Ottawa et la reine Victoria : un mythe !

       Six villes canadiennes ont eu le titre de capitale du Canada soit Québec, Kingston, Montréal, Toronto et Québec (incendie du parlement) en alternance et Ottawa. Il y aura bientôt 162 ans, soit le 31 décembre prochain, qu’Ottawa a été désignée capitale du Canada-Uni.

       Québec a non seulement été la capitale du Canada, c’est-à-dire de la Vallée du Saint-Laurent, mais aussi celle de la Nouvelle-France. La ville est restée capitale à l’avènement du régime britannique. Quand le Canada a été divisé en Bas et Haut Canada, Québec a été la capitale du Bas-Canada et Niagara-on-the Lake, puis York (Toronto) ont été successivement capitales du Haut-Canada.

       Mais lors de l’union forcée des deux Canadas, le gouverneur a fait de Kingston la capitale du Canada-Uni. La population du Bas-Canada s’est opposée à ce choix ; elle aurait aimé voir Montréal ou Québec comme capitale. C’est au cours de ce débat (1841) que la ville de Bytown (Ottawa) ait été pour la première fois proposée pour devenir capitale. Mais la ville avait une si mauvaise réputation que la proposition a fait sourire. La question du choix d’une capitale est revenue en 1843. Trois noms ont été de nouveau proposés : Kingston, Montréal, Bytown. Et c’est Montréal qui a été choisie.

Incendie du parlement

       Montréal sera capitale pendant cinq ans, c’est-à-dire jusqu’en avril 1849 quand un groupe de tories a mis le feu à l’édifice parlementaire au moment où la Chambre décidait d’indemniser les familles qui avait subi des pertes matérielles aux mains des Britanniques et des volontaires pendant les troubles de 1837-1838.

       La session parlementaire de 1849 s'est terminée à Toronto. Par la suite, on a décidé d’alterner les réunions de la Chambre tous les 4 ans entre Toronto et Québec pour calmer les esprits. Pour le gouverneur Elgin, Toronto constituait un choix idéal, car elle ne comptait pas moins de 25 loges… orangistes !

       Des journalistes ne voyaient pas d’un bon œil la ville de Toronto. Un Torontois a même écrit que la ville était indigne du Parlement où la police était « condamnée pour incapacité et poltronnerie… » et où le crime restait impuni.

Un pays papiste

       En 1856, John Sandfield Macdonald a estimé que le temps était arrivé où la convocation du Parlement alternativement à Québec et Toronto devait être discontinuée. Ont alors été proposées comme capitale du Canada-Uni les villes de Hamilton, Kingston, Montréal, Ottawa et Québec. La Chambre d’assemblée a alors tenu un vote et Québec l’a emporté par 64 voix contre 56. Pour le Globe de Toronto, il était inadmissible de faire de Québec la capitale du pays « ...dans le centre d’une ville papiste, dans un pays papiste ! » À noter que pour le Globe, le Canada-Est (Québec) était un pays ! Le Globe a même demandé la séparation du pays si Québec devenait capitale.

       Au moment de l’ouverture de la session Ottawade 1856, à Toronto, un journaliste du Canadien a écrit : « Cette multitude qui ne formait qu’une masse compacte, offrait un aspect tellement différent de celui de la population de Québec que je me suis cru, pour un moment, lancé au milieu d’une horde de barbares ! »

       La joie des citadins québécois a été de courte durée, car le Conseil législatif prétendait ne pas avoir été consulté par la Chambre d’assemblée et a refusé de voter le budget nécessaire à la construction des édifices gouvernementaux. Sous cette volte-face, il faut voir l’intense lobbying des fameux barons du bois qui contrôlaient les forêts de l’Outaouais. C’est ainsi que les autorités gouvernementales « auraient décidé » de remettre le problème du choix d’une capitale permanente dans les mains de la reine Victoria.

       Edmund Walker Head, nouveau gouverneur général du Canada, a alors invité les cinq villes principales (Kingston, Montréal, Ottawa, Québec et Toronto) du pays à lui faire parvenir un mémoire à l’appui de leurs prétentions aux titre et rôle de capitale. Head avait alors déclaré qu’il serait inconvenant de sa part de paraître donner un avis au nom du Conseil exécutif sur une question soumise particulièrement à la discrétion de la reine.

Un parti pris

         La reine a-t-elle choisi le lieu de la nouvelle capitale ? En vérité, non. Ça, c’est de l’histoire dite « officielle », celle qu’un certain establishment aime propager pour créer des mythes fondateurs ! En effet, le monarque britannique règne, mais ne gouverne pas De fait, le gouverneur du Canada-Uni, dûment chapitré par les barons du bois, a un parti pris et privément, il écrit un mémoire confidentiel appuyant fortement le choix d’Ottawa (Bytown), et il est presque certain, dit-on, que la vigueur de son exposé a amené la reine à choisir Ottawa à la fin de 1857 (Head se trouvait en Angleterre à ce moment). De plus, les politiciens ne sont pas restés à l’écart : John A. Macdonald et George-Étienne Cartier, copremiers ministres du Canada-Uni, avaient passé une entente : la capitale à Ottawa contre la résidence permanente du gouverneur général… au Québec. Marché de dupes s’il en est un puisque l’entente ne sera pas respectée. En 1858, un vif débat à la Chambre a suivi cette décision : on a dû voter pas moins de 14 fois et il y a eu un remaniement du cabinet avant que le choix d’Ottawa soit confirmé comme capitale d’une confédération qui n’est, de fait, qu’une fédération. Enfin, c’est le 22 novembre 1865 qu’Ottawa est devenue une véritable capitale lorsque s’y est tenue une première réunion du cabinet des ministres. Quant à la première session du Parlement à Ottawa, elle s’ouvrira le 8 juin 1866. Toutefois, malgré son nom, le Canada n’est toujours pas une confédération.

SOURCES

BRAULT, Lucien, Ottawa, capitale du Canada, de son origine à nos jours, Ottawa, éd. de l’Université d’Ottawa, 1942, et Hull, 1800-1950, Ottawa, éd. de l’Université d’Ottawa, 1950.
Dictionnaire biographique du Canada.
Nos Racines, vol. 7 .