Du carême au poisson d'avril

       Carême est un mot dont la définition échappe à beaucoup de monde de nos jours. Quant au poisson d’avril, c’est une espèce en voie d’extinction.

       Le carême semble remonter aux premiers temps de la chrétienté quand les Apôtres, pour associer tous les membres de l’Église à la passion, à la mort et à la résurrection du Christ, ont imaginé une période annuelle de jeûne d’une quarantaine de jours. Le carême est donc un temps de pénitence en préparation à la fête de Pâques. Le mot dérive du latin quadragesima ou « quarantaine ». Le chiffre quarante est d’ailleurs symbolique : il rappelle les quarante années que le peuple hébreu, libéré par Dieu de l’esclavage d’Égypte, a passées dans le désert avant d’entrer dans la Terre promise et aussi les quarante jours passés par Jésus dans le désert.

       Au Québec, sous le régime français, quand venait le mercredi des Cendres, les fidèles étaient tenus de se présenter a`la messe au cours de laquelle le célébrant bénissait les cendres et en déposait une pincée sur la tête de chacun des paroissiens en répétant la phrase de la Genèse : « Souviens-toi, ô homme, que tu es poussière et que tu retourneras en poussière. »

Mercredi des Cendres

       Avec le mercredi des Cendres commençait donc une longue période de jeûne. En 1702, Mgr de Saint-Vallier, évêque de Québec, écrivait que jeûner « c’est s’abstenir de l’usage de la chair, se contenter d’un seul repas, sur le midi, d’une légère collation le soir. » Tous les fidèles bien portants, de 21 à 60 ans, y étaient tenus. En tout temps également, on faisait maigre, sauf les dimanches. Remarquez que s’abstenir de l’usage de la chair sous-entendait aussi l’abstinence sexuelle. De là peut-être l’expression assez éloquente : avoir un visage de carême !

       L'Église contrôlait l'observance du carême par la confession et la délation. Et on ne lésinait pas sur l’application du carême qui était une loi tant civile que religieuse au temps de la Nouvelle-France. Par exemple, en 1670, un homme de l’île d’Orléans, Louis Gaboury, s’était avisé de consommer de la viande un jour de semaine sans la permission de son curé. Dénoncé par un voisin, il a dû comparaître devant le juge de la cour seigneuriale qui l'a condamné, séance tenant, à être attaché au poteau public durant trois heures. Le capitaine de la milice l'a conduit par la suite à la porte de l’église où, à genoux, mains jointes et tête nue, il demandait pardon à Dieu, au Roi et à la Justice. Il lui aussi fallu verser en outre une amende de 20 livres.

       À la fin du XVIIIe siècle, les exigences du carême sont moins dures. On tolère la consommation d’œufs et de produits laitiers et on accorde la permission de manger de la viande quatre jours sur sept et d’utiliser la graisse animale pour la cuisson des aliments. Au XIXe siècle, les ecclésiastiques se montrent tolérants envers les personnes qui se livrent à un travail physique : on leur demande simplement d’éviter de manger à leur faim. APoisson avrilu XXe siècle, les enfants sont privés de bonbons et de desserts pendant le carême, sauf le dimanche. Aujourd’hui, le carême est à toutes fins utiles disparu de nos mœurs remplacé par la consommation à outrance. La religion des commerçants s’est substituée à celle des prêtres !

Le poisson d'avril

       Vers la fin du carême est apparue cette fameuse journée du « poisson d’avril ». Son origine est controversée. Plusieurs ouvrages attribuent à l'expression poisson d'avril une origine liée à la corruption de la passion de Jésus-Christ qui aurait eu lieu le 3 avril : Jésus étant renvoyé d'un tribunal à l'autre et contraint de faire diverses courses par manière d'insulte et de dérision, on aurait pris de là la froide coutume de faire courir et de renvoyer, d'un endroit à l'autre, ceux dont on voulait se moquer.

       Il y a, à mon avis, une explication plus vraisemblable. Pendant longtemps, l’anarchie était totale en ce qui touchait la date du début de l’année. Dans certaines villes, l’année commençait le 1er mars, dans d’autres, le 15 décembre ou à Noël, ailleurs l’année commençait à Pâques – fête à date flottante – ou encore le 1er avril. En 1235, par exemple, l’année a commencé à l’Annonciation (25 mars) et les cadeaux du Nouvel An s’échangeaient au début avril. À partir du XIVe siècle, l’année débutait le 1er avril à Paris et dans une bonne partie de la France, mais cette date n’était pas reconnue partout et encore moins dans toute l’Europe

       Le décalage des dates ne facilitait pas l’établissement de contrats d’intérêts, ni la tenue des comptes des marchands et des foires, ni celle des budgets des villes ou du royaume. En 1563, Charles IX, roi de France, a décidé de mettre de l’ordre dans le calendrier en fixant le début de l’année au 1er janvier pour toute la France. Ce changement a eu pour effet de décaler les échanges de cadeaux et d'étrennes qui marquaient le passage à la nouvelle année. Pour semer le doute au sujet de la date réelle du Nouvel An, certains ont persisté à offrir des présents en avril. Avec le temps, les petits cadeaux d'avril se sont transformés en cadeaux pour rire, en blagues, puis en stratagèmes pour piéger les autres.

       Au XVIe siècle les cadeaux que l'on s'offrait au Nouvel An, donc en avril, étaient souvent alimentaires. Cette date étant à la fin du carême, période durant laquelle la consommation de viande est interdite chez les chrétiens, le poisson était le présent le plus fréquent. Lorsque les blagues se sont développées, l'un des pièges les plus courants était l'offrande de faux poissons. Puis, on en est venu à accrocher un poisson de papier dans le dos de l’autre pour lui jouer un tour.

       La tradition de la blague du 1er avril s'est peu à peu diffusée dans toute l’Europe comme aussi la date du début de l’année. Elle s'exprimait de différentes manières en fonction des pays. En Angleterre, par exemple, le 1er avril est l' « April's fool day ». Les farces ne se font que le matin et si vous êtes piégé, vous êtes « une nouille ». En Écosse, les farceurs peuvent également sévir le 2 avril. Au Mexique, l'unique tour consiste à subtiliser le bien d'un ami. La victime aura en échange des bonbons et un petit mot lui indiquant qu'il s'est fait avoir.

       Le 1er avril est un temps de canulars. Il y a quelques années,journal Le Droit avait montré une baleine échouée dans la rivière des Outaouais, devant le Musée des civilisations à Hull, en première page de son journal. Plusieurs avaient cru à cet impossible échouage. En 1999, la BBC avait fait croire aux Anglais que le God Save the Queen serait remplacé par un hymne européen chanté en… allemand. La station de radio a été inondée d’appels de personnes scandalisées.

Sources :

Attali, Jacques, Histoires du temps, Paris, Éd. Fayard, 1982.
Provencher, Jean, Les quatre saisons dans la vallée du Saint-Laurent, Montréal, éd. du Boréal, 1988.
Le Petit catéchisme, 1901.