Les rites funéraires de notre passé

          Il n’y a pas si longtemps, novembre était le mois des morts. En moins de cinquante ans sont disparus la plupart des cérémonies et des rites d’antan qui accompagnaient le décès d'une personne. Même le décorum a été jeté aux oubliettes de l’histoire. Mais la mort, elle, est toujours présente même si l'on meurt rarement à la maison aujourd'hui, mais plutôt à l’hôpital, et que la plupart des défunts ne voient plus leur corps exposé, mais incinéré.

        Pensons à ceux et celles qui mouraient à la maison, ce qui a été le cas jusqu'au début des années 1960. On faisait d’abord taire la radio voire le téléviseur. Chez certains, on allait jusqu’à voiler les sources de lumière et même les miroirs de la maison afin que l’âme du défunt ne soit tentée de se mirer à loisir, retardant ainsi ou compromettant son entrée au paradis. Aujourd’hui, dans des hôpitaux de la région, il arrive encore que le personnel ouvre la fenêtre de la chambre où la personne est décédée, pour permettre à son âme de quitter ce monde[1].

         Ensuite, on accrochait un crêpe à la porte si le défunt y était exposé : noir pour un homme, gris ou violet pour une femme, et blanc pour un enfant. Si une dépouille mortelle gisait dans la maison un dimanche, on croyait généralement qu’un autre décès serait à déplorer dans la famille au cours de l’année. Puis, les proches du défunt observaient le deuil pendant un an (voilette des femmes appelée pleureuse et abandonnée au milieu du XXe siècle) – le grand deuil –, et pendant six autres mois le demi-deuil qui permettait d’assortir aux vêtements noirs du grand deuil des vêtements blancs ou violets. Quant aux hommes, ils portaient à leur bras un brassard noir. La personne qui ne suivait pas ces règles s’exposait à la réprobation générale. Je me souviens, enfant, avoir vu une femme arriver à la maison funéraire, les ongles recouverts d’un vernis rouge pompier ! Ça avait fait jaser… Et nul n’aurait osé venir à la maison mortuaire ou aux funérailles vêtu de vêtements de travail ou de sport ; chacun se mettait « sur son trente-six ».

         Pendant tout le temps que durait le deuil, on évitait de danser et même d’écouter musique joyeuse ou radio. Pour garder vivace le souvenir du disparu, on faisait imprimer des cartes mortuaires, avec la photo de la personne décédée, que l’on remettait aux parents et amis de la famille. Cette dernière pratique est revenue à la mode ces derniers temps.

Les vêtements de deuil

         Il s’agissait, dans des temps très anciens, de marquer les personnes qui vivaient en compagnie du défunt, de façon à les tenir à l’écart, à n’avoir de contact avec elles que de loin et à éviter ainsi toute contagion possible. Les proches du défunt s’interdisaient de sortir ou tout au moins de se mêler à la société des autres pendant un temps déterminé. Ils acceptaient ou on leur imposait des vêtements de forme ou de couleurs spéciales pendant un temps variable selon les sociétés, les civilisations, les époques.

         Tant à la résidence de la dépouille (jusque dans les années 1950) Lumina aubeequ’à la maison funéraire, on veillait le corps pendant trois jours (à la maison, on le veillait aussi la nuit). Puis venait le jour des funérailles à l’église. Il y avait trois classes de funérailles plus la simple absoute et la cérémonie des anges réservée aux bébés. Dans la 1re classe, l’église était toute tendue de noir et la grand-messe funèbre, accompagnée par les chants d’un chœur, était dite par trois prêtres (diacre, sous-diacre). Pour mettre en valeur le cercueil du défunt, on dressait provisoirement, au centre de l’église (allée centrale, près de la sainte table), un catafalque – sorte d’estrade funéraire sur laquelle était déposée le cercueil et qui le dégageait du sol – et dont l’élévation, la pompe et les ornements indiquaient l’importance, le rang social, du disparu.

         L’inhumation se déroulait, en présence d’un prêtre et d’un ou deux enfants de chœur, généralement au cimetière paroissial (parfois sous le plancher de l’église), lequel était alors divisé en deux parties : celle consacrée – elle comprenait aussi la fausse commune où l'on enterrait les indigents – et l’autre profane où on y inhumait les juifs, les hérétiques, les apostats, les schismatiques, les suicidés et les pécheurs publics. Une autre partie était réservée aux enfants morts sans baptême. L’hiver, la dépouille mortelle était entreposée dans un charnier (parce que la terre est trop dure) et inhumée seulement au printemps au cours d’une cérémonie collective.

         Jusqu’en 1963, l’Église a frappé d’interdit la crémation. Encore aujourd’hui, l’islam la proscrit tout comme l’orthodoxie juive. La première crémation au Canada au eu lieu au cimetière Mont Royal, à Montréal, le 18 avril 1902 lorsque le corps du sénateur Alexander Walker Ogilvie a été incinéré.

         Et jusqu’à la moitié du XIXe siècle, les monuments funéraires permanents ont été rares au Québec. À preuve la lettre suivante d’un paroissien qui, en 1813, s’adresse à l’évêque :

Je prends la liberté d’écrire à Votre Grandeur à l’égard d’une tombe que je désirais ériger dans le cimetière de Laprairie à la mémoire de ma pauvre défunte femme… Ne m’imaginant point qu’il put y avoir aucune objection […]  [le curé lui a dit] ne pourrait me le permettre sans que j’eus la permission de votre grandeur.

        Ces rites funéraires jetés aux orties font qu'il n'est pas rare que des concierges trouvent dans les casiers d'un édifice à logements multiples des urnes funéraires qui y ont été oubliées ou simplement abandonnées par les locataires qui ont quitté l'immeuble. Autre temps autres mœurs ou indifférence et disparition du respect envers celle ou celui qui n'est plus ? Bien malin celui qui saura répondre à cette question,

 

Sources:

GAGNON, Serge, Mourir hier et aujourd’hui, Québec, Les Presses de l’université Laval, 1987 .
Cap-aux-Diamants, « Patrimoine et rites funéraires », no 107.
Souvenirs personnels.

 

 

[1] J'en ai été témoin à l'hôpital de Hull à la mort de ma mère en 2010.

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