Le poète hullois Antonio Desjardins

      L'Outaouais, et plus particulièrement Gatineau, peut s’enorgueillir d’avoir donné naissance à plusieurs poètes dont la qualité des écrits se compare avantageusement avec ceux des meilleurs poètes canadiens. L’un d’entre eux sort du lot : Antonio Desjardins que les spécialistes du domaine rapprochent du célèbre Émile Nelligan.

      Marie Joseph Dollard Antonio Desjardins naît à Gatineau (Hull) le 22 septembre 1894 du mariage de Michel Desjardins, avocat, avec Aglaé Chevrier. Poète, journaliste, littérateur et philosophe, Michel Desjardins transmet ses qualités artistiques à trois de ses cinq enfants, Rosemonde, Rosalba et Antonio. Si les deux filles sont musiciennes (Rosemonde fera une remarquable carrière de cantatrice en Europe), le fils lui est assez éclectique, comme on le verra.

      Antonio fait ses études au collège Notre-Dame, à Hull, puis s’inscrit au cours classique et au cours commercial à l’université d’Ottawa en 1910. Il ne semble pas avoir achevé ses études, mais il fait cependant une année de droit à l’université Laval à Montréal en 1914-1915.Desjardins antonio

      Antonio écrit un premier texte en 1914, puis un premier recueil, intitulé Crépuscules, paraît en 1924 à compte d’auteur aux éditions Le Progrès de Hull. Ce n’est pas un succès, car les ventes sont à peu près nulles. Mais cela n’est pas étonnant : non seulement le circuit de distribution de livres est à peu près inexistant, mais la poésie ne fait pas vivre qui que ce soit au Québec. De plus, le recueil est ignoré dans la presse et n’obtient aucune critique. Désabusé, Desjardins cesse d’écrire et se tourne vers la politique. Dans une note que l’auteur André Couture a trouvée, Desjardins a écrit : « Au midi de mes années sur terre De 1925 à 1938 Au fil des mois mon cœur n’écrivit plus de poèmes […] »

Le pain quotidien

      Célibataire, Desjardins vit avec ses deux frères, aussi célibataires, Dauray et Eudore. Comme il a choisi de se consacrer à la poésie, il n’aura occupé qu’un seul emploi dans sa vie : celui d’épicier au service de son frère Dauray. L’épicerie Desjardins était située au 274, rue Champlain. Vêtu d’un vieux chandail attaché avec des « épingles à couche » et une crémone[1] autour du cou, Antonio faisait son entrée dans l’épicerie familiale tous les jours. Sa machine à écrire dans un coin, il s’y installait pour taper ses textes entre quelques sucreries vendues à des enfants et de la bière à des adultes. Mal accoutré au travail et chez lui, au 211, rue Laurier, il ne se présentait jamais en public sans être tiré à quatre épingles. Son passe-temps favori était le… bingo !

      Antonio Desjardins se lance dans la politique municipale et il est élu conseiller du quartier Laurier pour la première fois le 23 mai 1932. Il sera réélu à nombreuses reprises – c’est-à-dire à tous les deux ans à cette époque – jusqu’à ce qu’il retire le 25 avril 1951. L’homme est humble. Par exemple, lors du 150e anniversaire de l'ancienne ville de Hull, les politiciens en profitent pour « immortaliser » leur nom en nommant des rues en leur… honneur, sauf les conseillers Antonio Desjardins, Léo Labelle et l’homme de théâtre François-Ernest Saint-Jean.

      Quand il revient à la poésie, il travaille en secret à son œuvre qui n’a de ressemblance avec rien qui se faisait dans la région ou même à Montréal. Dans la note dont je vous ai parlé plus tôt, il a aussi écrit : «  […] Puis en 1939 – Mon cœur recommença à écrire […] Non seulement travaille-t-il encore à sa première œuvre, Crépuscules, mais il écrit aussi une œuvre intitulée Prélude en vers écrit en offrande d’hommage à Walt Whitman génial poète américain du XIXe siècle…. Et quelle œuvre ! Une brique de plus de… 700 pages qu’il traduit lui-même en anglais et qui est publiée pour la première fois en 2008 grâce à l’auteur gatinois André Couture. Un spécialiste de la poésie, André Gaulin, a écrit à propos de l’œuvre de Desjardins, dans le Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec : « Depuis Nelligan, rarement la poésie québécoise aura atteint une telle musicalité, un pareil jeu de la couleur […] »

      Pour que vous vous fassiez une toute petite idée de l’œuvre de Desjardins, voici un extrait du poème intitulé Cette nuit-là.

Cette nuit-là

La vieille lune coulait ses ors
Sur les soupirs de votre taille
Se pâmant toute sous mon corps

 

Les bois sont doux comme les plumes
De mon désir mordant ta bouche
Dans l’encre blanche d’un nid de mousse
Où nos baisers trempent leur plume.

Source :

COUTURE, André, Les doux fantômes d’un grand regret, Gatineau, 2008.


[1] Écharpe de laine.

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