Visites de Sarah Bernhardt au Canada

        Surnommée la voix d’or ou la divine, mais aussi l’Unique et le monstre sacré, Henriette Rosine Bernard dite Sarah Bernhardt est considérée comme ayant été la plus grande actrice du XIXe siècle. De fait, elle est devenue un mythe. Née le 22 octobre 1844 à Paris, elle sort du Conservatoire en 1862 et triomphe dès 1869. En 1880, elle fonde sa troupe de théâtre, puis part jouer à l’étranger : Angleterre, Danemark, États-Unis, Canada, Russie, etc. En décembre 1880, elle est à Montréal où 10 000 personnes se pressent dans la gare trop étroite pour l’accueillir aux cris de « Vive la France ». Le poète Louis Fréchette lui l’adresse un poème qui commence comme ceci : Salut Sarah ! Salut, Charmante Dona Sol !

        L’arrivée de la divine à Montréal ne faisait pas l’affaire de l’autoritaire évêque de Montréal, Mgr Fabre, qui venait de tonner en chaire contre l’immoralité de la littérature française et qui défendait à ses ouailles d’assister aux pièces de la célèbre comédienne française. N’empêche, maire, ministres, juges et avocats se pressaient pour assister aux quatre pièces jouées par la « divine » : Adrienne Lecouvreur, Froufrou, La Dame aux Camélias et Hernani.

        La divine revient à Montréal en 1891 et en 1896, triomphant à chaque représentation devant un parterre de gens d’affaires, de politiciens et d’étudiants malgré les condamnations des autorités religieuses. Mais sa plus grande tournée canadienne est celle qu’elle fait en 1905 à Montréal, Québec, Ottawa, Kingston et Hamilton. Quelques jours avant l’arrivée de la divine Sarah à Montréal, l’archevêque de Montréal, Mgr Bruchési, demande à tous les journaux de refuser toute publicité de la troupe de Sarah Bernhardt. Puis, il déclare regretter l’invasion de Montréal par le théâtre, danger pour la moralité, pour les jeunes, véritable école du péché : Nous supplions donc nos pieuses familles, si attachées encore au devoir et à la vertu, d’être sur leurs gardes, de s’abstenir de ce qu’elles sauront être pour elles une occasion de péché […]

Un éclatant succès

        Toujours est-il que les représentations de Sarah Bernhardt au Théâtre Français remportent un éclatant succès. Dépité, Mgr Bruchési déclare : Malheureusement, un grand nombre d’autres n’ont tenu aucun compte de notre parole et sont allés entendre des drames dans lesquels l’Église est insultée et la morale chrétienne foulée aux pieds […] Parmi ces autres se trouve la fine fleur de l’élite montréalaise.

        Puis la tragédienne se transporte à Québec où les autorités religieuses de plusieurs paroisses ont ameuté la population contre Sarah et ses pièces de théâtre. La Française aurait eu le malheur de dire :Sarah Bernhardt 1880 Je n’entends rien à votre peuple. Il y a des Canadiens Anglais, des Canadiens Irlandais, des Canadiens Français, des Canadiens Iroquois ! Mais pouvez-vous me dire pourquoi vous vous appelez Canadiens Français ? Vous n’avez pas plus d’une goutte de sang français dans vos veines. Puis elle aurait ajouté : Vous avez progressé au cours des vingt-cinq dernières années, mais à… reculons. Ah oui ! Je comprends que vous êtes toujours sous le joug du clergé. Ses propos ont-ils été déformés ? Plusieurs l’affirment. Quoi qu’il en soit, à la suite d’une représentation où elle remporte un succès habituel, quelques centaines d’étudiants la chahutent et lui lancent des œufs, qui n’atteignent que son carrosse, et en criant : « À bas la juive ! Mort à la juive ! »

Dans la capitale fédérale

        Sarah Bernhardt n'a fait qu'une seule visite à Ottawa. Et bien que l’ensemble du clergé ignore la vedette française, Mgr Routhier demande expressément à ses ouailles d’éviter les lieux d’amusements. Et si le journal Le Temps accepte de publier les annonces de Sarah Bernhardt, il boude ses représentations. Quoi qu’il en soit, la « divine Sarah » est accueillie à Rideau Hall, pour dîner, par le gouverneur général et Lady Grey qui assistent à sa première représentation au théâtre New Russel.

        Le soir du 6 décembre, Sarah Bernhardt donne sa première représentation : Adrienne Lecouvreur. Près de 1 500 personnes sont venues la voir jouer ; seuls quelques sièges sont vides. À l’entracte, le couple vice-royal présente une gerbe de fleurs à la divine : des œillets rouges. La grande dame joue pendant trois heures et quart… et le public est enchanté.

        Le lendemain, les journaux anglophones de la capitale encensent la tragédienne. Le Temps, lui, est silencieux. Sans doute que son propriétaire, Flavien Moffet, ne veut pas indisposer l’évêque d’Ottawa. Toujours est-il que les journaux se montrent étonnés par la vivacité de Sarah Bernhardt qui joue le rôle d’une jeune femme alors qu’elle-même a 61 ans. Mais comme le dit le critique de l’Ottawa Journal, l’actrice semble avoir 20 ans de moins. Pendant un bref moment, il nous apparaissait impossible que ce rôle d’une belle et jeune femme puisse être joué par Bernhardt à 61 ans […] Mais l’illusion s’est produite. La pièce n’était pas encore jouée que c’est Adrienne Lecouvreur qui était sur scène, pas Sarah Bernhardt ; la jeunesse, le charme étaient là, de même que le pathos et l’horreur de la tragédie dans le palpable printemps de la vie.

        Étonnamment, une partie importante de l’audience n’avait qu’une pauvre connaissance de la langue française et pourtant elle suivait avec attention la pièce. À plusieurs reprises au cours de la représentation, les spectateurs applaudissent à tout rompre. Pour le critique de l’Ottawa Citizen, Sarah Bernhardt est unique dans le monde du théâtre dramatique.

        Le lendemain soir, Sarah Berhnardt jouait la Dame aux Camélias dans le même théâtre et avec autant de succès. Le 8 décembre, elle quitte Ottawa pour Kingston, puis Hamilton où elle joue aussi pour la première et dernière fois.

        Sarah Bernhardt revient à Montréal en 1911, en 1915 et en 1917. Sa tournée nord-américaine a pour but d’inciter les Étasuniens à entrer en guerre et de convaincre les Canadiens Français à s’enrôler pour aller défendre la mère patrie. Ses dernières représentations montréalaises n’ont pas le succès escompté : les francophones boudent la divine qui joue devant des salles à moitié pleines.

        Enfin, la « divine Sarah » meurt à Paris le 19 mars 1923. On lui avait amputé une jambe neuf ans plus tôt.

Sources

Hathorn, Ramon, Sarah Berhardt and the Bishops of Montreal and Quebec, CCHA Historical Stories (53) 1986, p. 97 à 210.
Heureux qui comme… Sarah Bernhardt, Magellan & Cie, Paris, s.d.
Le Temps (Ottawa) 6 et 7 décembre 1905.
The Citizen, (Ottawa) 7 décembre 1905.
The Ottawa Evening Journal (Ottawa)  6 et 7 décembre 1905.

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