Histoire locale

Catégorie qui traite de l'histoire de l'Outaouais.

Le pont Royal Alexandra : lien centenaire entre Gatineau et Ottawa

       Il y a à peine deux ans, on projetait d'illuminer le pont Interprovincial, dont le nom officiel est Royal Alexandra, d'autant plus que les autorités fédérales et locales le considéraient comme un joyau patrimonial. Puis, il y a moins d'un mois, les autorités fédérales ont annoncé qu'elles prévoient le détruire d'ici cinq à dix ans, et ce, sans avoir consulté les autorités locales, pour le remplacer par une nouvelle structure. On peut dès lors penser que la voix des citoyens et celles des autorités locales ne pèseraient pas lourd dans les décisions s'il fallait que la région soit englobée dans un district fédéral. C'est une habitude à la Commission de la capitale nationale de décider sans tenir compte des populations locales.

       C'est en 1868 que le gouvernement du Québec commence à réfléchir à la construction d'un second pont sur l'Outaouais pour relier le canton de Hull à la capitale fédérale, Ottawa. Ce projet de pont ne suscite guère d'intérêt chez les Hullois d'abord soucieux d'obtenir un pont sur la Gatineau alors que les autorités de Pointe-Gatineau font la promotion d'un pont qui relierait leur village à Ottawa. Toujours est-il qu'en 1890, un regroupement d'hommes d'affaires, de députés, de sénateurs et de quelques citoyens proposent de construire un pont à péage pour les trains, les voitures et les piétons entre la pointe Nepean, à Ottawa, et la ville de Hull. Les conseils municipaux de Hull et d'Ottawa approuvent le projet, bien que le Sénat mettent en question son esthétique, qui prévoit que le début de la construction du pont commence en 1892 pour se terminer en 1895.

La construction du pont

       Le lancement des travaux a lieu le 20 avril 1892, mais la construction Construction pont interprovincial facebook 1est sitôt reportée de plusieurs années à cause de problème de financement. Grâce à l'investissement de la Ottawa Northern and Western Railway, danjs la compagnie Ottawa Interprovincial Bridge, l'entreprise H.J. Beemer, de Montréal, entreprend les travaux le 7 octobre 1899. Le montage de la structure d'acier est confié à la compagnie Dominion Bridge de Lachine. La construction des fondations constitue une tâche difficile à cause d'une couche de dépôts de bran de scie et de déchets, accumulée au fond de la rivière depuis un siècle, qui pouvait atteindre une épaisseur de plus de 15 mètres.

       Le pont doit avoir 5 travées, large de 19 mètres et d'une longueur de 563 mètres. La voie ferrée passera au centre avec une seule voie pour les voitures alors que le tramway électrique passera de chaque côté. La travée principale du pont, de 169 mètres, est la plus longue au Canada en 1901 et la quatrième au monde. Les tours des piliers culminent à 29 mètres. Le Grand feu de 1900, qui détruit 40% de la Ville de Hull, ralentit à peine les travaux de construction du pont. En effet, le 12 décembre 1900, une locomotive y fait un parcours d'essai et le 18 février 1901, à 9h19, on ouvre officiellement le pont à la circulation. Un certain Noël Valiquette, propriétaire de l'Hôtel Cottage, à Hull, brise la traditionnelle bouteille de champagne sur la locomotive du premier train régulier qui franchit le pont le 22 avril 1901. Outre Pont interprovincial wikipediala locomotive et son fourgon, le convoi, en provenance de Gracefield, était composé de quatre wagons neufs de passagers. Un certain Jean Lauzon, de la rue Saint-Hyacinthe, a été le premier hullois à acheter son billet de train pour se rendre à Ottawa.

Un changement de nom

       À l'inauguration du pont, celui-ci est tout simplement appelé pont Interprovincial. Mais de nombreuses personnes l'appellent du nom de son constructeur, Beemer. Puis en septembre 1901, on change son nom pour Royal Alexandra, en l'honneur de l'épouse du roi George X, Alexandra du Danemark (1844-1925), durant la visite du duc de Cornwall (il deviendra le roi George V en 1910), fils de ladite reine. Toutefois, jusque dans les années 1980, tant la population que les médias continuent à l'appeler pont Interprovincial.

       Le pont Interprovincial est sans contredit le pont le plus imposant de la rivières des Outaouais. Alors que celui de Québec, inauguré en 1917 et dont la structure est aussi métallique, Pont interprovincial 1972a été désigné lieu historique national du Canada en 1995, Travaux publics Canada prétend que le pont Royal Alexandra coûte trop cher en entretien. Plus que celui de Québec ? On peut se permettre d'en douter d'autant plus qu'il est connu que les ponts à structure d'acier[i] peuvent être réparés par section au lieu d'être démolis. Alors, quel est l'objectif caché du gouvernement fédéral dans ce dossier ?

Sources :

BRAULT, Lucien, Les liens entre deux villes - les ponts historiques entre Ottawa et Hull, co-édition Ville de Hull et City of Ottawa, 1989.
FRANCOEUR, Louis-Gilles, « Les pont d'acier ne sont plus de mise au Québec », dans Le Devoir du 23 avril 2009, Montréal.
Le Temps (Ottawa), 1896-1901.

 

[i] Le tablier du pont Royal Alexandra a été refait en 1946 et en 2009-2010.

L'assassinat du courrier de la Banque Provinciale

          La crise économique commencée en 1929, perdure. La vie dans l'ancienne ville de Hull[1] est bien difficile ; outre son taux de chômage qui frôle les 37% de la main d’œuvre active, son taux de mortalité est de 18,2 pour 1 000 habitants, soit le plus élevé du Québec[2]. Pour subvenir à ses besoins, une famille de 5 personnes a besoin de 2 000 $ par année, mais peu d’emplois permettent de gagner un tel revenu. Par exemple, les hommes qui ont le bonheur (?) de travailler dans les chantiers sont traités comme des serfs. Les syndicats catholiques protestent, en 1932, contre les salaires qui y sont payés dans la région de la Gatineau où les employés de la forêt touchent de 0,06 $ à 6 $ par mois.

       Pendant ce temps-là, les riches font preuve de talent à défendre leurs biens, ce qui contraste avec la soumission et la patience qu’ils prêchent aux pauvres. Des marchands haussent les prix. Un propriétaire de maisons à logements, rue Laval, augmente ses loyers de 22% en 1931 et de 23% l'année suivante. 

       Si les chômeurs rêvent d’un avenir meilleur, les petits travailleurs, Banque provinciale 1935qui œuvrent pour un salaire de misère, n’aspirent pas moins à de plus beaux jours eux aussi. Et que faire pour réaliser leurs souhaits si ce n’est que de prendre exemple sur la politicaillerie et les affairistes qui manipulent les lois selon leur bon plaisir et, malgré la dépression, arrivent, grâce à des combines immorales, à se payer champagne, femmes et voitures ?

Le braquage du courrier

       Le 4 décembre 1935, Paul Lafleur, 28 ans, et Armand Nadeau, 19 ans, quittent la Banque Provinciale de la rue Principale vers 10 heures. Ils transportent une sacoche remplie d’argent – 16 610 $ – qu’ils doivent remettre à l’Hôtel des monnaies. Ces deux jeunes hommes sont comme cul et chemise : ils ont travaillé ensemble à la Banque Provinciale de Verdun et ont été mutés, ensemble, 8 mois plus tôt à Hull.

       À la sortie du pont Interprovincial qui relie Hull à Ottawa, l’automobile emprunte la rue Saint-Patrick. Au coin de la rue McKenzie, juste en face de l’Imprimerie nationale, le feu de circulation passe au rouge et l’automobile des commis s’arrête. Revolver au poing, un homme parlant anglais s’engouffre brusquement dans l’automobile par une portière arrière. L’arme pointée en direction du conducteur, il lui ordonne de faire demi-tour et de revenir à Hull.

       L’automobile des commis de banque reprend le chemin de Hull sous la menace d’un bandit armé : Nathan Boverman, un Étasunien d’origine russe vivant à Springfield, Mass. L’automobile des commis est suivie par une voiture occupée par deux autres bandits : Charles Donnelly (des Cèdres) et Émile Lajoie, de Montréal.

 Nathan boverman      L’automobile emprunte le chemin de la Pointe-Gatineau (bd Fournier) puis s’engage dans un sentier derrière le cimetière. Les bandits prennent la sacoche, bandent les yeux de Lafleur et retournent à leur véhicule, sauf un, Nathan Boverman, qui a peur d’être reconnu parce que le jeune Nadeau l’avait regardé avec insistance dans le rétroviseur. Il braque son arme sur la tête du jeune commis qui le supplie de ne pas le tuer, mais de seulement lui tirer dans les jambes. Boverman, un dur de dur, ne l’écoute pas et abat le jeune homme de trois balles dans la tête, puis rejoint ses comparses.

Arrestation des bandits

       Les bandits en fuite, Lafleur qui est anéanti par la mort de son collègue, se rend sur le chemin de la Pointe-Gatineau en criant : « Police, police, j’ai été volé ! » Un automobiliste arrête et le prend en charge.

       La police est convaincue que les bandits ont bénéficié de l’aide de complices à l’intérieur de la banque. Trois jours après le braquage, le fameux chef des détectives de la Police provinciale, Louis Jargailles annonce : « Les révélations que nous ferons bientôt frapperont de stupeur le Canada tout entier… »

       L’un des membres du gang, peut-être tenaillé par des remords, se met à table et dénonce ses complices. Le 8 décembre, la police provinciale trouve la cachette du bandit étasunien, Nathan Boverman, alias Ted Montin, rue Sherbrooke, à Montréal. Comme il a juré que jamais on ne le prendrait en vie, les policiers ne prennent pas de risque et l’abattent de deux balles alors qu’il tente d’atteindre son arme. Le lendemain, le chef Jargailles, annonce avoir arrêté onze personnes dont deux femmes, et le lendemain, trois autres hommes.

       Le dévoilement des noms des membres du gang cause une véritable commotion dans la ville parce que plusieurs des truands sont des jeunes hommes issus de bonnes familles de Hull acoquiné au milieu des bars de la région et de gangsters de Montréal. Et pour cause : dans cette liste apparaissent les noms deux compagnons de travail de Nadeau et un ancien employé de la Banque Provinciale. Le premier d’entre eux est… Paul Lafleur, celui-là même qui conduisait Nadeau et neveu d’un député bien connu ; le deuxième, Jean Beausoleil, 21 ans, employé de la Banque Provinciale ; un troisième, Georges Chénier, 21 ans, fils d’un restaurateur bien connu et ancien employé de la Banque provinciale, et un quatrième, Georges Potvin, 33 ans, vendeur d’automobiles. Les autres membres du gang sont de Montréal et d’Ottawa.

Multiples condamnations

       De fait, l’affaire a mal tourné. Le complot a bel et bien été ourdi à Hull, mais il n’était pas prévu que l’un des hommes abatte Nadeau. Boverman était un ancien boucher qui, la prohibition venue, s’était recyclé dans la contrebande d’alcool. Celle-ci abolie, il n’est pas revenu à ses anciennes amours. Il s’est plutôt spécialisé dans le vol à main armée aux quatre coins de la Nouvelle-Angleterre. Sa tête mise à prix, il s’est rabattu sur Montréal.

       Sous la pression du premier ministre Taschereau, les autorités de la Justice annoncent qu’ils vont faire diligence. Le premier procès commence à la Saint-Valentin 1936. On y apprend que le jeune Armand Nadeau ne faisait pas partie du complot de vol et que les membres du gang qui travaillaient à la banque devaient recevoir 3 500 $ pour leur travail.

       La Justice a tenu parole et les bandits sont rapidement condamnés. Lafleur est puni de 20 ans de prison ; Chénier, 15 ans ; Beausoleil, 10 ans ; Émile Lajoie, prison à vie ; Charles Donnelly, 25 ans . Les autres seront condamnés au temps passé en prison, sauf Potvin et 2 autres comparses qui seront relaxés par manque de preuves.

       Toutefois, la police ne mettra jamais la main sur l’un des chefs de la bande, un certain Hermann Laroche. Enfin, de nombreuses personnes concluront que si les banques payaient plus leur personnel, leurs employés seraient plus honnêtes.

Source :

BAnQ, fonds Romulus Beauparlant, P022, art. 6.


[1] Aujourd'hui Gatineau.

[2] Taux de mortalité pour l’année 1935. Ce taux était de 10,7 pour l’ensemble du Québec. Annuaire statistique, Québec 1936, département des Affaires municipales, de l’industrie et du commerce, 1937.

Le drame de l'Allumière Canada Match

          15 mars 1933. Les employés de l’Allumière Canada Match – fabrique d’allumettes située dans l’actuelle rue Dumas, à Gatineau *secteur Hull) –, se rendent à l'usine comme tous les jours. Germaine Cyr, 26 ans, a le cœur léger. La veille, ses amis l'ont fêtée en prévision de son mariage prochain. Fiancée depuis Noël, elle s'amuse, chemin faisant, à comparer sa bague de fiançailles avec celle d'une compagne de travail. Émile Paquette, qui a célébré ses 36 ans la veille, doit être aussi joyeux que Laura Lacelle qui elle a 39 ans ce jour-là.

          À 7 h 30, tous les employés sont à leur poste. L'usine est divisée en plusieurs pièces réparties entre le premier étage et le rez-de-chaussée : à l'étage se trouvent le réfectoire qui sert de vestiaire, l'atelier de composition chimique, l'atelier de trempage et d'empaquetage des allumettes et un bureau; le rez-de-chaussée comprend l'atelier de préparation du bois et l'entrepôt d'allumettes. Dans l'atelier principal, une machine trempe les bâtonnets dans une solution composée de phosphore et de soufre puis les dépose sur une courroie où ils sèchent avant d'être mis dans des boîtes empaquetées ensuite dans des caisses.

       Il est environ 10 h 30 quand un paquet d'allumettes s'enflamme brusquement au poste de travail d'Anita Bertrand. Le feu prend aussitôt aux vêtements de la malheureuse, se communique aux milliers d'allumettes qui se déplacent sur la courroie et atteint les boîtes d'allumettes empaquetées qui s'enflamment dans un éclair terrifiant.

Une peur panique

       La panique s'empare des employés. Les ouvrières se mettent à crier d'effroi et au lieu de courir vers la porte extérieure, plusieurs courent au réfectoire chercher leurs manteaux pendant que d'autres se blottissent près d'un mur, loin des fenêtres. Le feu se propage rapidement Allumiere canadaà toute l'étage, dressant un rideau de flammes devant les sorties extérieures ou celle du rez-de-chaussée où les employés auraient pu y trouver refuge. Deux hommes, le chimiste Steve Hulquist et le surintendant Émile Paquette tentent en vain d'apaiser le personnel affolé. Au mépris du danger, ils fraient un chemin jusqu'aux fenêtres à plusieurs des allumettières qui peuvent ainsi sortir de l'usine devenue un bûcher ardent. Un voisin de l'usine, Émile Tessier, installe une échelle sous une des fenêtres du bâtiment (les fenêtres étaient à plus de 3,5 mètres du sol) et en aide plusieurs à s'échapper. Une fille, prise de panique, plonge à travers une fenêtre en brisant les carreaux. Elle meurt sur le coup, la veine jugulaire tranchée. D'autres la suivent et se cassent bras et jambes.

       Le lendemain de l'incendie, une allumettière raconte à un reporter du journal Le Droit (16 mars 1933) : Croyant leur dernière heure venue et terrifiées par la vue des flammes, mes compagnes [...] appelaient désespérément leur mère à l'aide et s'agenouillaient au milieu des flammes pour réciter leur acte de contrition [...]

       Les pompiers tentent d'entrer dans la fabrique, mais comme les portes sont verrouillées de l'intérieur, ils perdent du temps à les défoncer à coups de hache. Ils ne peuvent plus rien faire pour soustraire à la mort les ouvrières restées dans le bâtiment, car l'incendie dégage une chaleur épouvantable. Les fenêtres crevées crachent de longues flammes jaunes et rouges alimentées par le phosphore et le soufre, ce qui rend impossible une intervention par ces ouvertures, sans compter le danger d'explosion. Des pompiers dirigent deux jets d'eau devant six de leurs collègues qui pénètrent dans le bâtiment en flammes pendant que d'autres pompiers lancent huit jets d'eau dans les ouvertures des fenêtres brisées. À 11 h 07 exactement, on trouve le corps d'une première victime puis ceux de quatre autres femmes : Anita Bertrand, 20 ans, Germaine Cyr, 26 ans, Thérèse Labelle, 19 ans, Laura Lacelle, 39 ans et la très jeune Marie-Paule Laviolette, 15 ans. Un mois plus tard, une sixième personne, Léo Larouche, 39 ans, succombera à ses blessures. Bilan final de l'incendie de l'Allumière Canada : 6 morts et 22 blessés.

Défense des propriétaires

       Les propriétaires de la compagnie trouvèrent le moyen de blâmer les victimes pour leur triste sort et l'un d'entre eux déclara à un journaliste du journal Le Droit (17 mars 1933) : ...le terrible holocauste aurait pu être évité si quelqu'un eut la présence d'esprit de faire descendre les ouvrières au sous-sol  (rez-de-chaussée) où il y a deux portes de sortie.

       Facile à dire quand on n'a pas le feu aux trousses ! Le soir même de l'incendie, le coroner commence son enquête. Des employés déclarent avoir trouvé les portes verrouillées en essayant de s'enfuir. Mais la compagnie le nie. À part l'escalier qui conduisait au rez-de-chaussée et les fenêtres, les employés n'avaient pas d'autres issues pour sortir facilement de la fabrique. L'étage ne comptait qu'une porte qui donnait sur l'extérieur et celle-ci avait été calfeutrée à l'aide de guenilles pour l'hiver. Pire, cette sortie était à 3 mètres du sol et n'avait pas d'escalier extérieur ! Le 17 mars, on révèle que l'Allumière Canada a souvent été avertie par le Commissaire aux incendies « ...du danger que constitue leur produit, en ce sens que leur degré de combustion dans la composition employée est au-dessous du niveau reconnu. »

       L'enquête tourna en queue de poisson et le 4 avril 1933, la construction d'une nouvelle fabrique d'allumettes commença à l'endroit maudit : sur ce même emplacement, une fabrique d’explosifs avait auparavant explosé trois fois en 15 ans !

SourceS :

Documentation personnelle.
Le Droit (Ottawa), 1933.

Le poète hullois Antonio Desjardins

      L'Outaouais, et plus particulièrement Gatineau, peut s’enorgueillir d’avoir donné naissance à plusieurs poètes dont la qualité des écrits se compare avantageusement avec ceux des meilleurs poètes canadiens. L’un d’entre eux sort du lot : Antonio Desjardins que les spécialistes du domaine rapprochent du célèbre Émile Nelligan.

      Marie Joseph Dollard Antonio Desjardins naît à Gatineau (Hull) le 22 septembre 1894 du mariage de Michel Desjardins, avocat, avec Aglaé Chevrier. Poète, journaliste, littérateur et philosophe, Michel Desjardins transmet ses qualités artistiques à trois de ses cinq enfants, Rosemonde, Rosalba et Antonio. Si les deux filles sont musiciennes (Rosemonde fera une remarquable carrière de cantatrice en Europe), le fils lui est assez éclectique, comme on le verra.

      Antonio fait ses études au collège Notre-Dame, à Hull, puis s’inscrit au cours classique et au cours commercial à l’université d’Ottawa en 1910. Il ne semble pas avoir achevé ses études, mais il fait cependant une année de droit à l’université Laval à Montréal en 1914-1915.Desjardins antonio

      Antonio écrit un premier texte en 1914, puis un premier recueil, intitulé Crépuscules, paraît en 1924 à compte d’auteur aux éditions Le Progrès de Hull. Ce n’est pas un succès, car les ventes sont à peu près nulles. Mais cela n’est pas étonnant : non seulement le circuit de distribution de livres est à peu près inexistant, mais la poésie ne fait pas vivre qui que ce soit au Québec. De plus, le recueil est ignoré dans la presse et n’obtient aucune critique. Désabusé, Desjardins cesse d’écrire et se tourne vers la politique. Dans une note que l’auteur André Couture a trouvée, Desjardins a écrit : « Au midi de mes années sur terre De 1925 à 1938 Au fil des mois mon cœur n’écrivit plus de poèmes […] »

Le pain quotidien

      Célibataire, Desjardins vit avec ses deux frères, aussi célibataires, Dauray et Eudore. Comme il a choisi de se consacrer à la poésie, il n’aura occupé qu’un seul emploi dans sa vie : celui d’épicier au service de son frère Dauray. L’épicerie Desjardins était située au 274, rue Champlain. Vêtu d’un vieux chandail attaché avec des « épingles à couche » et une crémone[1] autour du cou, Antonio faisait son entrée dans l’épicerie familiale tous les jours. Sa machine à écrire dans un coin, il s’y installait pour taper ses textes entre quelques sucreries vendues à des enfants et de la bière à des adultes. Mal accoutré au travail et chez lui, au 211, rue Laurier, il ne se présentait jamais en public sans être tiré à quatre épingles. Son passe-temps favori était le… bingo !

      Antonio Desjardins se lance dans la politique municipale et il est élu conseiller du quartier Laurier pour la première fois le 23 mai 1932. Il sera réélu à nombreuses reprises – c’est-à-dire à tous les deux ans à cette époque – jusqu’à ce qu’il retire le 25 avril 1951. L’homme est humble. Par exemple, lors du 150e anniversaire de l'ancienne ville de Hull, les politiciens en profitent pour « immortaliser » leur nom en nommant des rues en leur… honneur, sauf les conseillers Antonio Desjardins, Léo Labelle et l’homme de théâtre François-Ernest Saint-Jean.

      Quand il revient à la poésie, il travaille en secret à son œuvre qui n’a de ressemblance avec rien qui se faisait dans la région ou même à Montréal. Dans la note dont je vous ai parlé plus tôt, il a aussi écrit : «  […] Puis en 1939 – Mon cœur recommença à écrire […] Non seulement travaille-t-il encore à sa première œuvre, Crépuscules, mais il écrit aussi une œuvre intitulée Prélude en vers écrit en offrande d’hommage à Walt Whitman génial poète américain du XIXe siècle…. Et quelle œuvre ! Une brique de plus de… 700 pages qu’il traduit lui-même en anglais et qui est publiée pour la première fois en 2008 grâce à l’auteur gatinois André Couture. Un spécialiste de la poésie, André Gaulin, a écrit à propos de l’œuvre de Desjardins, dans le Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec : « Depuis Nelligan, rarement la poésie québécoise aura atteint une telle musicalité, un pareil jeu de la couleur […] »

      Pour que vous vous fassiez une toute petite idée de l’œuvre de Desjardins, voici un extrait du poème intitulé Cette nuit-là.

Cette nuit-là

La vieille lune coulait ses ors
Sur les soupirs de votre taille
Se pâmant toute sous mon corps

 

Les bois sont doux comme les plumes
De mon désir mordant ta bouche
Dans l’encre blanche d’un nid de mousse
Où nos baisers trempent leur plume.

Source :

COUTURE, André, Les doux fantômes d’un grand regret, Gatineau, 2008.


[1] Écharpe de laine.

Les Algonquins de la vallée de l'Outaouais

        Quatre mille ans avant notre ère, c’est-à-dire il y a 5 600 ans, donc longtemps avant l’arrivée des Blancs, des humains occupaient déjà le territoire de l’Outaouais. Nous avons appelé leurs descendants Amérindiens.

        On trouve des vestiges archéologiques anciens non seulement à Gatineau, mais aussi à Plaisance, à l’île aux Allumettes, aux Rapides-des-Joachims et de nombreux autres endroits. Ces vestiges démontrent une occupation continue de l’Outaouais depuis plus de 5 000 ans. Ces humains des temps anciens pourraient être les ancêtres des six groupes algonquins

Origine du mot algonquin

        Quand Jacques Cartier se rend à Hochelaga (Montréal) en 1534-1535, il y trouve des Iroquoiens qui vivent dans un gros village fortifié. Ces Iroquoiens lui disent que sur l’Outaouais, il y a des Agojudas, c’est-à-dire des mauvaises gens « armées jusque sus les doigts ». « Mais c’est Champlain qui est le premier à attribuer le nom d’Algonquins (Algoumekins) à un groupe spécifique d’autochtones rencontré à Tadoussac en 1603. Cependant, ces Amérindiens s’identifient eux-mêmes comme Anishnabeks. On pense que le mot Algoumekin s’agit d’un terme malécite (etchemin) qui signifie « ceux-ci sont nos alliés. »

        La nation algonquine de la vallée de l'Outaouais était composée de nombreuses communautés dont les Oueskarinis, dans la Petite Nation, les Onontcharonons (nom que les Hurons leur Algonquins familledonnaient) dans le bassin de la South Nation ; les Kinouchepirinis dans les environs du lac Muskrat ; les Matou8eskarini sur la Madawaka et, à l’île aux Allumettes, les Kichesipiris qui tirent leur nom de Kichesipi ou « grande rivière » ; au nord-ouest des Allumettes de même que sur les rives de la Coulonge et de la Dumoine, ce sont les Kotakoutouemis. On estime cette population algonquine était composée, au XVIIe, d'environ 5 000 personnes.

        L’unité de base de la nation algonquine était et est encore la famille. Celle-ci, peu nombreuse, comptait en moyenne de quatre à six individus, les femmes allaitant pendant deux à trois ans. La monogamie était la norme, mais la bigamie n’était pas exclue. Les femmes jouissaient d’une grande liberté sexuelle avant le mariage et le divorce était aussi facile à obtenir pour elle que pour les hommes.

        Pas d’institution de justice chez les Algonquins ni de prison. C’était à la famille de venger l’affront : on tuait le coupable s’il y avait eu meurtre ou on exigeait de lui ou de sa famille des compensations d’ordre matériel.

        Comme les Algonquins dépendaient de la nature, ils la respectaient. Ainsi, pas étonnant qu’ils aient été animistes : ils croyaient que tout ce qui les entourait, ou presque, possédait une âme : l’eau, la terre, les animaux, le tonnerre et même les objets fabriqués. De juin à septembre, les Algonquins se réunissaient au bord de l’eau et vivaient alors de poisson et de gibier ainsi que de petits fruits (bleuets, fraises, etc.) L’hiver, ils se cabanaient dans les bois là où ils savaient qu’il y avait des proies.

Une promesse non respectée

        Si les Algonquins ont beaucoup apporté aux Européens en leur permettant de même de survivre au cours des premiers hivers de leur établissement au pays le scorbut, ces derniers leur ont aussi beaucoup donné, même des cadeaux empoisonnés. D’abord et avant tout le chaudron ainsi que nombre de produits manufacturés comme les miroirs et les armes à feu dont ils sont devenus rapidement dépendants. Ensuite, des catastrophes : la religion catholique qui a contribué à la désarticulation systématique des Algonquins de l’Outaouais dès le XVIIe siècle ; et de nombreuses maladies, dont la variole, le choléra, la grippe et la typhoïde. En 1639, une épidémie de variole a fait tellement de ravages que les Algonquins se sont vus forcés d’abandonner aux chiens les corps sans sépulture de leurs propres parents. C’est pendant ces moments de maladie que leurs ennemis, les Iroquois, ont choisi de fondre sur eux. Tessouat, le grand chef des Algonquins de l’île aux Allumettes, sera obligé de se réfugier chez les Français et d'accepter, en échange de leur protection, de se faire baptiser !

        L'arrivée de l'homme blanc et les attaques iroquoises ont presque signé la mort des Algonquins de l'Outaouais. La nation algonquine a éclaté et a dû se disperser. Les missionnaires en ont alors profité pour les convertir à la foi catholique. Après la grande paix de 1701, les Algonquins sont revenus en Outaouais et ont fait de la mission des Deux-Montagnes (Oka) leur lieu de rassemblement. Toutefois, ils étaient convaincus que leur droit de propriété sur le territoire outaouais n’avait pas été altéré. En 1763, les autorités britanniques leur ont garanti « la possession entière et paisible des parties qui ont été ni concédées ni achetées et ont été réservées pour ces tribus […] comme territoire de chasse. » En Outaouais, le seul territoire concédé avait été la seigneurie de la Petite Nation.

        Les Britanniques n'ont pas respecté leur promesse et dès 1820, les Algonquins  dénonçaient en vain le viol de leur espace ancestral parce que les terres outaouaises étaient concédées aux Blancs alors qu'eux-mêmes, confinés dans deux réserves (Maniwaki et Témiscamingue), s'étaient vus définitivement privés de leurs terres.


Sources :

Histoire de l’Outaouais, iqrc,1992.

 

Des héros ordinaires

       Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, les véritables héroïnes et héros de notre coin de pays ont rarement une rue ou une école à leur nom.  Ces distinctions honorifiques sont généralement réservées aux politiciens, aux gens d’affaires et aux vedettes du sport. Je veux aujourd’hui rappeler la mémoire de quelques-unes de ses personnes dont deux sont allés jusqu’au sacrifice suprême. Croyez-le ou non, il est arrivé que l’on rende hommage à la victime sauvée plutôt qu’à ses sauveteurs.

       Nous sommes le 22 avril 1896, à la Pointe-Gatineau. La rivière Gatineau déborde sur le chemin qui passe juste devant l’église Saint-François-de-Sales. Ce jour-là, la marquise d’Arberdeen, Ishbel Maria Marjoribanks[1] (1857-1939), épouse du gouverneur général du Canada, sir John Campbell Hamilton Gordon, marquis d’Aberdeen et de Temair, est en visite chez le curé Champagne. En effet, le couple aimait beaucoup à s’entretenir avec Isidore Champagne qui avait la réputation d’être un très bon musicien. Non seulement allait-il visiter le curé à son presbytère, mais le couple l’accueillait aussi à Rideau Hall. Le pieux Lord Aberdeen avait fait installer un nouvel orgue dans sa chapelle privée et avait voulu le faire essayer par le curé Champagne. À cette époque, les orgues n’étaient pas encore munies de souffleur électrique ; il fallait donc actionner le soufflet. On raconte que pendant que le curé Champagne se livrait à sa passion musicale et qu’il se livrait à de nombreuses improvisations, lord Aberdeen actionnait le soufflet. C’est alors que le curé a songé que le gouverneur n’était pas son bedeau. Il a immédiatement de cessé de jouer l’instrument pour trouver le gouverneur tout en transpiration.

       Donc, le 22 avril 1896, le marquis et son épouse sortent du presbytère Saint-François-de-Sales pour embarquer dans leur calèche accompagner du capitaine John Sinclair et de leur cocher, les chevaux prennent le mors aux dents et partent à l’épouvante. Trois braves pointes-gatinois s’adonnaient à passer par là au même moment. N’écoutant que leur courage, Charles Carrière, Bénoni Tremblay et Félix Bigras se précipitent sans hésiter à l’aide des victimes qu’ils sauvent de la noyade (les chevaux se sont noyés).

       Pour témoigner de sa gratitude, les d’Aberdeen et John Sinclair remettent à la paroisse Saint-François-de-Sales, une cloche de 1 464 livres, fondue à Londres et bénie le 9 mai 18977 en présence des d’Aberdeen, du premier ministre Wilfrid Laurier, de ministres et de 2 000 personnes. La cloche est alors nommée Ishbel en l’honneur de la marquise.

       Et, quand il s’est agi de désigner le pont qui enjambe la Gatineau près de l’église, c’est le nom Aberdeen qui a été retenu. Quant aux trois héros du sauvetage du 22 avril 1896, seuls deux livres notent au passage leur rôle de sauveteurs.

Le sacrifice ultimeLucien deriger

       Quel sacrifice que celui de risquer sa vie pour sauver celle de son prochain ! J’ai connaissance de deux héros totalement ignorés dans nos villes. Marie Crevier, en religion sœur Cécile (religieuse de la Providence), travaillait à l’hôpital du Sacré-Cœur (rue Laurier, à Gatineau, là où passe aujourd’hui le pont Cartier Macdonald) quand, le 25 décembre 1928, le feu se déclare dans une chute à linge de l’immeuble. N’écoutant que son courage, elle sauve de l’incendie des bébés de la pouponnière, dont une collègue généalogiste, Jeannette Thibault, et meurt en combattant les flammes. Marie Crevier n’a ni rue ni monument à son nom.

       1955. Les maisons de cette ville qu’on appelait Hull et qui comptait au plus 50 000 habitants brûlent. Il y a de nombreux incendies qui font, cette année-là, pas moins de 17 morts ! Pour Lucien Dériger, le destin frappe à sa porte le 17 novembre 1955. Cette nuit-là, une neige mouillée tombe abondamment sur la ville de Hull (aujourd'hui Gatineau). Vers minuit quarante-cinq, le feu éclate au deuxième étage de l’immeuble à logements qui en compte trois[2] et où il est locataire, c’est-à-dire au 124, de la rue Montcalm.

       Très rapidement, le feu se propage dans un couloir et gagne le deuxième étage. Un garçonnet de neuf ans, Yvon Bélisle, qui habite au premier étage avec sa mère, ses frères et ses sœurs, se réveille et sent la fumée qui envahit le logis. Il court réveiller sa mère qui se met à chercher le feu. En ouvrant la porte du couloir de l'immeuble, elle voit des flammes. Elle réveille ses filles, dont une est sourde et muette. Au même moment, son fils Prospère arrive à la maison en compagnie d'un ami quand il entend des cris. Il regarde vers les fenêtres du haut de l'immeuble et y voit sa mère et ses deux sœurs. Le restaurateur Eugène Blondin, voisin de l'immeuble en flammes, crie à la famille Bélisle de sauter. La mère saute. Son fils et le restaurateur amortissent sa chute. Puis, les filles sautent à tour de rôle. Mais Yvon ne se montre pas à la fenêtre. Où est-il, se demande Prospère nerveux et inquiet ? Pourquoi ne saute-t-il pas ? Il déclarera plus tard à un journaliste : « De tous les bruits qu'il y avait, je ne peux me souvenir que des hurlements et des cris. C'était terrible. J'en étais malade[3]! »

       Lucien Dériger, qui vit au deuxième étage du bâtiment en flammes, tire du sommeil sa femme et lui dit de sortir avec les enfants par la chambre de Robert et court réveiller les occupants de l'immeuble. Il va porter secours à ses voisins. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois peut-être, il entre dans le bâtiment où le feu fait rage pour conduire des enfants, des femmes, des vieillards aux différentes issues d'où ils peuvent sortir ou sauter. La troisième ou quatrième fois, un plafond en flammes s'abat sur lui et le tue net.

       Malgré le sacrifice suprême de Lucien Dériger, le bilan de l'incendie est lourd : 5 morts et 8 blessés. Parmi ces morts, le jeune Yvon Bélisle, le garçon qui a alerté sa mère. On le trouve affaissé sur le sol, étouffé par la fumée. Outre Lucien Dériger, les autres victimes sont Antonin Parent, son épouse Monique Côté et leur fille Diane. Ni immeuble, ni rue, ni place ne rappellent le sacrifice de Lucien Dériger !


[1] Fondatrice de l’Ordre des infirmières de Victoria (VON), la marquise s’adonnera, après la mort de son mari survenue en 1934, au spiritisme avec entre autres personnes Lyon MacKenzie King.

[2] Trois étages plus le rez-de-chaussée.

[3] The Ottawa Journal (Ottawa), 17 novembre 1955.

Détruire une identité qu'ailleurs on cherche

          Les débats qui entourent la préservation du patrimoine du quartier du Musée m'ont amené à me poser la question suivante : combien sont-ils ceux qui estiment le patrimoine inutile ? Hélas, ils m'apparaissent trop nombreux, et ce, dans toutes les couches de la société québécoise. Dans les officines du pouvoir économique, on considère bien souvent passé et patrimoine comme choses insignifiantes, et les historiens comme des empêcheurs de tourner en rond. Néanmoins, je brûle d'ajouter mon grain de sel à ce débat, parce que la destruction quasi systématique du passé gatinois met en jeu l'identité de notre ville.

 

         J'estime qu'à trop nier le passé, à en faire disparaître les vestiges, nous rendons peu à peu notre monde inintelligible. À Gatineau, où l’automobile et le béton règnent en maître, de plus en plus de gens se sentent dépourvus d'amarres, un peu à la Centre villedérive du temps qui passe. Le centre-ville administratif a été dilué dans l’ailleurs depuis belle lurette et le soir venu, il devient un néant bitumineux. Il y a plusieurs années, l'architecte néerlandais Aldo Van Eyck avait constaté que plusieurs de nos villes occidentales n'étaient devenues que : « Rien que des milliers de nulle part organisés et personne ne sent plus qu'il est quelqu'un habitant quelque part.[1] » Est-ce cela que nous voulons pour Gatineau ?

 

         Aujourd'hui, dans la plupart des pays occidentaux, on cherche de plus en plus son identité, ses racines dans les témoignages du passé. Des villes ont même reconstruit en partie leur patrimoine à la suite des destructions engendrées par les guerres (ex. : Varsovie), par des séismes (ex. Népal) ou par une mauvaise conception du progrès (ex. :Singapour). Pourquoi ? Parce que les dirigeants politiques tout comme les citoyens de ces villes ont compris que le patrimoine architectural constitue l'âme et l'individualité qui manquent tant aux villes neuves. Pour cette raison, le patrimoine architectural représente une partie importante de l'écosystème de la personne humaine d'aujourd'hui et sa sauvegarde prend un intérêt tout nouveau et devient capitale[2].

 

         Comme beaucoup de citoyens, je crains que les lobbies de la promotion immobilière, avides de profits, ne fassent disparaître définitivement les traces des citadins qui nous ont précédés. Le patrimoine architectural du quartier du Musée est un héritage culturel que nous a transmis le passé et il constitue une partie essentielle de la mémoire des citoyens d'aujourd'hui. À Rue notredamedelilemon avis, il serait étonnant qu'une société sans mémoire ait de l'avenir, car si elle devient semblable à la personne atteinte par l'Alzheimer, elle finira elle aussi par perdre son identité.

 

         Enfin, il me semble que la disparition du patrimoine architectural du quartier du Musée ne peut se faire qu'en contradiction avec la logique la plus élémentaire. En effet, comment pouvons-nous nous enorgueillir d'avoir, dans notre ville, le Musée de l'histoire canadienne si nous sommes incapables de protéger notre patrimoine qui, plus est, se situe juste en face du fameux musée fédéral ? Comme le maire de Gatineau, M. Maxime Pedneaud-Jobin, l'a si bien dit : « [le patrimoine] c'est ce qui enrichit les villes, qui met notre différence en valeur ».

 

 

[1] « Comment on a tué la ville », dans L'Événement du jeudi, no 482, 27 janvier au 2 février 1994, p. 81.

[2]  Site internet www.icomos.org/monumentum/vol15-16/vol15-16_4.pdf

Il était une fois l'industrie forestière outaouaise

          Pendant une centaine d'années, la population outaouaise a principalement vécu de l'exploitation de la forêt de la Gatineau, de la Petite Nation et du Pontiac. En effet, la forêt outaouaise a consisté en majeure partie de grands pins blancs et de chênes qui, une fois équarris, étaient exportés en Europe où ils ont été employés, de 1806 à 1840, à maintenir l'hégémonie des flottes commerciales et militaires de l'Empire britannique. Puis, ces arbres, de même que d'autres essences, ont été découpés en planches et exportés principalement vers les États-Unis. C'est cette industrie qui a véritablement donné naissance à nombre de municipalités outaouaises dont Gatineau, l'ancienne ville de Hull et Maniwaki.

 Cages de bois       C'est Philemon Wright qui, le premier, expédie à Québec, par la rivière des Outaouais depuis l'embouchure de la rivière Gatineau, le premier train de bois équarri le 11 juin 1806 ; il le nomme Columbo. Il est composé de 50 cages qui forment un train ; les gens qui pilotent ces trains sont alors désignés sous le nom de raftsmen, c'est-à-dire cageux. Une chanson, la préférée de mon grand-père maternel, a immortalisé ces hommes intrépides :

               Là ousqu'y sont, tous les raftsmen ?
               Là ousqu'y sont, tous les raftsmen ?
               Dans les chanquiers y sont montés.

               Bing sur la ring ! Bang sur la rang !
               Laissez passer les raftsmen
               Bing sur la ring ! Bing, bang !

               Et par Bytown y sont passés
               Et par Bytown y sont passés
               Avec leurs provisions achetées [...]

        Les trains de bois vogueront sur l'Outaouais jusqu'en 1908. Toutefois, la J.R. Booth les ressuscitera provisoirement en 1925 et 1930 pour expédier en Grande-Bretagne le bois nécessaire à la construction des ponts des navires de guerre britannique.

Les Chaudières

        Dès les années 1850, le site des chutes des Chaudières, à cheval sur la frontière Québec-Ontario, se voient occupés par plusieurs scieries – il y en aura jusqu'à 7 à la fois – qui comptent, en 1871, 1 200 scies activées par la seule force hydraulique. À l'usine d'allumettes de la E.B. Eddy, on fabriquait plus de 3 700 allumettes à la minute en 1869. Onze années plus tard, les scieries des Chaudières emploient environ 5 000 travailleurs et un millier de plus en 1888. On y scie alors pas moins 90 millions de mètres linéaires de planches et fabrique aussi des allumettes, des douves, des planches à laver, des portes, des sceaux, etc. Les Chaudières sont alors le complexe industriel le plus important au Canada. En 1901, l'Outaouais façonne aussi d'autres produits dérivés du bois dont 414 877 traverses de chemin de fer, 296 444 cordes de bois et 125 922 poteaux.

        Pour fournir cette industrie en bois, plus de 8 000 personnes travaillaient dans les chantiers forestiers de l'Outaouais l'hiver et, au printemps, 3 500 draveurs assuraient le flottage et le transport des billes de bois sur les rivières (le flottage du bois disparaît en 1992-1993). Métier dangereux que celui de ces hommes : en 1845, la drave a entraîné la mort de plus de 80 draveurs, et en 1846 celle d'une cinquantaine d'entre eux soit par écrasement, noyade où à la suite d'une explosion. En effet, la plupart des draveurs ne savent pas nager et, pour défaire les plus gros embâcles de billes, il leur faut employer des explosifs dont les effets ne sont pas toujours prévisibles. Ces embâcles pouvaient être impressionnants. Par exemple, au printemps 1900, sur la rivière Gatineau, à la hauteur de Cascades, un embâcle de 500 000 billes s'était formé sur une distance d'environ 800 mètres et avait atteint, par endroit, près de 10 mètres de hauteur !

Des employés et des forêts surexploités

        La vie dans les grandes scieries n'était pas des plus faciles et les employeurs ne respectaient guère leurs employés. À la seule E.B. Eddy, il y a eu pas moins de 562 accidents mortels de 1858 à 1888 dont certains concernent des enfants de moins de 14 ans ! Et que dire des allumettières et de leurs collègues masculins qui se voyaient aux prises avec la nécrose maxillaire (genre de mangeuse de chair) causée par le phosphore blanc qui ne sera interdit qu'en 1913 ?

        Non seulement les employés – ils travaillent de 12 à 15 heures par jour pour unDraveurs maigre salaire – étaient exploités par les industriels, mais ces derniers volaient aussi le gouvernement québécois, c'est-à-dire le contribuable. Par exemple, en 1888, un inspecteur s'était rendu compte qu'aux scieries Eddy on coupait plus de bois que l'industriel déclarait en avoir récolté sur les terres publiques, fraudant ainsi la province de milliers de dollars. Ruggles Wright, pourtant juge de paix, faisait la même chose dans les années 1840.

        La forêt outaouaise a été surexploitée et, dès le début du XXe siècle, la production de planches s'est mise à rapidement baisser parce que les réserves de bois de bonne qualité étaient pratiquement épuisées. Ezra Butler Eddy avait prévu le coup, car des 1889, il a commencé à transformer ses scieries pour produire du papier.

        Aujourd'hui, il ne reste plus de scierie à Gatineau et seulement quelques unes dans le reste de l'Outaouais. Mais il y a toujours deux papetières à Gatineau qui emploient moins de 500 personnes. Des grands barons du bois des Chaudières, qui faisaient la pluie et le beau temps en Outaouais, il n y a que leur nom qui, à Gatineau, identifie des rues : Booth, Eddy, Leamy, McLaren...

Sources

Histoire forestière de l'Outaouais,  site Internet http://www.histoireforestiereoutaouais.ca/d3/ consulté le 29 mai 2017.
LAPOINTE, Pierre-Louis, L'homme et la forêt, Québec, Les éditions Gid, 2015.
LEE, David, Lumber Kings & Shantymen, Toronto, James Lorimer and Company Ltd., Publishers, 2006.