Louis Riel et ses complicités outaouaises

         Mars 1874. Les membres de la Chambre des communes, à Ottawa, sont sur le qui-vive : des rumeurs font état de la présence du chef métis Louis Riel, fondateur du Manitoba, à Hull et à la Pointe-Gatineau. Or, celui-ci est activement recherché par la police de l’Ontario pour l’exécution, en 1870, de Thomas Scott, un rebelle orangiste qui avait tenté de renverser, par la force, le gouvernement provisoire du Manitoba dirigé par Riel.

        La population métisse a confiance en Louis Riel et n’hésite pas à en faire son représentant au gouvernement fédéral. En février 1874, Riel est élu une seconde fois député de Provencher. Peu après, le chef métis se rend à Ottawa où il est accueilli à la gare de chemin de fer par un ancien confrère du petit séminaire de Montréal, le docteur Joseph Beaudin, qui le cache chez lui, à Hull, rue Principale (promenade du Portage).

       Lorsque s'ouvre la session du Parlement du Canada, le 26 mars 1874, la grande question est de savoir si Riel aura l'audace de venir occuper son siège à la Chambre des communes comme représentant de la circonscription électorale manitobaine de Provencher. Le 30 mars, Riel, accompagné du docteur Fiset, député de Rimouski, et de plusieurs compagnons agissant comme garde du corps, se rend au parlement pour prêter serment.

       Riel sait bien qu’il ne peut officiellement se présenter à la Chambre sans être arrêté par la police d’Ottawa. D'ailleurs, un certain Fred Davis a demandé l’émission d’un mandat d’arrestation à son encontre et une assemblée d’orangistes a lieu pour convoquer tous les « frères et amis » de l’Ontario. Sommé par la Chambre des communes de prendre son siège et d’expliquer sa conduite, Louis Riel évite sagement d’obtempérer à l’ordre pour le moins perfide.Louis Riel

       De plus, un député conservateur de l’Ontario, et grand-maître du fanatique ordre d’Orange, Mackenzie Bowell, présente une motion demandant l'expulsion immédiate du député Riel, absent de son siège. Les discours succèdent aux discours. Certains sont violents. Bien que Riel n'ait pas encore été trouvé coupable du crime dont on l’accuse et que le premier ministre John A. Macdonald ait promis l’amnistie aux membres du gouvernement provisoire du Manitoba, Riel, qui ne s'y trouve pas autrement qu'en esprit, est expulsé de la Chambre des communes par un vote de 123 voix contre 68 et le siège de Provencher déclaré vacant. Mgr Alexandre-Antonin Taché, évêque de Saint-Boniface, outré du comportement de Macdonald au sujet de ses promesses d'amnistie, écrit à un collègue : « Le Très honorable John A. Macdonald a menti (excusez le mot) comme ferait un voyou. »

      Recherché par les polices ontariennes qui, motivées par la haine plus que par la justice, ont juré de mettre la main sur le défenseur des Métis, mort ou vif, Riel change de cachette tous les jours ou presque pour brouiller les recherches et ne sort qu’accompagné d’une garde du corps composée de quelques patriotes dirigés par les Hullois Michel Navion et Damien Richer. Cela ne l’empêche toutefois pas d’assister à des séances de la Chambre des communes du haut de la galerie des spectateurs.

      Selon Adrien Moncion, contemporain de Louis Riel, ce dernier se rend au parlement presque tous les soirs « ...habillé comme un gentleman, le tuyau de castor sur la tête, la chaîne de montre au bedon, la canne à la main ; tantôt, il se déguisait en bon habitant, avec des habits râpés et des souiers de boeu aux pieds. » Sous différents déguisements, Riel nargue la police. On dit même qu’un certain soir, en sortant de la Chambre des communes, il a demandé une chique à un policier sans que celui-ci ne se doute un instant de l’identité de son interlocuteur.

Un réseau de complicités

      Le 7 avril, environ 500 francophones s’assemblent au village de Hull pour appuyer Riel. Une autre réunion a lieu en même temps à la Pointe-Gatineau. Jamais les policiers ontariens n’auraient pu arracher Louis Riel des mains de ces hommes parce que, d’après Adrien Moncion, « ...pour nos gâs (sic), se battre c’était comme aller aux noces. » La population est aux aguets et une centaine d’hommes se donnent le mot pour venir au secours de Riel au cas où on s’en prendrait à lui. Ils ont convenu de se rassembler à l’appel d’un certain Joseph Pariseau, gardien de la pompe à incendie, rue Duke (Leduc), à Hull.

         Mais les sbires orangistes ont flairé les traces de Riel et celui-ci convient qu’il vaut mieux quitter Hull. Accompagné d’Isaïe Richer et d’Adrien Moncion, Riel se rend à Angers, chez Xavier Moncion, père d’Adrien, où il reste environ deux semaines. Puis il revient dans la région de Hull. Il loge d’abord chez un certain Dumontier de la Pointe-Gatineau et ensuite chez Aldebert Quesnel qui demeurait rue Wellington, à Hull. Comme on peut le constater, Louis Riel bénéficie d’un réseau de complices bien organisé. Et ce réseau est non seulement composé d’amis, mais aussi de parents bien ancrés dans la région. En effet, une tante de Louis, Marie-Louise Riel – surnommée la Sauvagesse et aussi l’Ange gardien de la rivière (Lièvre) – qui a épousé Robert Richard McGregor en 1826 à Oka, a trois enfants et vit habituellement au lac McGregor.

         Riel retourne à la Pointe-Gatineau où sa tante, Marie-Louise Riel, lui a fixé un rendez-vous. Celle-ci, accompagnée de son petit-fils Régis McGregor, le conduit à Buckingham, probablement chez François Latour époux d’Élisabeth McGregor. Enfin, Louis Riel gagne Montréal où il loge chez sa tante Lucie Riel, épouse de John Lee, avant de partir pour Saint-Paul, au Minnesota, où il arrive le 19 mai 1874.

Les pendards

         De retour au Manitoba, Riel est réélu pour une troisième fois député de Provencher. Mais le gouvernement fédéral a proscrit le chef métis qui s’exile aux États-Unis où il y épouse une jeune métisse, Marguerite Monet dite Belhumeur. Rentré au Canada, Riel participe à rébellion des Métis et des Amérindiens de l’Ouest en 1885. Mais les rebelles sont défaits par les troupes canadiennes beaucoup plus nombreuses. Riel se rend alors à la police à cheval du Nord-Ouest.

         Louis Riel est jugé à Regina pour haute trahison et condamné à mort. La condamnation soulève un tollé de protestations presque partout au Québec, protestations auxquelles le premier ministre conservateur du Canada, John A. Macdonald, qui est favorable aux orangistes pour des raisons bassement électorales, aurait répondu : « Même si tous les chiens de la province de Québec aboient, Riel sera pendu. » Le 16 novembre 1885, Riel est pendu haut et court.

SOURCES :

Boutet, Edgar, Le bon vieux temps à Hull, tome 1, Hull, éd. Gauvin, 1971.
Dictionnaire biographique du Canada, vol. 11.
Lalonde, Violet, Louis Riel, manuscrit dactylographié, incomplet, ANQ-O, P1000, D65.
Lapointe, Pierre-Louis, Buckingham, ville occupée, Hull, éd. Asticou, 1984.
Le Droit (Ottawa) 27 février et 13 mars 1924, témoignages de Florimond Desjardins et d’Adrien Moncion.
Ouimet, Raymond, Hull : Mémoire vive, Hull, éd. Vents d’Ouest, 1999.