Une provocation orangiste à Hull en 1911

         

Orange

          De nombreuses organisations religieuses ont pour caractéristique première un certain fanatisme, ce qui les pousse à considérer leurs croyances comme la seule valable. Et quand des fidèles se sentent lésés dans leur croyance, il arrive qu'ils fomentent des provocations. Voilà pourquoi on parle tant, ces temps-ci, d’accommodements raisonnables. 

          L’Ordre d’Orange est une société fraternelle protestante fondée en 1795 en Irlande pour commémorer la victoire de Guillaume d'Orange (Guillaume III d’Angleterre 1650-1702, né Orange-Nassau aux Pays-Bas) sur les catholiques lors de la bataille de la Boyne en 1690. Pendant l'insurrection irlandaise de 1798, l'ordre d'Orange est devenu le principal lien entre le gouvernement britannique et les protestants d'Irlande, alors que les orangistes remplissaient les rangs de la milice volontaire et occupent la majorité des postes de la fonction publique.

      La Grande Loge d’Orange d'Amérique du Nord britannique a été fondée en janvier 1830 à Brockville dans le Haut-Canada (Ontario). En 1844, l'influence électorale des orangistes était telle que John A. Macdonald (premier ministre) est devenu membre de l'ordre. Cet ordre réputé ultra-protestant et fanatique est franchement hostile aux catholiques et aux francophones. On peut même dire qu’il a eu des prises de position racistes au cours du XXe siècle.

Provoquer pour provoquer

      Année après année, l’Ordre a l’absurde tradition de défiler dans les rues des quartiers catholiques de Belfast, en Irlande du Nord, pour rappeler à ses habitants leur défaite de 1690. C’est évidemment une belle façon de mettre le feu aux poudres…

     Au printemps 1911, les orangistes décident de venir célébrer dans l’ancienne ville de Hull (Gatineau) la victoire de leurs coreligionnaires à la bataille de la Boyne. On s’attend à ce que 10 000 à 12 000 orangistes pourraient défiler dans les rues de la ville le 12 juillet, et ce, dans le but de « faire l’éducation du peuple » ! Rapidement s’élève un concert de protestations. Se sentant provoquer dans leur foi catholique, le Cercle Reboul, l’Alliance nationale, l’Ordre des forestiers du Canada, la Congrégation des jeunes gens de la paroisse Notre-Dame-de-Grâce, et même la Commission scolaire locale demandent au maire Urgel Archambault d’intervenir et d’empêcher les orangistes de venir célébrer à Hull, ville dont la population est à plus de 90% catholique.

      L’ultramontain maire Archambault (il  consacrera la ville au Sacré-Cœur), qui anticipe du désordre, écrit alors au grand maître des orangistes, un certain T. S. Sproule, pour qu’il dissuade son organisation de venir célébrer en Outaouais en tentant de lui faire comprendre que défilé prévu est offensant pour les catholiques. Sproule lui répond que les orangistes n’ont aucunement l’intention de provoquer la population hulloise, mais veulent tout simplement « jouir des droits que tout libre sujet britannique dans un pays protestant qui, par sa constitution, garantit liberté et droits égaux à tous ». Enfin, Sproule écrit qu’il n’a pas le pouvoir de modifier les décisions de son ordre et que le 12 juillet suivant, les Hullois n’auront qu’à vaquer à leurs occupations habituelles…

L'impuissance du maire

      Il y a dans la lettre de Sproule un air de mauvaise foi. En effet, quelques jours plus tard, les citoyens apprennent que le défiler des orangistes traversera toute la ville et qu’il passera même devant l’église Notre-Dame-de-Grâce !

     Les autorités religieuses catholiques de la ville demandent aux fidèles de ne pas intervenir dans la fête orangiste. La population est indignée et le maire Archambault déclare solennellement :

Je me ferais un devoir de saluer et de souhaiter la bienvenue à des anglicans ou des méthodistes qui viendraient célébrer à Hull une fête de leur culte, mais je veux qu’il soit compris que les orangistes viennent ici sans notre autorisation et qu’en même temps, il est impossible de les empêcher de célébrer leur fête dans nos murs.

       Le maire veut que ses commettants comprennent que c’est malgré lui que les orangistes viendront fêter à Hull. Un peu plus tard, il demande à ses concitoyens de déserter les rues le 12 juillet suivant. De fait, le maire ne voit pas d’objection à ce que les orangistes tiennent leur pique-nique annuel à Hull, mais estime que leur défilé est une provocation à l’endroit des catholiques et, plus particulièrement, à l’endroit de la petite minorité irlandaise catholique de Hull, ce en quoi il avait raison.

      Le journal Le Temps appuie évidemment le maire de Hull. Mais les journaux de langue anglaise estiment que ce défilé aura une influence salutaire sur la population en général et sur le maire et la police en particulier. Un pasteur méthodiste exhorte les orangistes à ne pas battre en retraite et déclare : « Cette colonie est anglaise […] ! Et il a raison : le Canada est toujours une colonie anglaise sans constitution, sans nationalité, sans drapeau, sans hymne national.

      Le 11 juillet, soit la journée précédant l’anniversaire de la bataille de la Boyne, l’Ordre d’orange annonce, qu’invité par la loge locale, ses membres défileront à Hull le lendemain et qu’ils seront très nombreux. Dix mille à douze mille membres d’un ordre réputé pour être fanatique qui promet de défiler dans les rues d’une ville d’environ 14 000 âmes a de quoi faire frémir plus d’un maire, plus d’un policier.

      Le 12 juillet 1911, comme promis, les orangistes défilent à Hull. Mais au lieu des 10 000 à 12 000 membres promis, il y en a que quelques centaines qui marchent dans la ville. Et à la demande des orangistes locaux, le défilé s’abstient de passer devant l’église paroissiale. Les rues de la ville sont désertes. Il n’y a qu’un seul incident vite étouffé par la police locale. Quant au pique-nique, il n’attire que 1 200 à 1 300 orangistes. L’un des organisateurs de la fête, le révérend Boyce, conclut la journée en déclarant qu’il fallait rendre justice aux catholiques romains qui n’avaient déclenché aucun incident pouvant offenser les orangistes. Et il ajoute que le maire de Hull avait sérieusement besoin d’un tonique pour ses nerfs !

Sources

Historica.

Le Temps (Ottawa) 4, 5, 6, 11, 12 et 13 juillet 1911.