La France a-t-elle abandonné le Canada ?

        La France est souvent accusée d'avoir abandonné le Canada aux Britanniques à la signature du traité de Paris en 1763. Est-ce vrai ? Voyons voir. La Guerre de Sept Ans commence en Amérique le 28 mai 1754 quand les Français construisent le fort Duquesne (Pittsburgh) dans la vallée de l'Ohio. Les colons britanniques, qui convoitent la vallée, en sont irrités et construisent un fort près de celui des Français : Fort Necessity.

        Le commandant du fort Duquesne envoie l'un de ses adjoints, le sieur de Jumonville, en délégation auprès de l'officier virginien, George Washington, futur président des États-Unis d'Amérique, en vue de le prier de quitter les terres du roi de France. Washington, âgé de 22 ans, attend avec ses alliés iroquois la petite troupe. Les Français arrivent, drapeau blanc en tête ; Jumonville se prépare à lire son ultimatum quand des soldats anglais tirent sur la troupe. Blessé, Jumonville est achevé par un chef iroquois ; neuf de ses soldats sont aussi tués. Les autres, au nombre d'une vingtaine, sont capturés. Avant même que la guerre soit déclarée, les Britanniques s'emparent de 300 navires et 6 000 marins français, geste de piraterie qui désorganise la flotte française.

        C'est le début de la guerre en Amérique. France et Grande-Bretagne envoient des troupes dans les coloniesSoldats francais 1757. Louis XV expédie 13 738 officiers et soldats en Nouvelle-France pour épauler les 80 000 habitants de la colonie, alors que les Britanniques en dépêcheront autour 20 000 pour épauler les 1 500 000 habitants de la Nouvelle-Angleterre. La Nouvelle-France est déjà en mauvaise posture, parce qu'en 1713, Louis XIV avait cédé une partie de l'Acadie aux Britanniques par le traité d'Utrecht qui avait mis fin à la Guerre de Succession d'Espagne. Les Britanniques contrôlait désormais une bonne partie du golfe Saint-Laurent.

Une guerre coûteuse en hommes et en argent

        À cause de l'incompétence, sinon de la paresse, des ambassadeurs français à Berlin et à Londres, la Prusse et la Grande-Bretagne deviennent des alliés. Louis XV s'allie alors à l'empire autrichien, un ennemi depuis 250 ans ! C'est une grave erreur, parce que l'Autriche a des objectifs qui ne cadrent pas avec ceux de la France. Quoi qu'il en soit, le 29 août 1756, la Prusse envahit la Saxe avant que l'Autriche tente de reprendre la Silésie qu'elle a perdue au cours de la guerre précédente. Ainsi, la France se laisse entraîner dans une guerre européenne, au côté de l'Autriche et de la Russie[i], contre la Grande-Bretagne et la Prusse, où elle n'a rien à gagner. La guerre, dite de Sept Ans, se déroule sur quatre continents : Afrique, Amérique, Asie et Europe.

        Les armées de Louis XV remportent pas moins 70 des 115 batailles terrestres qu'elles livrent aux Britanniques. En Nouvelle-France, les troupes franco-canadiennes obtiennent 24 victoires contre 14 pour leur ennemi. Mais les généraux français perdent les batailles les plus importantes alors que la marine britannique règne sur toutes les mers du globe et empêche les Français d'envoyer des renforts dans ses colonies.

        En dépit de ses nombreuses victoires, la France perd la guerre et tous ses territoires d'outre-mer. C'est ainsi que la Grande-Bretagne s'empare du Canada, de territoires en Inde et en Afrique, de même que de nombreuses îles à sucre des Antilles. Mais comme les commerçants anglais ne veulent pas voir le prix du sucre diminuer, les autorités britanniques décident de remettre une partie des îles à sucre antillaises à la France, mais de conserver le Canada. Le premier gouverneur anglais du Canada, James Murray, confie à un officier français : « Si nous sommes sages, nous ne le [Canada] garderons pas. Il faut que la Nouvelle-Angleterre ait un frein à ronger et nous lui en donnerons un qui l'occupera en ne gardant pas ce pays-ci. » Mais Londres n'écoute pas la sage suggestion de Murray et Louis XV n'a pas vraiment le choix de mettre fin à la guerre et de se retirer de la Nouvelle-France, car les coffres de l'État sont vides tellement le conflit lui a coûté cher. C'est donc par le traité de Paris, signé le 10 février 1763, que la Nouvelle-France tombe dans le giron des Britanniques. La Guerre de Sept Ans aurai coûté la vie à environ 500 000 soldats.

L'abandon volontaire

        Si la France n'avait pas eu d'autre choix que celui de céder le Canada, elle pouvait tout de même essayer de le reprendre. En effet, sous le benêt Louis XVI, la marine française se renforce tant et si bien qu'elle parvient à battre les Britanniques au cours de la guerre d'indépendance des États-Unis (1775-1782). Le monarque français avait décidé d'appuyer militairement les insurgés états-uniens pour venger la France de sa défaite de 1763, ce qui Louisianeéquivalait à scier les pattes du trône sur lequel il était assis, puisque les États-Unis prônaient des idées républicaines qui feront fureur en France. Il envoie donc une dizaine de milliers d'hommes combattre auprès des insurgés. Mais dans un traité passé en 1778, Louis XVI s'engage auprès des États-uniens à ne pas reprendre son ancienne colonie canadienne. C'est ainsi que le roi a abandonné les Canadiens à ses ennemis.

                Napoléon Bonaparte n'est pas plus intéressé par l'Amérique que Louis XVI ne l'a été. De fait, la France est obnubilée par l'Europe alors que l'insulaire Grande-Bretagne donne priorité au grand large, ce qui est toujours le cas, pour preuve le Brexit. Le 30 avril 1803, Napoléon Ier, qui manque là carrément d'intuition, vend l'immense territoire de la Louisiane pour 15 millions de dollars et abandonne à leur sort 50 000 louisianais francophones et plus de 2 millions de km2 de territoire !

        Nous pouvons donc affirmer que ce sont Louis XVI et Napoléon Ier qui ont aveuglément abandonné l'Amérique francophone aux puissances anglo-saxonnes alors que Louis XV a manqué de discernement. L'histoire s'est toutefois chargée de venger Acadiens, Canadiens et Louisianais : Louis XVI a eu la tête tranchée en 1793 et Napoléon est mort en exil, à l'île Sainte-Hélène en 1821, dépouillé de tous ses titres impériaux. Si les monarques français, pourtant puissants (au XVIIIe siècle un Européen sur quatre était Français), avaient été plus clairvoyants, l'histoire du monde aurait été bien différente. Mais attention : il ne faut pas confondre le peuple français avec ses dirigeants.

Sources :

DZIEMBOWSKI, Edmond, La Guerre de Sept Ans, Québec, éd. du Septentrion, 2015.

CASTEX, Jean-Claude, Dictionnaire des batailles terrestres franco-anglaises de la Guerre de Sept Ans, Québec, Les Presses de l’Université Laval, 2006.

Hérodote, site Internet consulté le 6 septembre 2017 : https://www.herodote.net/28_mai_1754-evenement-17540528.php

Projet Montcalm, Société généalogique canadienne-française, site internet consulté le 6 septembre 2017 : http://sgcf.com/index.php?path=content&section=activites&subsection=projet&page=projet_montcalm

 

[i] La Russie a changé de camp en 1762 alors que l'Espagne s'est jointe à l'Autriche et à la France la même année.

×