Sacrer comme un charretier (suite)

 Les condamnations     

           Aussi loin que nous remontions dans l’histoire depuis Jésus-Christ, nous constatons des peines très sévères pour punir les blasphémateurs. Par exemple, en 538 ou 539, l’empereur d’Orient, Justinien, ordonnait d’arrêter les blasphémateurs et de les soumettre aux derniers supplices, c’est-à-dire rien de moins que la peine de mort !

          En France, le blasphème était puni si sévèrement (jusqu’à la mutilation comme le percement de la langue ou aux galères) que les Français ont trouvé le moyen de transformer leurs jurons pour échapper à la justice du roi. Par exemple, mort à Dieu est devenu morbleu, tort à dieu a été transformé en tornom.

          En Nouvelle-France, dès 1621, les officiers coloniaux ont demandé au roi l’application rigoureuse de lois contre «  […] le blaspheme & autres crimes déjà trop familiers entre quelques François habitants en la dite terre. » Le 29 décembre 1635, on pose sur un pilier en face de l’Église à Québec des « Affiches & défenses, sur certaines peines ; de blasphemer, de s’enyvrer […] » Puis on a attaché au même pilier un carcan et un chevalet.

          Le premier cas recensé de châtiment pour blasphème en Nouvelle-France remonte à 1636 quand un homme a été condamné au cheval de bois pour ivrognerie et blasphème. Dix ans plus tard (15 février 1646), un domestique de M. Couillard, reconnu coupable de blasphémer en public, est mis sur le chevalet (les pieds alourdis de boulets de canon). En 1668, Jean Ronceray est convaincu d’avoir blasphémé en présence d’un membre du clergé. On lui ordonne alors de demander pardon à genoux à Dieu, à l’évêque et à l’abbé en question puis il est attaché au carcan de la basse-ville de Québec pendant sept heures (les habitants pouvaient alors lui lancer des œufs et des ordures). Pour crime de blasphème, Jacques Bigeon passe trois semaines en prison et doit payer dix livres d’amende (à peu près dix pour cent de son revenu annuel).Sacres 1

En Outaouais

          L’Outaouais a longtemps été une région riche en chantiers forestiers, ce qui en a fait un haut lieu du sacre. Comme ailleurs au pays, les autorités ont bien tenté d’enrayer cette mauvaise habitude. Par exemple, en 1909, à Hull, une certaine dame Larmouth est accusée d’avoir blasphémé dans sa demeure, rue Champlain, par des passants qu’ils l’ont entendue. Pour se défendre, la dame déclare, et je cite : « les paroles que j’ai prononcées étaient pour mon fils que je suis en train d'élever ! » Madame Larmouth a été condamnée, le 22 décembre 1909 à un mois de prison. Le recorder Desjardins a cependant suspendu la sentence sur la promesse de l'accusée de peser plus sur ses paroles à l'avenir.

          Notons que les autorités ont puni les blasphémateurs jusqu’à tout récemment. En 1971, pas moins de 126 d’entre eux se sont vus officiellement poursuivis au Québec pour avoir sacré et blasphémé.

          Dans son Guide raisonné des jurons publié en 1980, Jean-Pierre Pichette conclut que le juron est devenu « le pain quotidien de certains chefs syndicalistes et la manie malencontreuse de certains députés provinciaux. Il ne nous manque plus que le point d’exclamation auprès de la fleur de lis et l’adoption d’une sorte de Ronde des jurons [Georges Brassens, Plume Latraverse] comme hymne national. » Enfin, on trouve sur Internet une « Liste non officielle des sacres québécois » et la façon de les employer au cas il où resterait encore quelqu’un qui ne saurait comment faire !

Pour en savoir plus :

Lapointe Ghislain, Les mamelles de ma grand-mère les mamelles de mon grand-père, Montréal, éd. Québécoises, 1974.
Pichette, Jean-Pierre, Le guide raisonné des jurons, Montréal, Les quinze éditeur, 1980 ; Le Temps (Ottawa) décembre 1909.

 

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