Préserver le patrimoine gatinois

       Au Québec, et plus particulièrement à Gatineau, il semble que nous ayons oublié que le monde existait bien avant la « Révolution tranquille » et la télévision. Au nom de la liberté, les générations de l'après-guerre ont fait sauter les valeurs traditionnelles et elles ne laissent aucun cadre de vie à ceux qui les survivront. « Depuis que le monde est monde, les fils se veulent différents des pères. Mais rarement aura-t-on vu, dans l’Histoire, une jeunesse (génération) en si grande rupture avec ses aînés et vice-versa. La faille culturelle donne le vertige : césure brutale d'une tradition par l'anémie des hiérarchies parentales, scolaires, civiques, et qui fait que la jeunesse ne trouve plus même à quoi désobéir...»

       Il est urgent de protéger notre patrimoine. Mais qu'est-il ? La Ville de Gatineau définit le patrimoine comme suit : L'ensemble des éléments, culturels ou naturels, matériels ou immatériels, possédant une valeur de mémoire, reconnus en tant que témoins du passé, de la culture et de l'identité d'une communauté et qui, appropriés et transmis collectivement, méritent d'être protégés, conservés et mis en valeur.

       Pourquoi protéger ce patrimoine ? Parce que sans patrimoine, le monde serait privé de son passé, c'est-à-dire de son histoire, de sa mémoire. Or, l'histoire est utile à la compréhension du monde dans lequel nous vivons. Depuis des millénaires, des femmes et des hommes se sont efforcés à améliorer leur sort et de laisser à leurs enfants un monde plus hospitalier. Ainsi, l'histoire nous permet-elle d'apprendre de leurs expériences, d'éviter leurs erreurs et de poursuivre leurs efforts pour laisser à celles et ceux qui nous suivront un monde meilleur.

       Pour paraphraser l’écrivain canadien, John Saul, je dirais qu'à Gatineau « Nous avons une élite qui s’est édifiée sur – et aux dépens de – la mort de la mémoire. Pas seulement la mémoire du passé lointain. Celle du passé récent aussi [...] Le Saint gregroire de nazianzejpg 1souvenir et l’avenir font partie d’un réseau indissociable qui nous aide à nous rappeler précisément les fondements sur lesquels s’est édifiée notre civilisation et partant, à orienter nos actions de manière à satisfaire nos besoins et à servir nos intérêts. « Ceux qui ne connaissent pas l'histoire, disait le philosophe espagnol George Santayana, sont condamnés à la revivre. » Par ailleurs, les patrimoines architecturaux, artistiques ou techniques servent à découvrir le savoir-faire des hommes du passé pour s'en inspirer.

       Jamais le genre humain n’a eu des moyens de communication aussi puissants que ceux dont il dispose aujourd’hui. Mais ces moyens ne visent qu’un but : celui de faire consommer.

Individualisme et consommation

       Notre monde devient de plus en plus inintelligible. Autrefois, les parents avaient de nombreux enfants, aujourd’hui, ce sont les enfants qui ont de nombreux parents et grands-parents. Certains gamins ne savent même pas ce qu’est un grand-oncle. Ils connaissent parfois un ou deux cousins germains ? « Mais c'est quoi un grand oncle ? » m’a un jour demandé un jeune... adulte !

       L’individualisme actuel est un conditionnement mis de l’avant, entretenu et exploité par les grandes entreprises transnationales qui cherchent à isoler les gens pour pouvoir mieux les contrôler, les dominer et, surtout, les faire consommer. Ce qui a pour effet d’engendrer une solitude qui mène parfois au suicide.

       Le patrimoine, l'histoire et les archives se veulent des instruments de culture qui contribuent à la préservation de la mémoire collective et de notre identité régionale. Et dans un monde où la vie communautaire est en régression, cette mémoire prend encore plus d’importance, car c’est une forme de thérapie contre l’anonymat des grandes villes et la perte des liens familiaux, un refus de la dépersonnalisation.

       Disons tout de suite qu'il n'y a pas de petite et de grande l'histoire ni de petits et de grands patrimoines. Il y a l'histoire, il y a le patrimoine, c'est tout. Selon le professeur de cégep Pierre Corbeil, l'histoire c'est : « ...la perpétuelle reconstruction d'une illusion nécessaire, celle de la continuité de la réalité à travers les générations. C'est la lutte pour préserver l'équilibre mental de tout un univers. [...] C'est la frontière entre l'être et le néant. »Rue Notre-Dame-de-l'île, Hull Aussi, perdre notre patrimoine, qu'il soit architectural, archivistique ou culturel, c'est perdre une partie de notre identité, une partie de notre différence, c'est sombrer dans l'Alzheimer social.

       La recherche de l'identité, d'un sentiment d'appartenance à un groupe, à une culture, passe par la connaissance du passé sur laquelle brode l'imaginaire. Les sociétés et les individus prennent de plus en plus conscience de vivre, de passer, dans le temps, et tous les témoignages de leur passé sont pour eux des repères indispensables. Ainsi le patrimoine peut-il faire comprendre aux immigrants comment la société d'accueil s'est organisée pour survivre, avec son génie et son courage. Elle a résolu les problèmes qui se sont posés dans le temps et dans l'espace, concernant le milieu naturel, les possibilités techniques et la société globale.

Comment préserver ce patrimoine

       Comment préserver notre patrimoine ? Dans un premier temps, il faut pouvoir l'identifier pour ensuite le faire connaître. Par la suite, il faut sensibiliser les Gatinois à l'importance de sa protection, puis le promouvoir, le valoriser et le sauvegarder en étant créatif (transformation de l'usage), par exemple en développant un guide du patrimoine et de rénovation de qualité à l'usage des propriétaires, en créant un musée régional d'histoire, etc. Enfin, il faut instaurer des politiques et des cadres juridiques, mettre eu œuvre des aides financières et reconnaître les efforts de celles et ceux qui le protègent.

       Il y a quand même des choses qui se font à Gatineau. La Ville s'est dotée d'une politique culturelle qui comprend une politique du patrimoine. Elle appuie divers organismes qui font la promotion du patrimoine comme des musées, sociétés d'histoire, la revue Hier encore, etc. Mais peu de bâtiments sont protégés. Il reste donc beaucoup à faire dans ce domaine. Enfin, sachons que la préservation du patrimoine est l'affaire de tous.

Sources :

L'Actualité, 1er mai 1994, page 5, éditorial pris de la revue française « Le Point ».
L'Agora, « Le seul texte d'histoire que vous aurez jamais à lire », vol. 1, no 4, décembre 1993-janvier 1994, page 8.
Conserver le patrimoine pourquoi ?, Site Internet consulté le 17 novembre 2016 à l'adresse suivante : http://www.icem-pedagogie-freinet.org/sites/default/files/28Npatrimoine.pdf
SAUL, John, Les bâtards de Voltaire, éd. Payot & Rivages, coll. Essai, Paris, 1993, p. 478.

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