Sacrer comme un charretier

          Il y a longtemps que nous jurons au Québec, mais jamais, semble-t-il, autant qu’en ce début de XXIe siècle. Il est vrai que nous avons eu des ancêtres portés sur les jurons. Le roi de France, Henri IV lui-même, jurait abondamment. Son juron préféré : jarnidieu pour je renie Dieu (transformé en jarnicoton). Et que dire de Rabelais (1494-1553), cet auteur français qui, dans ses écrits, a été, avec plus de talents, le précurseur de certains humoristes québécois ? Son personnage, Gargantua, jurait avec régularité en disant reniguebieu, c’est-à-dire je renie Dieu.

          Sous l’impulsion des hommes de chantier, qui organisaient souvent des concours de sacres, les blasphèmes d’origine française se sont transformés le plus souvent en inventaire d’objets liturgiques. Les jarnidieu et les Que le diable torde mon âme au bout d’un piquet sont devenus des câlisses et des tabarnaques. PancarteLes hommes de chantier et les charretiers n’avaient-ils pas la réputation d’être les plus grands « sacrards » de notre société ? D’ailleurs, on disait : « Sacrer comme un charretier ».

          Généralement parlant, on n’osait pas sacrer en présence des enfants (pour éviter le scandale), des femmes (par délicatesse) ni de ses contremaîtres ou de ses parents. Les hommes ne juraient qu’au bureau, au chantier, à la taverne. Pour les adolescents, sacrer c’était « faire son homme ».

Des campagnes contre le blasphème

          L’auteur-historien Édouard-Zotique Massicotte (1867-1947) disait qu’avec les Irlandais, les Canadiens-Français détenaient facilement « le record dans ce genre de sport linguistique ». En 1919, le président de la Société historique de Montréal, Victor Morin, allait plus loin : « On punissait les blasphémateurs en leur coupant la langue jusqu’à la racine ; on n’oserait le faire aujourd’hui par crainte de rendre toute une génération muette. »

          Dès 1922, on lance des campagnes contre le blasphème. On répand en même temps une foule d’images pieuses et d’affiches avec des slogans que l’on pose partout : « Seuls, l’idiot et l’ignorant sacrent et blasphèment. » Ces campagnes sont un lamentable échec. Et dans les années 1940, c’est au tour des femmes et des filles, qui remplacent alors les hommes dans les usines pendant toute la guerre, de ponctuer leur conversation de sacres.

          La littérature s’est emparée, dès les années 1960, des sacres à la mode. Les câlisses, crisses et tabarnacles farcissent les Salut Galarneau ! (Jacques Godbout), Les Belles-Sœurs de Michel Tremblay, etc. Puis le monde du spectacle se met lui aussi à s’en nourrir abondamment : pensons à l’Ostid ’show .

          Le monde de la politique n’est pas en reste : le 27 octobre 1970, le député libéral Louis-Philippe Lacroix s’attaque aux journalistes au moment de la Crise d’octobre : « Les câlices de journalistes qui sont allés en France sont tous des crisses de séparatistes ». On sacre aussi en anglais, mais le ministre Jean-Luc Pépin affirme, le 26 septembre 1972 : « le premier ministre Trudeau devrait proférer ses jurons en français pour ne pas offenser les anglophones. » Excusez pardon ! Enfin, les humoristes, la radio et la télévision s’en emparent et en font leurs choux gras tous les jours sur les ondes publiques avec l’approbation du CRTC.

            Comme nous sacrons beaucoup, cela démontrerait que nous nous reconnaissons dans nos éléments religieux : le juron a une saveur de défi. Quand ça va mal, quand on ne sait plus à qui s’en prendre, on ne défie plus les hommes, mais l’Église et Dieu lui-même ! Savez-vous qu’en France, les blasphèmes ont presque disparu avec la débâcle du christianisme commencée à la Révolution ? Ils ont été remplacés par « merde » et « putain de merde » !

À SUIVRE

En attendant la suite, je vous invite à écouter Jacques Labrecque, Monsieur Guindon, à l'adresse suivante : https://www.youtube.com/watch?v=xrGj4BWC27s

×