Histoire locale

Catégorie qui traite de l'histoire de l'Outaouais.

Préserver le patrimoine gatinois

       Au Québec, et plus particulièrement à Gatineau, il semble que nous ayons oublié que le monde existait bien avant la « Révolution tranquille » et la télévision. Au nom de la liberté, les générations de l'après-guerre ont fait sauter les valeurs traditionnelles et elles ne laissent aucun cadre de vie à ceux qui les survivront. « Depuis que le monde est monde, les fils se veulent différents des pères. Mais rarement aura-t-on vu, dans l’Histoire, une jeunesse (génération) en si grande rupture avec ses aînés et vice-versa. La faille culturelle donne le vertige : césure brutale d'une tradition par l'anémie des hiérarchies parentales, scolaires, civiques, et qui fait que la jeunesse ne trouve plus même à quoi désobéir...»

       Il est urgent de protéger notre patrimoine. Mais qu'est-il ? La Ville de Gatineau définit le patrimoine comme suit : L'ensemble des éléments, culturels ou naturels, matériels ou immatériels, possédant une valeur de mémoire, reconnus en tant que témoins du passé, de la culture et de l'identité d'une communauté et qui, appropriés et transmis collectivement, méritent d'être protégés, conservés et mis en valeur.

       Pourquoi protéger ce patrimoine ? Parce que sans patrimoine, le monde serait privé de son passé, c'est-à-dire de son histoire, de sa mémoire. Or, l'histoire est utile à la compréhension du monde dans lequel nous vivons. Depuis des millénaires, des femmes et des hommes se sont efforcés à améliorer leur sort et de laisser à leurs enfants un monde plus hospitalier. Ainsi, l'histoire nous permet-elle d'apprendre de leurs expériences, d'éviter leurs erreurs et de poursuivre leurs efforts pour laisser à celles et ceux qui nous suivront un monde meilleur.

       Pour paraphraser l’écrivain canadien, John Saul, je dirais qu'à Gatineau « Nous avons une élite qui s’est édifiée sur – et aux dépens de – la mort de la mémoire. Pas seulement la mémoire du passé lointain. Celle du passé récent aussi [...] Le Saint gregroire de nazianzejpg 1souvenir et l’avenir font partie d’un réseau indissociable qui nous aide à nous rappeler précisément les fondements sur lesquels s’est édifiée notre civilisation et partant, à orienter nos actions de manière à satisfaire nos besoins et à servir nos intérêts. « Ceux qui ne connaissent pas l'histoire, disait le philosophe espagnol George Santayana, sont condamnés à la revivre. » Par ailleurs, les patrimoines architecturaux, artistiques ou techniques servent à découvrir le savoir-faire des hommes du passé pour s'en inspirer.

       Jamais le genre humain n’a eu des moyens de communication aussi puissants que ceux dont il dispose aujourd’hui. Mais ces moyens ne visent qu’un but : celui de faire consommer.

Individualisme et consommation

       Notre monde devient de plus en plus inintelligible. Autrefois, les parents avaient de nombreux enfants, aujourd’hui, ce sont les enfants qui ont de nombreux parents et grands-parents. Certains gamins ne savent même pas ce qu’est un grand-oncle. Ils connaissent parfois un ou deux cousins germains ? « Mais c'est quoi un grand oncle ? » m’a un jour demandé un jeune... adulte !

       L’individualisme actuel est un conditionnement mis de l’avant, entretenu et exploité par les grandes entreprises transnationales qui cherchent à isoler les gens pour pouvoir mieux les contrôler, les dominer et, surtout, les faire consommer. Ce qui a pour effet d’engendrer une solitude qui mène parfois au suicide.

       Le patrimoine, l'histoire et les archives se veulent des instruments de culture qui contribuent à la préservation de la mémoire collective et de notre identité régionale. Et dans un monde où la vie communautaire est en régression, cette mémoire prend encore plus d’importance, car c’est une forme de thérapie contre l’anonymat des grandes villes et la perte des liens familiaux, un refus de la dépersonnalisation.

       Disons tout de suite qu'il n'y a pas de petite et de grande l'histoire ni de petits et de grands patrimoines. Il y a l'histoire, il y a le patrimoine, c'est tout. Selon le professeur de cégep Pierre Corbeil, l'histoire c'est : « ...la perpétuelle reconstruction d'une illusion nécessaire, celle de la continuité de la réalité à travers les générations. C'est la lutte pour préserver l'équilibre mental de tout un univers. [...] C'est la frontière entre l'être et le néant. »Rue Notre-Dame-de-l'île, Hull Aussi, perdre notre patrimoine, qu'il soit architectural, archivistique ou culturel, c'est perdre une partie de notre identité, une partie de notre différence, c'est sombrer dans l'Alzheimer social.

       La recherche de l'identité, d'un sentiment d'appartenance à un groupe, à une culture, passe par la connaissance du passé sur laquelle brode l'imaginaire. Les sociétés et les individus prennent de plus en plus conscience de vivre, de passer, dans le temps, et tous les témoignages de leur passé sont pour eux des repères indispensables. Ainsi le patrimoine peut-il faire comprendre aux immigrants comment la société d'accueil s'est organisée pour survivre, avec son génie et son courage. Elle a résolu les problèmes qui se sont posés dans le temps et dans l'espace, concernant le milieu naturel, les possibilités techniques et la société globale.

Comment préserver ce patrimoine

       Comment préserver notre patrimoine ? Dans un premier temps, il faut pouvoir l'identifier pour ensuite le faire connaître. Par la suite, il faut sensibiliser les Gatinois à l'importance de sa protection, puis le promouvoir, le valoriser et le sauvegarder en étant créatif (transformation de l'usage), par exemple en développant un guide du patrimoine et de rénovation de qualité à l'usage des propriétaires, en créant un musée régional d'histoire, etc. Enfin, il faut instaurer des politiques et des cadres juridiques, mettre eu œuvre des aides financières et reconnaître les efforts de celles et ceux qui le protègent.

       Il y a quand même des choses qui se font à Gatineau. La Ville s'est dotée d'une politique culturelle qui comprend une politique du patrimoine. Elle appuie divers organismes qui font la promotion du patrimoine comme des musées, sociétés d'histoire, la revue Hier encore, etc. Mais peu de bâtiments sont protégés. Il reste donc beaucoup à faire dans ce domaine. Enfin, sachons que la préservation du patrimoine est l'affaire de tous.

Sources :

L'Actualité, 1er mai 1994, page 5, éditorial pris de la revue française « Le Point ».
L'Agora, « Le seul texte d'histoire que vous aurez jamais à lire », vol. 1, no 4, décembre 1993-janvier 1994, page 8.
Conserver le patrimoine pourquoi ?, Site Internet consulté le 17 novembre 2016 à l'adresse suivante : http://www.icem-pedagogie-freinet.org/sites/default/files/28Npatrimoine.pdf
SAUL, John, Les bâtards de Voltaire, éd. Payot & Rivages, coll. Essai, Paris, 1993, p. 478.

Les cimetières de l'Outaouais

          C’est au cimetière que l’on se rend compte que la vie a une fin et que personne n’échappe à la mort. En dépit de son caractère définitif, il y a beaucoup à voir dans une nécropole, et même de très belles choses. Dans les cimetières reposent toutes les peines, tous les espoirs et toutes les vanités du genre humain ; l’homme y perpétue l’image qu’il se fait de lui. Fidèle reflet de nos villes, le cimetière immortalise l’individu, mais aussi sa classe sociale et parfois son appartenance ethnique. On trouve là des stèles de toutes les époques de notre histoire locale, des pierres qui marquent les lieux de sépulture d’illustres personnages d’autrefois, des croix de fer si rouillées qu’on n’y distingue plus les noms qui y ont été gravés jadis et, bien souvent, une fosse commune où on y ensevelit les sans-le-sou, les plus humbles de notre société où les pendus, et les individus non identifiés.

          Longtemps, les morts ont été inhumés dans un cimetière qui était situé tout autour de l’église. À cause de la communion qui unit tous les fidèles, l’Église désirait que les morts demeurent près des vivants. Les « meilleures places » étaient celles qui entouraient le mur de l’église, car elles « reçoivent la pluie du ciel qui a dégouliné sur le toit d’un édifice béni… »

          On a aussi inhumé dans les églises. La tradition veut que les plus pieux (ou les plus… riches ou encore les plus puissants…) soient enterrés le plus près possible du chœur et ainsi de suite par cercles concentriques jusqu’aux limites du cimetière. Dans la région, on trouve dans la cathédrale Notre-Dame, à Ottawa, les tombes des évêques et archevêques.

          Le silence de la mort n’a pas toujours été le principal attribut des cimetières. Cimetière Notre-Dame, Hull.Adjacents aux églises, les cimetières avaient, au moyen-âge, un droit de franchise et d’immunité. Ainsi, plus d’un délinquant y vivait de longues années pour échapper au châtiment des autorités (voir à ce sujet La Chambre des dames de Jeanne Bourrin) en vaquant à leurs activités de travail ou de loisirs. Les proscrits y tenaient donc des échoppes ; des foires et même des marchés saisonniers s’y tenaient épisodiquement.

          Nos cimetières regorgent d’art et d’histoire et pourtant nous les visitons si peu. Dans celui de Montebello, le calvaire est l’œuvre du réputé sculpteur sur bois Louis Jobin (1845-1928) dont l’atelier était situé à Sainte-Anne-de-Beaupré. Le Calvaire est composé de trois personnages : un Christ en croix, la Vierge et Marie-Madeleine. Jobin a aussi sculpté une sainte Anne en compagnie de sa fille Marie.

          On trouve encore dans nos cimetières le souvenir de nombreux personnages de notre histoire. Ainsi, dans le cimetière de St. James, boulevard Taché, à Hull, se dresse fièrement, dans un enclos borné par des clôtures de fer, un obélisque de granit rose qui indique le lieu de sépulture des fondateurs de Hull, Philemon Wright, et son épouse, Abigail Wyman. L’obélisque est entouré de monuments plus petits qui marquent les tombes de ses nombreux descendants. Une vieille pierre nous rappelle la mémoire du matelot, Reuben Traveller, qui a participé à la fameuse bataille navale de Trafalgar, en 1805, quand l'amiral Nelson a vaincu la flotte de Napoléon. L’escalier de pierre qui mène à la sépulture de la famille William Francis Scott, ancien maire de Hull, est envahi par des pousses d’arbres et d’arbustes. Plus ou moins bien entretenu, St. James ressemble de plus en plus à un décor pour films d’horreur.

          Boulevard Fournier, à Hull, se trouve le  cimetière Notre-Dame d’une superficie de 13 hectares ; malheureusement, il manque d’arbres comme plusieurs autres cimetières de l’Outaouais. On a commencé à y enterrer les morts en 1872 et de 1886 aux années 1930, on y aurait recueilli plus de 45 000 dépouilles ! Le portail d’entrée en pierre taillée a été construit en 1902 d’après les plans de l’architecte hullois, Charles Brodeur. Il est surmonté d’une statue de l’Ange de la mort sonnant la trompette du jugement dernier. Fabriquée en cuivre martelé, la statue a été réalisée par le fameux sculpteur montréalais Arthur Vincent, (1852-1903) dont c’est la dernière œuvre d’importance.

Pas aussi lugubre que l'on pense

          De nombreuses personnalités sont inhumées au cimetière Notre-Dame de Hull. Parmi celles de stature nationale, notons la comédienne, auteure et critique Laurette Larocque, mieux connue sous le nom de Jean Despréz (1906-1965), et le fondateur du Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), Marcel Chaput (1918-1991). Parmi les personnalités locales, notons le père Louis-Étienne Reboul (1827-1877), fondateur de la paroisse de Hull ; l’acteur et metteur en scène René Provost (1903-1966), père du comédien Guy Provost ; la pianiste et poétesse Clara Lanctôt (1886-1958) ; l’allumettière Donalda Charron (1886-1967) qui a dirigé la fameuse grève des « faiseuses d’allumettes » de la E.B. Eddy en 1924 ; Marcelline Dumais (1850-1916), propriétaire de la maison où a commencé le Grand feu de Hull en 1900, le peintre Jean Alie (1925-1997), etc.

 Cimetière de Shawville         Chacun des cimetières de la région a ses particularités et ses célébrités. À Aylmer, le cimetière Saint-Paul est un véritable jardin public de 4,5 hectares. Créé en 1840, il invite les promeneurs à retrouver l’ancienne coutume de visiter ses morts. Dans le cimetière catholique de Buckingham, se trouve la tombe de deux syndicalistes assassinés le 8 octobre 1906 par les sbires de la MacLaren : Thomas Bélanger et François Thériault. À Bryson (Pontiac), une pierre noire en forme de deux cœurs enlacés rappelle le souvenir de la famille... Jolicoeur !

          Il n’y a pas que les grands cimetières, il y en a aussi des petits : dans le West Templeton Cemetery, chemin du rang 3 (sur le bord de l’autoroute 50), reposent les restes de quelques familles d’origine écossaise et plus particulièrement la famille Kerr. Route 148, près du Cheval blanc, se trouve un cimetière privé où sont inhumés les membres de la famille Dunning. Et rue de l’Épée, à Gatineau, on trouve un tout petit cimetière dans lequel il y a les tombes, des familles Barber, Davidson et Langford.

          Il y a aussi en Outaouais une chapelle funéraire privée, celle des Papineau. Construite en 1855 à Montebello, on y a inhumé non seulement le patriote Louis-Joseph Papineau et plusieurs de ses enfants, mais aussi son épouse, Julie, qui a fait l’objet d’une biographie et d’un roman à succès, ce dernier intitulé Le roman de Julie Papineau.

          Tout n'est pas lugubre dans un cimetière, loin de là. Il y a même de quoi sourire sinon rire. Par exemple, à l'entrée du cimetière de Shawville (Pontiac), une pancarte avertit le visiteur : « Entré (sic) à vos propres risques ». À Huberdeau se trouve la tombe d'un certain bien nommé « Mourez », au cimetière anglican de Papineauville on y a inhumé Joseph E. Tuer ! Et à Farrelton on peut voir le monument de Margaret Rose épouse de Norman Blue. Bref, les cimetières sont le miroir des territoires d'autrefois.

L'Outaouais à l'urgence

          Quelqu’un a dit que celui qui ne connaît pas l’histoire est condamné à la répéter. Il y a 44 ans, la population outaouaise montait aux barricades dans le cadre de la campagne l’Outaouais à l’urgence. Et pourtant, il reste encore de sérieux problèmes dans le domaine de la santé en Outaouais.

         L’Outaouais à l’urgence est un mouvement qui a vu le jour au début des années Morrissette guy docteur1970, dans l'ancienne ville de Hull, dans le but d’obtenir des services de santé adéquats dans la région. L’affaire a débuté par une menace de démission du personnel médical et infirmier de l’hôpital du Sacré-Cœur (Hull). En décembre 1972, le courageux docteur Guy Morrissette déclare :

La clinique d’urgence est bondée […] les ambulanciers, faute de lits disponibles, doivent « décharger » des patients dans des chaises (sic) roulantes, alors qu’il devraient être étendus […] 621 noms figurent sur la liste d’attente actuelle de l’hôpital pour être hospitalisés […] des 350 lits actuels de l’hôpital plusieurs sont occupés par des malades chroniques, des vieillards ou des cas sociaux qui devraient se trouver dans des maisons spécialisées.

          De fait, la région de l’Outaouais était dépendante des services de santé de la province voisine et le gouvernement québécois d’alors préférait verser des millions en frais d’hospitalisation au gouvernement ontarien plutôt que de les investir dans la région. Et en 1966-1967, le taux de mortalité infantile en Outaouais était de 28,5 pour 1 000 naissances alors qu’il était de 25 pour l’ensemble du Québec. Au point de vue de santé, l’Outaouais comptait parmi les régions défavorisées, ce qui est encore le cas en 2016.

Trois hôpitaux

          À cette époque, il n’y avait que trois hôpitaux sur le territoire de l'actuelle ville de Gatineau : Sacré-Cœur et Pierre-Janet (Hull) et Saint-Michel (Buckingham). Ainsi, dès 1972, le conseil d’administration de l’hôpital Sacré-Cœur demande la construction d’un autre hôpital. Le député-ministre du comté de Hull, Oswald Parent, tente de désamorcer la crise en minimisant les problèmes. Devant la cécité du député-ministre et l’immobilisme de Québec, la région s’organise et en janvier 1973, des représentants de 18 syndicats, mouvements et associations communautaires se réunissent au Centre diocésain autour d’une table ronde intitulée « Outaouais à l’urgence »

          Le mouvement vient de prendre son envol. Les députés régionaux, inefficaces dans ce dossier, sont dénoncés. Une grande offensive est lancée : l’opération 25 000, qui consiste à recueillir sur une pétition la signature des personnes « désireuses de voir les politiciens se réveiller ». Pour le député-ministre Oswald Parent, insensible aux problèmes de santé de ses commettants, « La crise à Sacré-Cœur c’est la faute aux religieuses et aux agitateurs ! »

          Le ministre de la Santé, Claude Castonguay vient faire une visite en Outaouais pour désamorcer la crise. Il est escorté dans un autobus placardé ; « Aujourd'hui, on est tous médecins » ; « On est tannée (sic) ». L’Outaouais à l’urgence remet au ministre la pétition qui ne compte pas moins de… 43 000 signatures ! Celui-ci, propose un plan d’action de 19 millions de dollars : création de neuf CLSC dans la région, ajout de 159 lits à l’hôpital du Sacré-Cœur, ajout de 16 lits à l’hôpital Pierre-Janet, la disponibilité de 110 lits pour malades chroniques et de 400 autres pour les personnes âgées. Bien que le ministre refuse la construction d’un autre hôpital, dans l’ensemble, le mouvement Outaouais à l’urgence est satisfait. Le docteur Guy Morrissette pouvait être fier des résultats qu’il avait obtenus en si peu de temps, en collaboration avec de nombreux organismes de la région.

Lâché par ses pairs

          Les services de santé dans la région sont terminés. Du moins affectait-on de le croire. Mais le docteur Morrissette, président du conseil des médecins et dentistes de l’hôpital Sacré-Coeur, n’était pas dupe et savait qu’il y avait encore loin de la coupe aux lèvres c’est-à-dire que des promesses restaient des promesses tant qu’elles n’avaient pas été réalisées. Celui-ci veut continuer la lutte, mais il est abandonné par le frileux corps médical. Afin de garder les coudées franches, Morrissette démissionne de la présidence de son conseil et continue à militer dans le cadre de l’Outouais à l’urgence.

Hopital gatineau          À l’automne 1974, la liste d’attentes de l’hôpital du Sacré-Cœur compte près de 2 000 cas. Les employés sont surchargés de travail et il y a pénurie de personnel médical. Les infirmières de la salle d’urgence menacent de démissionner si les patients (40) des urgences ne reçoivent pas de meilleurs traitements.

          La situation continue de se détériorer. En janvier 1975, 310 employés de l’hôpital du Sacré-Cœur démissionnent de leur poste. Au cours d’une réunion publique, l’Outaouais à l’urgence appuie les démissionnaires. Quelques jours plus tard, le gouvernement québécois met en tutelle l’hôpital du Sacré-Cœur.

          La crise commence à se résoudre à partir du moment où la population outaouaise se prend en main et fait connaître son mécontentement à l’élection générale provinciale de 1976 : le député-ministre et parrain de la région est défait après 20 ans de règne. Un nouveau député, celui de Chapleau, Jean Alfred, se met rapidement à la tâche et le ministre de la Santé peut annoncer, le 24 mai 1978, la construction d’un nouvel hôpital de 300 lits à Gatineau, hôpital dont la construction s’amorce en 1980. Mais, tout n’aura pas été réglé, parce que la population va se satisfaire de peu et sombrer dans l'apathie. En effet, des problèmes importants subsistent encore aujourd’hui.

Sources :

POIRIER, Roger, Qui a volé la rue principale ? Montréal, Les éditions Départ, 1991.
Histoire de l’Outaouais, IQRC, 1994 ; 310 démissions ! Pourquoi elles ont démissionné de l’hôpital de Hull ? CSN, Montréal, 1975.

Le Droit (Ottawa), 16 février 1973.

 


 

L'amour à l'âge mûr

          L'amour est sûrement l'un des plus beaux sentiments qui soient. Mais quand il est révélé par le coup de foudre, il est assurément le plus déraisonnable. Mais, au fait, qu'est-ce que le coup de foudre? C'est quelque chose comme un désir subit et irrésistible du cœur de se fusionner tout entier, sans partage, à la personne avec laquelle on tombe soudainement en amour. Selon Platon, chaque être humain aurait été, à l'origine, composé de deux êtres. Ils auraient été séparés et, depuis, les deux moitiés se cherchent l'une et l'autre. Le coup de foudre se produit donc quand ces deux moitiés sont mises en présence l'une de l'autre. Alors là, quelle ivresse ! On a souvent l'impression que seuls les jeunes gens peuvent vivre le coup de foudre, car il fait faire parfois des folies jugées incompatibles avec l'attitude des personnes d'un certain âge. Mais en fait, ce sont surtout les jeunes gens qui ont une telle opinion, car dans la vie le cœur conserve généralement tant ses désirs, ses espoirs que ses rêves de jeunesse.

Amour age mur 

         Un des meilleurs médecins de Hull, le docteur Gustave Paquet, âgé de quarante-sept ans, était veuf depuis quatre ans et Annonciade Routhier, quarante-neuf ans, depuis quinze ans quand des amies communes aux deux personnes s'étaient mises dans la tête de former un couple de ces âmes esseulées. Très adroitement, les deux dames avaient ménagé une rencontre entre Annonciade et Gustave, laquelle eut lieu un mardi soir. Contre toute attente, à part le fol espoir des deux entremetteuses, le médecin et la jeune veuve se plurent tant qu'on ne peut expliquer la suite des événements que par le coup de foudre réciproque. En effet, ils résolurent de s'épouser, comme ça, le plus rapidement possible, et pourquoi pas le lendemain même de la rencontre. Et le mercredi 15 août 1906, les nouveaux amoureux réussirent à signer un contrat de mariage, à obtenir une dispense de trois bans de mariage et... à se marier en soirée à l'église Notre-Dame-de-Grâce de Hull. Au Texas, on n’aurait pas fait mieux.

Sam et Sarah

          Hier comme aujourd'hui, les amoureux prévoyaient généralement la date et le déroulement de la cérémonie du mariage avec précision de sorte qu'aucune mauvaise surprise ne vienne entraver ou ternir le grand jour des épousailles. Mais l'avenir est imprévisible, surtout quand il dépend en partie d'une autre personne.

          Sam Renaud, un cultivateur du canton de Masham âgé de soixante ans et veuf depuis un certain temps, avait fait la connaissance, à la fin de l'été de 1908, d'une veuve de quarante et un ans du village de Masham et nommée Sarah Meunier. Les deux âmes esseulées ne s'étaient vues qu'à deux reprises en trois semaines quand ce ratoureur de Cupidon, se mettant de la partie, avait poussé Sam à demander Sarah en mariage. Enchantée d'avoir trouvé un protecteur, la veuve avait accepté avec empressement laCoeur jpg proposition du sexagénaire. Cependant, en femme d'expérience, elle avait mandaté son notaire pour qu'il rédige un contrat de mariage dans lequel son soupirant lui ferait la donation d'une somme de 200 dollars, condition préalable à la bénédiction nuptiale. Sans se faire prier le moins du monde et dès le lendemain de la requête de Sarah, c'est-à-dire un vendredi, Sam s'était rendu chez le notaire Timoléon Piché, du canton de Wakefield, où, de sa croix d'illettré, il avait signé le contrat de mariage. Le marché conclu, l'amour de Sam pour Sarah n'eut que plus de valeur. « Nous nous marierons dimanche après la messe », avait dit Sam. « Très bien, cher! » lui avait répondu Sarah! Et le couple s'était séparé pour attendre ce jour où l'un et l'autre consentiraient à nouer l'indissoluble lien conjugal.

          Le sort - ou est-ce la raison? - devait décider autrement de l'avenir des amoureux d'âge mûr. Le dimanche matin, soit le 13 septembre 1908, Sam et Sarah assistaient à la messe en l'église Sainte-Cécile à Masham. Rouge de contentement, Sarah avait pris place à l'avant de l'église et Sam, l'humeur morose, s'était assis tout à l'arrière. Juste au moment où la messe s'achevait, quand le prêtre prononça l'Ite missa est, Sam s'imagina que Cupidon lui avait joué un mauvais tour. Il se leva, hésita un instant puis sortit de l'église sans autre cérémonie, laissant là, l'angoisse au cœur, seule et bouleversée, celle qui prétendait faire le bonheur de sa vie.

          Bien sûr, Sarah s'était sentie humiliée. Qui ne l'aurait pas été à sa place? Elle n'avait pas d'autre choix que de prendre son mal, sa honte en patience et laisser le temps guérir son cœur gonflé de chagrin. Mais voilà, à peine six semaines après l'outrageuse fuite de son ancien prétendant, Sarah apprit que Sam avait épousé une autre femme - elle aussi du village de Masham - en la personne de la veuve Agnès Desjardins. Et à celle-ci, il avait préalablement fait une donation de... 500 dollars. C'en était trop. La veuve ne pouvait plus laisser l'affront impuni et, surtout, son cœur meurtri sans soins, du moins sans consolation. Elle était donc venue à la conclusion que si le temps ne parvenait pas à guérir sa peine d'amour... propre, l'argent saurait bien laver l'affront et rendre son malheur plus confortable. Mais comment obtenir réparation? Elle confia ses états d'âme à un avocat hullois qui déposa une plainte à l'endroit de Sam Renaud pour bris de promesse de mariage. À son avis, seul un dédommagement de 999 dollars pouvait rétablir la cadence des battements de cœur de sa cliente et lui rendre la vie plus supportable. Mais le juge Champagne, de la cour supérieure à Hull, qui croyait que c'était là trop demandé pour un organe qui battait quand même depuis un certain temps, jugea qu'une somme de 375 dollars suffirait à cicatriser la peine d'amour de la quadragénaire de Masham.

Source :

Ouimet, Raymond, Histoires de coeur insolites, Hull, éd. Vent d'Ouest, 1994.

 

La légende du lac des Fées

          Les chagrins d'amour, qui parfois « durent toute la vie », ne sont pas toujours dus à l'intransigeance des parents. De tout temps, il y a eu des jeunes hommes volages pour briser le coeur de leur fiancée et des jeunes filles capricieuses pour faire subir mille tourments à leur soupirant. L'inconstance amoureuse est au moins aussi ancienne que les relations homme-femme, comme le prouve la plus vieille histoire d'amour de l'Outaouais.

          Il y a de nombreuses lunes, bien avant l'arrivée de l'Européen dans notre région, le territoire de la ville de Gatineau était couvert d'une dense forêt giboyeuse, parsemée de lacs poissonneux. Une paisible tribu algonquine y coulait des jours heureux sur le bord d'un lac aux eaux limpides et profondes, le lac des Fées. Ik8é, la fille du chef, était aimée de deux braves et vaillants guerriers de sa nation. Mais la jeune Amérindienne à l'humeur volage tardait à jeter son dévolu sur l'un ou l'autre de ses valeureux prétendants et elle avait demandé à son père quelle épreuve les deux guerriers devraient subir pour mériter son cœur.

          –Ik8é, dit le père, viens t'asseoir près de moi que je te raconte les Ameriendienneméchancetés que notre peuple a subies. Il y a longtemps, nous étions une nation aimable qui vivait en paix avec ses voisins. Mais de cruels guerriers ont expulsé nos pères de leur territoire de chasse. Ils tuèrent nos hommes les plus braves et amenèrent nos femmes en captivité. Voilà que nos ennemis reviennent une fois de plus. Je dois mobiliser tous mes guerriers et repousser loin de nos rivages cette cruelle nation. De tes amoureux je ferai des chefs dont les noms seront honorés pour toujours. Si par chance l'un deux revenait, sa main tu ne devras jamais repousser.

          –Mais père ! dit la jeune femme, s'il fallait que mon destin soit de traverser seule ce monde terrestre? Mon cœur se briserait et je me jetterais volontiers tout au fond du lac sur les bords duquel nous avons vécu de nombreux jours heureux. Je ne pourrais jamais vivre seule et il serait trop tard pour que je puisse me repentir de mon inconstance.

          Juste à ce moment, un messager arriva en hâte pour informer le vieux chef que l'ennemi était en vue, qu'il dévalait les collines de la Petite Rivière et atteindrait bientôt la Grande Chaudière (rivière des Outaouais, près du pont des Chaudières). Le chef laissa sa fille en pleurs pour mobiliser ses guerriers qu'il lança contre les hordes ennemies. Alors commença la plus sanglante des batailles dont fut témoin la rivière des Outaouais. Le combat fit rage toute la journée près des chutes de la Grande Chaudière et ne prit fin que lorsque mille braves eurent succombé.

          Les deux guerriers amoureux étaient au nombre des morts et leur corps avait été laissé, sans sépulture, sur le champ de bataille. Assise au bord du lac où campait sa tribu, la jeune fille redoutait d'apprendre le sort que la bataille avait réservé à ses soupirants. Angoissée, il lui semblait entendre son cœur crier : « Oh! Trop tard! » Quand enfin son père revint, ses faibles espoirs s'évanouirent.

Iroquois          Viens Ik8é, viens t'asseoir près de moi, lui dit son père, que je te raconte le déroulement du combat et la mort de tes amoureux qui sont tombés près de moi pendant la bataille. Leur bravoure a stimulé nos guerriers.

          Va, dit-elle, aucune parole ne pourra me consoler cher père. Pardonne-moi. Mes jours sont arrivés à leur terme. Je ne puis vivre plus longtemps. La forêt s'est tue, la nature m'appelle : « Pardonne! Pardonne! Adieu! Adieu! »

          Et d'un seul bon, comme une biche effrayée, Ik8é se jeta dans les eaux du lac où elle repose encore aujourd'hui tout au fond, souriante. Depuis ce jour, on raconte que les deux vaillants guerriers amoureux montent la garde autour du lac et rôdent dans les boisés environnants en implorant le Manitou de leur rendre Ik8é disparue à tout jamais. En vain ils continuent à chercher tous deux, sous la neige et la pluie, leur bien-aimée, celle qui de son vivant n'a pas su choisir. Mais telle une fée, Ik8é rôde autour du lac sans pouvoir les consoler. Condamnée à les voir, elle ne peut être vue d'eux et son amour restera toujours sans retour.

          Tel a été et sera le destin de cette fille volage pour des siècles et des siècles. La légende ajoute que si Ik8é avait sagement choisi, ses deux amoureux s'en seraient mieux portés et elle n'aurait pas si chèrement payé son éternité. Les jeunes filles d'aujourd'hui  et pourquoi pas les jeunes hommes?  devraient prendre le temps d'arrêter un moment leurs pas quand elles se promènent près du lac des Fées pour réfléchir au sort d'Ik8é qui, pour avoir refusé de choisir, a perdu le repos éternel.

Note :

Ik8é (Ikoué) est un mot algonquin qui signifie femme (communication de M. Bernard Assiniwi à l'auteur). Anson Gard a donné à l'héroïne le nom de Womena, ce qui est peu vraisemblable. En effet, pourquoi un nom algonquin aurait-il eu une racine étymologique anglaise ?

Source :

Adapté de Gard, Anson, A., The Legend of Fairy Lake dans The pioneers of the Upper Ottawa and the Humors of the Valley, South of Hull and Aylmer Edition, Ottawa, 1906, pp. 105, 106 et 107.

Héros des Chaudières

          On a peine à imaginer, aujourd’hui, à quoi ressemblaient les rives de la rivière des Outaouais, à Hull et même à Ottawa, à la fin du XIXe siècle. Elles sont alors occupées par de hautes piles de planches coupées par les scieries – 6 millions de mètres dans les années 1850, 61 millions en 1871 –, pour la plupart situées aux Chaudières, c’est-à-dire de part et d’autre des chutes des Chaudières. Ces planches sont coupées par 1 200 scies activées par la seule force du courant des chutes. Dans les années 1880, les Chaudières constituent un immense complexe industriel où plus de 5 000 ouvriers suent sang et eau.

          De nombreuses scieries sont établies à Hull. La vie des travailleursChaudieres eddy 1891 de ces scieries est un véritable enfer digne des romans les plus sombres d’Émile Zola : l’ombre de Germinal planait sur les Chaudières ! On y travaille de 12 à 15 heures par jour, 6 jours par semaine, mais seulement 6 mois par année. Les accidents sont nombreux. Rien que dans les scieries de la E.B. Eddy, on a estimé à 562 le nombre d’ouvriers morts dans des accidents de travail de 1858 à 1888 ! Et bien que la loi interdise le travail des enfants avant l’âge de 12 ans, la réalité est tout autre. Dès l’âge de 10 ans, on les emploie dans les cours à bois, dans les écuries des grandes scieries ou au déblocage des machines enrayées parce que leur petite taille leur permet de se faufiler entre les engrenages des mécanismes... qui parfois se remettent en marche subitement. Quand un enfant meurt dans un accident de travail, on déclare qu’il s’est imprudemment aventuré dans la scierie en jouant !

Les allumettières

Si les conditions de travail des hommes sont abominables, celles des femmes, qui œuvrent dans les fabriques d’allumettes, ne sont pas meilleures. La technique de fabrication des allumettes, au début du XXe siècle, est très dangereuse. Les commencements d'incendie sont si fréquents que chaque allumettière travaille à côté d’une chaudière remplie d’eau pour éteindre les commencements d’incendie qui se produisent dix et même vingt fois par jour. Les vapeurs de soufre qui emplissent l’air de la fabrique, très nocives à forte concentration, empoisonnent, parfois mortellement, les ouvrières. C’est ce qui arrive à une jeune hulloise de 17 ans, Catherine de Champlain, qui en meurt le 8 août 1889. Des jeunes filles de 12 ans, employées à l’emballage des boîtes, reviennent à la maison, le soir, fourbues, les mains écorchées par le carton et les doigts tailladés par le papier.

          Les allumettières, qui trempent les petits bâtonnets de bois dans le phosphore blanc pour en faire des allumettes, sont aussi sujettes à une terrible maladie : la nécrose maxillaire, une maladie semblable à la terrible mangeuse de chair. Un écrivain a décrit la nécrose comme : « ...la mort gluante qui se répand dans la bouche. » Il n’y avait qu’une seule façon d’arrêter la nécrose de la mâchoire : l’ablation de l’os atteint, ce qui avait aussi pour effet de défigurer le malade parfois tout autant que la maladie.

          Au XIXe siècle, les Chaudières étaient bien différentes de ce qu’elles sont aujourd’hui ; le fameux barrage, appelé « ring dam », n’était pas encore construit et au printemps, les eaux de la grande Chaudière bouillonnaient avec une impétuosité impressionnante. On dit que, la nuit venue, quand les scieries s’étaient tues, le bruit de l’eau qui tombait avec fracas sur les rochers s’entendait à cinq kilomètres à la ronde.

Spectacle aux Chaudières

          Les chutes Chaudières constituaient à elles seules un spectacle impressionnant. C’était alors un merveilleux endroit pour accomplir un exploit. D’autant plus que la ville d’Ottawa, devenue depuis peu la capitale du Canada-Uni, comptait parmi sa population une pléthore de correspondants de presse à l’affût de nouvelles spectaculaires.

 Chaudiere farini         La nouvelle notoriété d’Ottawa y attire le funambule Guillermo Farini, de son vrai nom William Leonard Hunt, un homme originaire de Port Hope, Ontario, qui veut hausser sa popularité au pays en franchissant les chutes des Chaudières sur un fil de fer. Farini, 28 ans, n’en est pas à ses premières armes comme casse-cou. À l’été de 1860, il a franchi les célèbres chutes du Niagara à plusieurs reprises devant des milliers de spectateurs ébahis.

          Le 9 septembre 1864, Farini entreprend de franchir les Chaudières. Il tend, au-dessus des chutes de la grande Chaudière, un câble d’acier de 5 centimètres de diamètre et de 225 mètres de long, à 36 mètres au-dessus de l’eau. À 15 heures tapant, devant une dizaine de milliers de spectateurs, pour la plupart entassée du côté hullois de la rivière des Outaouais, Farini commence à marcher avec nonchalance sur le filin d’acier et se rend jusque de l’autre côté de la rivière. Puis il revient sur ses pas et s’arrête juste au milieu des chutes où, après avoir effectué diverses manœuvres acrobatiques, il se suspend au câble d’une seule une main, au-dessus des tourbillons des Chaudières, sous les applaudissements d’une foule enthousiaste.

          Le même soir, Farini donne un second spectacle à 21 heures. La foule est aussi dense qu’en après-midi. Au moment où le funambule éclairé par des centaines de flambeaux s’engage sur le câble d’acier, la foule réussit à monter sur le pont Union (site de l’actuel pont des Chaudières) d’où elle a été exclue lors de la première exhibition. De cet endroit, le spectacle est encore plus impressionnant. Étant incapables de contrôler l’affluence des spectateurs sur le pont et ayant peur que celui-ci ne s’effondre sous leur poids, les autorités demandent à Farini de couper court à son spectacle, ce qu’il accepte de bonne grâce ne voulant pas associer son triomphe à une catastrophe.

          Trente ans après Farini, un certain Louis Beauchamp réussit, à son tour, à captiver la population hulloise quand il plonge dans la rivière des Outaouais du haut du pont des Chaudières, le 7 mars 1894, devant 5 000 spectateurs. On dit qu’il avait mangé deux bananes sous l’eau avant de remonter à la surface. Dix ans plus tard, il répète son exploit et nage jusqu’au pont Interprovincial (Royal Alexandra). En 1933, quatre jeunes gens d’Ottawa sautent à l’eau sous le pont des Chaudières et se laissent emporter par le courant, à une vitesse de 25 kilomètres à l’heure, jusqu’au pont Interprovincial. Ils voulaient démontrer le caractère insubmersible du maillot de bain Triton.

Sources

OUIMET, Raymond, Une Ville en flammes, Hull, éd. Vents d'Ouest, 1974.
PEACOCK, Shane, The Great Farini, Toronto, Penguin Books, 1995.
Journaux : Le Spectateur (Hull) et Le Temps (Ottawa).

L'Affaire Savignac

          Joseph Savignac était un drôle de zigoto. Dans le recensement du Canada de 1901, pour la ville d’Ottawa, il se déclare être Hydro Physician (hydrothérapeute ?) né en France le 28 janvier 1868, ce qui est faux. De fait, notre homme est issu de parents québécois pure laine et a vu le jour dans le comté de Lanaudière au Québec.

          La famille de notre antihéros semble avoir été touchée par l’instabilité psychique ; plusieurs membres de sa famille ont été soignés à l'asile de Joliette et celle de Longue-Pointe. Évidemment, cette caractéristique familiale n’est pas sans avoir eu un certain ascendant sur Joseph qui était toutefois loin d’être débile.

          En effet, on peut avoir un grain de folie tout en étant intelligent et même très intelligent. C’était sans doute le cas de notre homme qui a fait des études au Collège presbytérien de Montréal. Il y a tant et si bien réussi qu’il a été ordonné pasteur vers 1893. On dit même que Savignac parlait couramment l’hébreu en sus du français et de l’anglais. Pendant six mois, iI a exercé son ministère à Montebello et, à ce titre, il a sans aucun doute été en relation avec Joseph Amédée Papineau, qui, on le sait, avait tourné capot.

          Puis, notre homme a quitté subitement Montebello pour Lowell, aux Massachusetts où il a pris en charge une paroisse de confession baptiste pendant un an. Ensuite, Savignac s’est établi à Ottawa où il a fait la rencontre d'une fille de Templeton, Georgiana Mitchell, qu’il épouse en 1895 à l’église presbytérienne de Hull.

          Sitôt marié, Savignac quitte Ottawa pour la Floride où il y cultive des oranges sans grand succès puisqu’il revient à Ottawa en 1897. Il ouvre alors des... bains turcs, rue Albert, qu’il déménagera rue Slater en 1899. Savignac, qui se fait appeler tour à tour « professeur », « hydropathic physician » et « docteur » songe même un instant à construire un navire... transatlantique !

          Les affaires ne rapportant pas trop bien, le « docteur » Savignac se voit dans l’obligation de cesser ses activités. Il décidé de quitter à nouveau la capitale canadienne pour la Californie. Mais voilà, ses beaux-parents ne veulent pas voir leur fille quitter une seconde fois le pays et celle-ci a décidé qu’elle ne le suivrait pas. Et voilà notre homme en beau… maudit !

          Savignac en arrive à perdre les pédales d’autant plus que depuis quelques jours, il a déjà commencé à vendre les meubles du ménage pour payer les frais de voyage. À ce moment, le couple vit au village de Janeville, le futur quartier Vanier à Ottawa.

Un coup de folie

          Nous sommes le 25 septembre 1906 ; 15 heures viennent de sonner à l’horloge du parlement. Il fait beau et le soleil luit de tous ses rayons au-dessus de la capitale. Dans un dernier effort, Savignac tente de convaincre sa femme de le suivre. Mais voilà, sur l’entre fait arrivent les beaux-parents. La belle-mère prend alors à partie son gendre en lui disant qu’il peut bien aller aux États, mais que sa fille ne le suivra pas. Et Savignac de répondre : « C’est bien, je vais voir à ça. » Il quitte alors la maison sans rien ajouter à son propos. Les beaux-parents se dépêchent à aider leur fille à empaqueter ses affaires, quand soudain Savignac entre dans la maison en coup de vent, revolver à la main. Il tire sur sa femme qu’il atteint à un bras et sur sa belle-mère qu’il blesse au dos.

  Ottawa marche 1911        À son beau-père qui lui demande ce qu’il vient de faire, il répond : « Si ma femme ne veut pas venir avec moi en Floride, elle n’ira nulle part ailleurs. » Puis, il dirige son arme en direction du beau-père… et quitte la maison sans tirer.

          Quelques heures plus tard, toutes les polices de la capitale et de l’Outaouais se mettent aux trousses du « docteur » Savignac. Elles sont suivies et parfois devancées par une meute de journalistes de notre région qui rapporte tous les prétendus déplacements du fuyard.

Un bataille digne des western

          Un jour, des rapports indiquent que Savignac se terre à Ottawa, le lendemain à Orléans et sur le surlendemain, à Cornwall ou à Montebello Le pasteur « hydrothérapeute », qui lit les journaux, ri dans sa barbe. Six jours après ses crimes, il reste toujours introuvable. Enfin, les journaux de la capitale annoncent que des policiers d’Ottawa, Dicks et Ryan, viennent de partir en mission secrète pour procéder à l’arrestation du fugitif.

          La scène se passe aux environs de Beauharnois, dans la ferme d’Arthur Hainault. Savignac s’y terre depuis quelques jours, cherchant un moyen de franchir la frontière étasunienne. Renseignés par un batelier du Saint-Laurent, un certain Lalonde, les policiers s’approchent de la ferme en question. Il est 18 heures et la pluie tombe à torrents d’un ciel sombre qui permet aux policiers de camoufler leur arrivée. Les policiers frappent à la porte du fermier qui ouvre. Assis au bout d’une table, les jambes allongées sur une chaise, les vêtements en lambeaux, mais la barbe rasée, le fugitif lit un journal tout grand ouvert et ne porte pas attention aux visiteurs.

          Le batelier présente les policiers au fermier Hainault. Au même moment, Dicks saute sur Savignac qui se défend promptement. « C’est vous Dicks et Ryan ? », lance le fugitif en ricanant. « C’est vous autres qui voulez ma tête, eh bien, si vous la voulez, gagnez-la. » Un de ses pieds atteint Ryan an plein visage alors que d’un crochet, droit ou gauche, il frappe Dicks solidement à la mâchoire. Table et chaises volent à travers la cuisine dans une scène de lutte indescriptible. Épuisé, Savignac tombe par terre. Il sort de sa poche son revolver dont il arme le chien. Un des policiers parvient à l’immobiliser en l’assommant pour ensuite le désarmer. La bataille est finie et l’« hydrothérapeute » vaincu.

          Le prisonnier est ramené à Ottawa où il est accusé de tentative de meurtre à l’égard de sa belle-mère. L’épouse de Savignac a refusé de témoigner dans la cause de son mari, ce dont elle a droit, et refuse tout autant de porter plainte contre lui.

          Joseph Savignac est jugé en janvier 1907. Son avocat plaide alors la folie, c’est-à-dire la « démence temporaire ». Et bien que plusieurs témoins doutent de la santé psychique de l’accusé, les aliénistes ne s’entendent pas entre eux et Savignac se voit condamner à sept ans de bagne après que le jury l’ait recommandé à la clémence de la cour.

Sources :

Le Temps (Ottawa) 25, 26, 27, 28 et 19 septembre, 1er, 2, 3 et 4 octobre 1906, 31 janvier, 1er et 2 février 1907
The Ottawa Evening Journal (Ottawa) 25, 26, 27 et 29 septembre, 1er et 4 octobre 1906, 31 janvier, 1er et 2 février 1907.
Documentation personnelle.

 

La rentrée dans les années 1950 et 1960

          En Outaouais urbain, l'Exposition du Canada central, qui avait lieu à Ottawa, annonçait la fin prochaine des vacances estivales et la rentrée scolaire. Elle commençait par un long défilé de chars allégoriques, de fanfares et de majorettes qui partait de l'aréna de Hull et qui se rendait au parc Lansdown, à Ottawa. Une bonne partie de la population d'Aylmer, de Gatineau et de Hull traversait les trois ponts de la rivière des Outaouais pour aller s'égayer à l'Exposition annuelle. Et chaque année, les organisateurs de cet événement annonçaient qu'il y aurait plus de français l'année suivante, ce qui ne se produisait jamais et ne s'est jamais produit.

          Des milliers de jeunes prenaient d'assaut les dizaines de manèges alors que les plus vieux essayaient de gagner des prix dans des kiosques où ils pouvaient tester leur dextérité à la carabine, à la balle ou encore aux anneaux, ce qui était difficile. D'ailleurs, les tenanciers embauchaient des figurants qui montraient les cadeaux qu'ils avaient faussement remportés pour inciter les gens à jouer. Les femmes, elles, s'adonnaient au bingo où le jeu était plus honnête, car un prix était remis à chaque partieExposition ottawa 1950. Ces dames marquaient leurs cartes à l'aide de grains de maïs séchés.

          Dans l'un des pavillons, la foule pouvait assister à des concours de bestiaux, dans un autre à des performances sportives, ou visiter ceux qui présentaient des meubles, des fleurs et de la bouffe. Des musiciens et des danseurs divertissaient les spectateurs gratuitement au kiosque à musique. De multiples petits restaurants sous tente répandaient sur le terrain du parc d'attractions des odeurs de viandes cuites, de hot-dog, d'oignons frits et de frites. Ailleurs, on trouvait crème glacée et barbe à papa. L'après-midi et le soir, il y avait spectacles au Grand Stand. Enfin, les enfants revenaient à la maison avec des babioles que leurs parents leur avaient achetées.

La rentrée scolaire

          Au même moment ou presque avaient lieu les Olympiques des enfants dans les parcs de l'Organisation des terrains de jeux où les enfants des divers terrains de jeu entraient en compétition. Puis, les parcs redevenaient silencieux, les familles revenaient des chalets et des enfants, qui avaient passé des vacances en colonies, réintégraient leur famille. Les municipalités fermaient les barboteuses et commençaient à retirer des parcs les équipements comme les balançoires. Bientôt, on y installera les bandes des patinoires en prévision de l'hiver à venir.

Livre lecture 1941          L'école recommençait le lendemain de la fête du Travail. Pour être admis en première année, il fallait avoir six ans au 30 juin précédant la rentrée. Et ce n'était pas gratuit : il en coûtait 25¢ par semaine dans les années 1950. Tous les livres étaient cependant gratuits, mais les parents devaient munir leurs enfants de cahiers ou de feuilles mobiles pour cartables, de crayons à mine de plomb, d'un crayon bleu et aussi d'un crayon rouge, d'une gomme à effacer, brune ou... rose, d'une règle à mesurer qui servait le plus souvent à tracer des lignes bleues ou rouges, d'un encrier, de plusieurs pointes de fer et manches de stylets (jusqu'au début des années 1960, les écoles ont interdit l'emploi de la plume fontaine), et, pour les plus vieux un nécessaire à géométrie.

          Les filles portaient alors un costume composé d'une blouse blanche et d'une robe bleu marine ; les garçons étaient simplement vêtus proprement ; jeans et espadrilles étaient interdits. Au secondaire, les adolescents devaient porter veston, chemise blanche, cravate et pantalon ; les jeunes filles continuaient à porter leurs costumes bleu marine. Puis lentement, chacun reprenait ses occupations : les journaux ajoutaient des pages à leurs éditions, radio et télévision (en noir et blanc) remettaient à l'antenne leur programmation régulière. La vie faite de labeurs reprenait ses droits et au fur et à mesure que la fraîche remplaçait la chaleur estivale, les balcons des maisons se voyaient déserter jusqu'à l'été suivant.

 

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