belles années du « petit Chicago ». Et même, la prohibition de la vente de l’alcool aura duré beaucoup plus longtemps à Ottawa (1916-1934) qu’à Hull (mai 1918 à juillet 1919). Ainsi donc, c’est par millier que les Ottaviens débarquent alors à Hull pour étancher leur soif insatiable.

 

          Un journaliste du Spectateur écrit en 1909 : « La ville est littéralement remplie de salauds que la police d’Ottawa a chassés de ce côté-ci. La procession des vauriens grossit chaque soir sur les deux ponts qui conduisent à Hull. » On n’hésite pas alors à qualifier Hull de dépotoir d’Ottawa ! Chose à noter, 50 p. 100 des débits de boissons sont alors la propriété d’étrangers, souvent ontariens.

 

          La manne que représentent les fêtards ontariens attire à Hull le crime organisé. Maisons de jeu (dites barbottes) ainsi que les bordels se mettent à pulluler. On les trouve principalement dans la rue du Pont (Eddy), Wellington et d’Youville.

 

De hautes protections

 

          Mais si le crime fleurit à Hull, c’est qu’il bénéficie d’une haute protection. En 1919, un juge sème l’émoi en déclarant en pleine cour que certaines autorités protègent les débits clandestins. Se sentant visé, le conseil proteste de son innocence !

 

          Il y a évidemment des lois au Québec, et quand elles sont appliquées elles montrent que 75 p. 100 des contrevenants sont de l’extérieur de Hull. Elles ne sont pas appliquées parce que les politiciens ont des amis ; ils ne veulent pas amoindrir les profits des tenanciers de débits de boissons, ni fermer les bordels et les barbottes ce qui réduirait l’entrée d’argent dans les coffres de la Ville.

 

          La Police provinciale (PP) tente, tant bien que mal, de faire respecter les lois. Elle traduit les tenanciers devant les tribunaux. En 1930, un journaliste du Droit écrit :

 

Ce matin dès avant dix heures, on pouvait voir une suite de limousines, autos de qualité, stationner en face du Palais de Justice (sic). Évidemment que le commerce n’a pas été à la baisse depuis le commencement de la guerre puisqu’on ne marche qu’en auto de luxe et en limousine. Le coût élevé de la vie et tout le tremblement n’auront rarement de prise sur les basses passions.

 

          Par tous les moyens, les politiciens hullois tentent de soustraire la ville aux interventions de la PP depuis les années 1910 au moins.

 

          En effet, les descentes de la PP ne font pas l’affaire de la Ville (des politiciens et des tenanciers). Que faire alors pour continuer à bénéficier des vices des Ontariens ? Tout simplement contrôler les opérations policières. Les politiciens hullois, qui ont mis à leur main la police locale depuis lesmaire-alphonse-moussette-en-1938-copie.jpg années 1910 au moins, demandent à la PP, par voie de résolution le 9 mai 1936, de cesser ses descentes sur le territoire de la ville de Hull afin de laisser la voie libre… à ses propres policiers ! La PP y consent. Au moyen de son corps de police, la Ville s’assure de bénéficier du crime en évitant de traduire devant les tribunaux ses dirigeants. Ainsi donc, quand la police de Hull fait une descente, elle fait payer une amende fixe aux contrevenants, amende qui entre directement dans les coffres de la Ville tout en évitant de mettre en danger le commerce illicite. Ainsi, en 1937, les policiers procèdent à l’arrestation de 367 personnes pour avoir fréquenté des maisons de jeu et de 1 seul tenancier !

 

          Dès le milieu des années 1930, le maire dicte au chef de police les jours et heures auxquels il doit faire des descentes dans certaines maisons de jeu. Les policiers avertissent désormais les tenanciers des heures auxquelles ils vont procéder aux descentes de police.

 

          Les policiers hullois ne sont pas tous des bénis oui-oui et certains font trop de zèle aux yeux des dirigeants. Ce qui fait qu’en 1939, le maire Moussette abolit le « bureau des détectives » et interdit à la police d’enquêter sur des crimes « vu que cela ne rapporte rien ! »

 

          À partir de la fin des années 1930, des organisations locales lancent une campagne de moralité publique qui culmine à l’automne 1940. 17 000 personnes demandent, au moyen d’une pétition lancée par le Comité diocésain d’action catholique, le nettoyage de la ville. Le maire Moussette répond en déclarant, sans rire, qu’il n’existe aucune maison de jeu à Hull. Les journaux du Canada qualifient Hull de « Beer Town ». Comme au début du siècle, on demande de changer le nom de Hull, qui a mauvaise réputation, pour un nouveau.

 

Un coup de balai

 

        Enfin, les Hullois se décident à changer de conseil municipal. La nouvelle administration, dirigée par le maire Raymond Brunet, demande une enquête publique qui sera conduite par le juge Édouard Fabre-Surveyer. Il rend son verdict en 1943 et tient responsable l’ancien maire Alphonse Moussette et les conseillers Dompierre et Morin qu’il condamne aux frais de l’enquête, d’avoir protégé des maisons de prostitution et de jeu, ainsi que d’avoir entravé les policiers dans leur travail.

 

       En quelques années seulement, le maire Brunet aura réussi à nettoyer la ville en faisant envoyer en prison plusieurs tenanciers de maisons de jeu et de prostitution.

 

        L'histoire montre que nous avons souvent les poiliticiens que l'on mérite. En 1948, le maire Brunet quitte la politique. La population le remplace par nul autre que l’ancien maire Alphonse Moussette qui obtient 64 p. 100 des suffrages ! Et aujourd’hui, comme s’il avait été un héros, un boulevard et un parc portent le nom de Moussette.

 

 

Sources

 

BAnQ, dossiers judiciaires du district de Hull, 1926-1938.

Cellard, André, Le petit Chicago, R.H.A.F., vol 45, no 4, printemps 1992.

Le Droit (Ottawa), 1918-1941.

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