Histoire locale

Catégorie qui traite de l'histoire de l'Outaouais.

Le poète hullois Antonio Desjardins

      L'Outaouais, et plus particulièrement Gatineau, peut s’enorgueillir d’avoir donné naissance à plusieurs poètes dont la qualité des écrits se compare avantageusement avec ceux des meilleurs poètes canadiens. L’un d’entre eux sort du lot : Antonio Desjardins que les spécialistes du domaine rapprochent du célèbre Émile Nelligan.

      Marie Joseph Dollard Antonio Desjardins naît à Gatineau (Hull) le 22 septembre 1894 du mariage de Michel Desjardins, avocat, avec Aglaé Chevrier. Poète, journaliste, littérateur et philosophe, Michel Desjardins transmet ses qualités artistiques à trois de ses cinq enfants, Rosemonde, Rosalba et Antonio. Si les deux filles sont musiciennes (Rosemonde fera une remarquable carrière de cantatrice en Europe), le fils lui est assez éclectique, comme on le verra.

      Antonio fait ses études au collège Notre-Dame, à Hull, puis s’inscrit au cours classique et au cours commercial à l’université d’Ottawa en 1910. Il ne semble pas avoir achevé ses études, mais il fait cependant une année de droit à l’université Laval à Montréal en 1914-1915.Desjardins antonio

      Antonio écrit un premier texte en 1914, puis un premier recueil, intitulé Crépuscules, paraît en 1924 à compte d’auteur aux éditions Le Progrès de Hull. Ce n’est pas un succès, car les ventes sont à peu près nulles. Mais cela n’est pas étonnant : non seulement le circuit de distribution de livres est à peu près inexistant, mais la poésie ne fait pas vivre qui que ce soit au Québec. De plus, le recueil est ignoré dans la presse et n’obtient aucune critique. Désabusé, Desjardins cesse d’écrire et se tourne vers la politique. Dans une note que l’auteur André Couture a trouvée, Desjardins a écrit : « Au midi de mes années sur terre De 1925 à 1938 Au fil des mois mon cœur n’écrivit plus de poèmes […] »

Le pain quotidien

      Célibataire, Desjardins vit avec ses deux frères, aussi célibataires, Dauray et Eudore. Comme il a choisi de se consacrer à la poésie, il n’aura occupé qu’un seul emploi dans sa vie : celui d’épicier au service de son frère Dauray. L’épicerie Desjardins était située au 274, rue Champlain. Vêtu d’un vieux chandail attaché avec des « épingles à couche » et une crémone[1] autour du cou, Antonio faisait son entrée dans l’épicerie familiale tous les jours. Sa machine à écrire dans un coin, il s’y installait pour taper ses textes entre quelques sucreries vendues à des enfants et de la bière à des adultes. Mal accoutré au travail et chez lui, au 211, rue Laurier, il ne se présentait jamais en public sans être tiré à quatre épingles. Son passe-temps favori était le… bingo !

      Antonio Desjardins se lance dans la politique municipale et il est élu conseiller du quartier Laurier pour la première fois le 23 mai 1932. Il sera réélu à nombreuses reprises – c’est-à-dire à tous les deux ans à cette époque – jusqu’à ce qu’il retire le 25 avril 1951. L’homme est humble. Par exemple, lors du 150e anniversaire de l'ancienne ville de Hull, les politiciens en profitent pour « immortaliser » leur nom en nommant des rues en leur… honneur, sauf les conseillers Antonio Desjardins, Léo Labelle et l’homme de théâtre François-Ernest Saint-Jean.

      Quand il revient à la poésie, il travaille en secret à son œuvre qui n’a de ressemblance avec rien qui se faisait dans la région ou même à Montréal. Dans la note dont je vous ai parlé plus tôt, il a aussi écrit : «  […] Puis en 1939 – Mon cœur recommença à écrire […] Non seulement travaille-t-il encore à sa première œuvre, Crépuscules, mais il écrit aussi une œuvre intitulée Prélude en vers écrit en offrande d’hommage à Walt Whitman génial poète américain du XIXe siècle…. Et quelle œuvre ! Une brique de plus de… 700 pages qu’il traduit lui-même en anglais et qui est publiée pour la première fois en 2008 grâce à l’auteur gatinois André Couture. Un spécialiste de la poésie, André Gaulin, a écrit à propos de l’œuvre de Desjardins, dans le Dictionnaire des œuvres littéraires du Québec : « Depuis Nelligan, rarement la poésie québécoise aura atteint une telle musicalité, un pareil jeu de la couleur […] »

      Pour que vous vous fassiez une toute petite idée de l’œuvre de Desjardins, voici un extrait du poème intitulé Cette nuit-là.

Cette nuit-là

La vieille lune coulait ses ors
Sur les soupirs de votre taille
Se pâmant toute sous mon corps

 

Les bois sont doux comme les plumes
De mon désir mordant ta bouche
Dans l’encre blanche d’un nid de mousse
Où nos baisers trempent leur plume.

Source :

COUTURE, André, Les doux fantômes d’un grand regret, Gatineau, 2008.


[1] Écharpe de laine.

Les Algonquins de la vallée de l'Outaouais

        Quatre mille ans avant notre ère, c’est-à-dire il y a 5 600 ans, donc longtemps avant l’arrivée des Blancs, des humains occupaient déjà le territoire de l’Outaouais. Nous avons appelé leurs descendants Amérindiens.

        On trouve des vestiges archéologiques anciens non seulement à Gatineau, mais aussi à Plaisance, à l’île aux Allumettes, aux Rapides-des-Joachims et de nombreux autres endroits. Ces vestiges démontrent une occupation continue de l’Outaouais depuis plus de 5 000 ans. Ces humains des temps anciens pourraient être les ancêtres des six groupes algonquins

Origine du mot algonquin

        Quand Jacques Cartier se rend à Hochelaga (Montréal) en 1534-1535, il y trouve des Iroquoiens qui vivent dans un gros village fortifié. Ces Iroquoiens lui disent que sur l’Outaouais, il y a des Agojudas, c’est-à-dire des mauvaises gens « armées jusque sus les doigts ». « Mais c’est Champlain qui est le premier à attribuer le nom d’Algonquins (Algoumekins) à un groupe spécifique d’autochtones rencontré à Tadoussac en 1603. Cependant, ces Amérindiens s’identifient eux-mêmes comme Anishnabeks. On pense que le mot Algoumekin s’agit d’un terme malécite (etchemin) qui signifie « ceux-ci sont nos alliés. »

        La nation algonquine de la vallée de l'Outaouais était composée de nombreuses communautés dont les Oueskarinis, dans la Petite Nation, les Onontcharonons (nom que les Hurons leur Algonquins familledonnaient) dans le bassin de la South Nation ; les Kinouchepirinis dans les environs du lac Muskrat ; les Matou8eskarini sur la Madawaka et, à l’île aux Allumettes, les Kichesipiris qui tirent leur nom de Kichesipi ou « grande rivière » ; au nord-ouest des Allumettes de même que sur les rives de la Coulonge et de la Dumoine, ce sont les Kotakoutouemis. On estime cette population algonquine était composée, au XVIIe, d'environ 5 000 personnes.

        L’unité de base de la nation algonquine était et est encore la famille. Celle-ci, peu nombreuse, comptait en moyenne de quatre à six individus, les femmes allaitant pendant deux à trois ans. La monogamie était la norme, mais la bigamie n’était pas exclue. Les femmes jouissaient d’une grande liberté sexuelle avant le mariage et le divorce était aussi facile à obtenir pour elle que pour les hommes.

        Pas d’institution de justice chez les Algonquins ni de prison. C’était à la famille de venger l’affront : on tuait le coupable s’il y avait eu meurtre ou on exigeait de lui ou de sa famille des compensations d’ordre matériel.

        Comme les Algonquins dépendaient de la nature, ils la respectaient. Ainsi, pas étonnant qu’ils aient été animistes : ils croyaient que tout ce qui les entourait, ou presque, possédait une âme : l’eau, la terre, les animaux, le tonnerre et même les objets fabriqués. De juin à septembre, les Algonquins se réunissaient au bord de l’eau et vivaient alors de poisson et de gibier ainsi que de petits fruits (bleuets, fraises, etc.) L’hiver, ils se cabanaient dans les bois là où ils savaient qu’il y avait des proies.

Une promesse non respectée

        Si les Algonquins ont beaucoup apporté aux Européens en leur permettant de même de survivre au cours des premiers hivers de leur établissement au pays le scorbut, ces derniers leur ont aussi beaucoup donné, même des cadeaux empoisonnés. D’abord et avant tout le chaudron ainsi que nombre de produits manufacturés comme les miroirs et les armes à feu dont ils sont devenus rapidement dépendants. Ensuite, des catastrophes : la religion catholique qui a contribué à la désarticulation systématique des Algonquins de l’Outaouais dès le XVIIe siècle ; et de nombreuses maladies, dont la variole, le choléra, la grippe et la typhoïde. En 1639, une épidémie de variole a fait tellement de ravages que les Algonquins se sont vus forcés d’abandonner aux chiens les corps sans sépulture de leurs propres parents. C’est pendant ces moments de maladie que leurs ennemis, les Iroquois, ont choisi de fondre sur eux. Tessouat, le grand chef des Algonquins de l’île aux Allumettes, sera obligé de se réfugier chez les Français et d'accepter, en échange de leur protection, de se faire baptiser !

        L'arrivée de l'homme blanc et les attaques iroquoises ont presque signé la mort des Algonquins de l'Outaouais. La nation algonquine a éclaté et a dû se disperser. Les missionnaires en ont alors profité pour les convertir à la foi catholique. Après la grande paix de 1701, les Algonquins sont revenus en Outaouais et ont fait de la mission des Deux-Montagnes (Oka) leur lieu de rassemblement. Toutefois, ils étaient convaincus que leur droit de propriété sur le territoire outaouais n’avait pas été altéré. En 1763, les autorités britanniques leur ont garanti « la possession entière et paisible des parties qui ont été ni concédées ni achetées et ont été réservées pour ces tribus […] comme territoire de chasse. » En Outaouais, le seul territoire concédé avait été la seigneurie de la Petite Nation.

        Les Britanniques n'ont pas respecté leur promesse et dès 1820, les Algonquins  dénonçaient en vain le viol de leur espace ancestral parce que les terres outaouaises étaient concédées aux Blancs alors qu'eux-mêmes, confinés dans deux réserves (Maniwaki et Témiscamingue), s'étaient vus définitivement privés de leurs terres.


Sources :

Histoire de l’Outaouais, iqrc,1992.

 

Des héros ordinaires

       Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, les véritables héroïnes et héros de notre coin de pays ont rarement une rue ou une école à leur nom.  Ces distinctions honorifiques sont généralement réservées aux politiciens, aux gens d’affaires et aux vedettes du sport. Je veux aujourd’hui rappeler la mémoire de quelques-unes de ses personnes dont deux sont allés jusqu’au sacrifice suprême. Croyez-le ou non, il est arrivé que l’on rende hommage à la victime sauvée plutôt qu’à ses sauveteurs.

       Nous sommes le 22 avril 1896, à la Pointe-Gatineau. La rivière Gatineau déborde sur le chemin qui passe juste devant l’église Saint-François-de-Sales. Ce jour-là, la marquise d’Arberdeen, Ishbel Maria Marjoribanks[1] (1857-1939), épouse du gouverneur général du Canada, sir John Campbell Hamilton Gordon, marquis d’Aberdeen et de Temair, est en visite chez le curé Champagne. En effet, le couple aimait beaucoup à s’entretenir avec Isidore Champagne qui avait la réputation d’être un très bon musicien. Non seulement allait-il visiter le curé à son presbytère, mais le couple l’accueillait aussi à Rideau Hall. Le pieux Lord Aberdeen avait fait installer un nouvel orgue dans sa chapelle privée et avait voulu le faire essayer par le curé Champagne. À cette époque, les orgues n’étaient pas encore munies de souffleur électrique ; il fallait donc actionner le soufflet. On raconte que pendant que le curé Champagne se livrait à sa passion musicale et qu’il se livrait à de nombreuses improvisations, lord Aberdeen actionnait le soufflet. C’est alors que le curé a songé que le gouverneur n’était pas son bedeau. Il a immédiatement de cessé de jouer l’instrument pour trouver le gouverneur tout en transpiration.

       Donc, le 22 avril 1896, le marquis et son épouse sortent du presbytère Saint-François-de-Sales pour embarquer dans leur calèche accompagner du capitaine John Sinclair et de leur cocher, les chevaux prennent le mors aux dents et partent à l’épouvante. Trois braves pointes-gatinois s’adonnaient à passer par là au même moment. N’écoutant que leur courage, Charles Carrière, Bénoni Tremblay et Félix Bigras se précipitent sans hésiter à l’aide des victimes qu’ils sauvent de la noyade (les chevaux se sont noyés).

       Pour témoigner de sa gratitude, les d’Aberdeen et John Sinclair remettent à la paroisse Saint-François-de-Sales, une cloche de 1 464 livres, fondue à Londres et bénie le 9 mai 18977 en présence des d’Aberdeen, du premier ministre Wilfrid Laurier, de ministres et de 2 000 personnes. La cloche est alors nommée Ishbel en l’honneur de la marquise.

       Et, quand il s’est agi de désigner le pont qui enjambe la Gatineau près de l’église, c’est le nom Aberdeen qui a été retenu. Quant aux trois héros du sauvetage du 22 avril 1896, seuls deux livres notent au passage leur rôle de sauveteurs.

Le sacrifice ultimeLucien deriger

       Quel sacrifice que celui de risquer sa vie pour sauver celle de son prochain ! J’ai connaissance de deux héros totalement ignorés dans nos villes. Marie Crevier, en religion sœur Cécile (religieuse de la Providence), travaillait à l’hôpital du Sacré-Cœur (rue Laurier, à Gatineau, là où passe aujourd’hui le pont Cartier Macdonald) quand, le 25 décembre 1928, le feu se déclare dans une chute à linge de l’immeuble. N’écoutant que son courage, elle sauve de l’incendie des bébés de la pouponnière, dont une collègue généalogiste, Jeannette Thibault, et meurt en combattant les flammes. Marie Crevier n’a ni rue ni monument à son nom.

       1955. Les maisons de cette ville qu’on appelait Hull et qui comptait au plus 50 000 habitants brûlent. Il y a de nombreux incendies qui font, cette année-là, pas moins de 17 morts ! Pour Lucien Dériger, le destin frappe à sa porte le 17 novembre 1955. Cette nuit-là, une neige mouillée tombe abondamment sur la ville de Hull (aujourd'hui Gatineau). Vers minuit quarante-cinq, le feu éclate au deuxième étage de l’immeuble à logements qui en compte trois[2] et où il est locataire, c’est-à-dire au 124, de la rue Montcalm.

       Très rapidement, le feu se propage dans un couloir et gagne le deuxième étage. Un garçonnet de neuf ans, Yvon Bélisle, qui habite au premier étage avec sa mère, ses frères et ses sœurs, se réveille et sent la fumée qui envahit le logis. Il court réveiller sa mère qui se met à chercher le feu. En ouvrant la porte du couloir de l'immeuble, elle voit des flammes. Elle réveille ses filles, dont une est sourde et muette. Au même moment, son fils Prospère arrive à la maison en compagnie d'un ami quand il entend des cris. Il regarde vers les fenêtres du haut de l'immeuble et y voit sa mère et ses deux sœurs. Le restaurateur Eugène Blondin, voisin de l'immeuble en flammes, crie à la famille Bélisle de sauter. La mère saute. Son fils et le restaurateur amortissent sa chute. Puis, les filles sautent à tour de rôle. Mais Yvon ne se montre pas à la fenêtre. Où est-il, se demande Prospère nerveux et inquiet ? Pourquoi ne saute-t-il pas ? Il déclarera plus tard à un journaliste : « De tous les bruits qu'il y avait, je ne peux me souvenir que des hurlements et des cris. C'était terrible. J'en étais malade[3]! »

       Lucien Dériger, qui vit au deuxième étage du bâtiment en flammes, tire du sommeil sa femme et lui dit de sortir avec les enfants par la chambre de Robert et court réveiller les occupants de l'immeuble. Il va porter secours à ses voisins. Une fois, deux fois, trois fois, quatre fois peut-être, il entre dans le bâtiment où le feu fait rage pour conduire des enfants, des femmes, des vieillards aux différentes issues d'où ils peuvent sortir ou sauter. La troisième ou quatrième fois, un plafond en flammes s'abat sur lui et le tue net.

       Malgré le sacrifice suprême de Lucien Dériger, le bilan de l'incendie est lourd : 5 morts et 8 blessés. Parmi ces morts, le jeune Yvon Bélisle, le garçon qui a alerté sa mère. On le trouve affaissé sur le sol, étouffé par la fumée. Outre Lucien Dériger, les autres victimes sont Antonin Parent, son épouse Monique Côté et leur fille Diane. Ni immeuble, ni rue, ni place ne rappellent le sacrifice de Lucien Dériger !


[1] Fondatrice de l’Ordre des infirmières de Victoria (VON), la marquise s’adonnera, après la mort de son mari survenue en 1934, au spiritisme avec entre autres personnes Lyon MacKenzie King.

[2] Trois étages plus le rez-de-chaussée.

[3] The Ottawa Journal (Ottawa), 17 novembre 1955.

Détruire une identité qu'ailleurs on cherche

          Les débats qui entourent la préservation du patrimoine du quartier du Musée m'ont amené à me poser la question suivante : combien sont-ils ceux qui estiment le patrimoine inutile ? Hélas, ils m'apparaissent trop nombreux, et ce, dans toutes les couches de la société québécoise. Dans les officines du pouvoir économique, on considère bien souvent passé et patrimoine comme choses insignifiantes, et les historiens comme des empêcheurs de tourner en rond. Néanmoins, je brûle d'ajouter mon grain de sel à ce débat, parce que la destruction quasi systématique du passé gatinois met en jeu l'identité de notre ville.

 

         J'estime qu'à trop nier le passé, à en faire disparaître les vestiges, nous rendons peu à peu notre monde inintelligible. À Gatineau, où l’automobile et le béton règnent en maître, de plus en plus de gens se sentent dépourvus d'amarres, un peu à la Centre villedérive du temps qui passe. Le centre-ville administratif a été dilué dans l’ailleurs depuis belle lurette et le soir venu, il devient un néant bitumineux. Il y a plusieurs années, l'architecte néerlandais Aldo Van Eyck avait constaté que plusieurs de nos villes occidentales n'étaient devenues que : « Rien que des milliers de nulle part organisés et personne ne sent plus qu'il est quelqu'un habitant quelque part.[1] » Est-ce cela que nous voulons pour Gatineau ?

 

         Aujourd'hui, dans la plupart des pays occidentaux, on cherche de plus en plus son identité, ses racines dans les témoignages du passé. Des villes ont même reconstruit en partie leur patrimoine à la suite des destructions engendrées par les guerres (ex. : Varsovie), par des séismes (ex. Népal) ou par une mauvaise conception du progrès (ex. :Singapour). Pourquoi ? Parce que les dirigeants politiques tout comme les citoyens de ces villes ont compris que le patrimoine architectural constitue l'âme et l'individualité qui manquent tant aux villes neuves. Pour cette raison, le patrimoine architectural représente une partie importante de l'écosystème de la personne humaine d'aujourd'hui et sa sauvegarde prend un intérêt tout nouveau et devient capitale[2].

 

         Comme beaucoup de citoyens, je crains que les lobbies de la promotion immobilière, avides de profits, ne fassent disparaître définitivement les traces des citadins qui nous ont précédés. Le patrimoine architectural du quartier du Musée est un héritage culturel que nous a transmis le passé et il constitue une partie essentielle de la mémoire des citoyens d'aujourd'hui. À Rue notredamedelilemon avis, il serait étonnant qu'une société sans mémoire ait de l'avenir, car si elle devient semblable à la personne atteinte par l'Alzheimer, elle finira elle aussi par perdre son identité.

 

         Enfin, il me semble que la disparition du patrimoine architectural du quartier du Musée ne peut se faire qu'en contradiction avec la logique la plus élémentaire. En effet, comment pouvons-nous nous enorgueillir d'avoir, dans notre ville, le Musée de l'histoire canadienne si nous sommes incapables de protéger notre patrimoine qui, plus est, se situe juste en face du fameux musée fédéral ? Comme le maire de Gatineau, M. Maxime Pedneaud-Jobin, l'a si bien dit : « [le patrimoine] c'est ce qui enrichit les villes, qui met notre différence en valeur ».

 

 

[1] « Comment on a tué la ville », dans L'Événement du jeudi, no 482, 27 janvier au 2 février 1994, p. 81.

[2]  Site internet www.icomos.org/monumentum/vol15-16/vol15-16_4.pdf

Il était une fois l'industrie forestière outaouaise

          Pendant une centaine d'années, la population outaouaise a principalement vécu de l'exploitation de la forêt de la Gatineau, de la Petite Nation et du Pontiac. En effet, la forêt outaouaise a consisté en majeure partie de grands pins blancs et de chênes qui, une fois équarris, étaient exportés en Europe où ils ont été employés, de 1806 à 1840, à maintenir l'hégémonie des flottes commerciales et militaires de l'Empire britannique. Puis, ces arbres, de même que d'autres essences, ont été découpés en planches et exportés principalement vers les États-Unis. C'est cette industrie qui a véritablement donné naissance à nombre de municipalités outaouaises dont Gatineau, l'ancienne ville de Hull et Maniwaki.

 Cages de bois       C'est Philemon Wright qui, le premier, expédie à Québec, par la rivière des Outaouais depuis l'embouchure de la rivière Gatineau, le premier train de bois équarri le 11 juin 1806 ; il le nomme Columbo. Il est composé de 50 cages qui forment un train ; les gens qui pilotent ces trains sont alors désignés sous le nom de raftsmen, c'est-à-dire cageux. Une chanson, la préférée de mon grand-père maternel, a immortalisé ces hommes intrépides :

               Là ousqu'y sont, tous les raftsmen ?
               Là ousqu'y sont, tous les raftsmen ?
               Dans les chanquiers y sont montés.

               Bing sur la ring ! Bang sur la rang !
               Laissez passer les raftsmen
               Bing sur la ring ! Bing, bang !

               Et par Bytown y sont passés
               Et par Bytown y sont passés
               Avec leurs provisions achetées [...]

        Les trains de bois vogueront sur l'Outaouais jusqu'en 1908. Toutefois, la J.R. Booth les ressuscitera provisoirement en 1925 et 1930 pour expédier en Grande-Bretagne le bois nécessaire à la construction des ponts des navires de guerre britannique.

Les Chaudières

        Dès les années 1850, le site des chutes des Chaudières, à cheval sur la frontière Québec-Ontario, se voient occupés par plusieurs scieries – il y en aura jusqu'à 7 à la fois – qui comptent, en 1871, 1 200 scies activées par la seule force hydraulique. À l'usine d'allumettes de la E.B. Eddy, on fabriquait plus de 3 700 allumettes à la minute en 1869. Onze années plus tard, les scieries des Chaudières emploient environ 5 000 travailleurs et un millier de plus en 1888. On y scie alors pas moins 90 millions de mètres linéaires de planches et fabrique aussi des allumettes, des douves, des planches à laver, des portes, des sceaux, etc. Les Chaudières sont alors le complexe industriel le plus important au Canada. En 1901, l'Outaouais façonne aussi d'autres produits dérivés du bois dont 414 877 traverses de chemin de fer, 296 444 cordes de bois et 125 922 poteaux.

        Pour fournir cette industrie en bois, plus de 8 000 personnes travaillaient dans les chantiers forestiers de l'Outaouais l'hiver et, au printemps, 3 500 draveurs assuraient le flottage et le transport des billes de bois sur les rivières (le flottage du bois disparaît en 1992-1993). Métier dangereux que celui de ces hommes : en 1845, la drave a entraîné la mort de plus de 80 draveurs, et en 1846 celle d'une cinquantaine d'entre eux soit par écrasement, noyade où à la suite d'une explosion. En effet, la plupart des draveurs ne savent pas nager et, pour défaire les plus gros embâcles de billes, il leur faut employer des explosifs dont les effets ne sont pas toujours prévisibles. Ces embâcles pouvaient être impressionnants. Par exemple, au printemps 1900, sur la rivière Gatineau, à la hauteur de Cascades, un embâcle de 500 000 billes s'était formé sur une distance d'environ 800 mètres et avait atteint, par endroit, près de 10 mètres de hauteur !

Des employés et des forêts surexploités

        La vie dans les grandes scieries n'était pas des plus faciles et les employeurs ne respectaient guère leurs employés. À la seule E.B. Eddy, il y a eu pas moins de 562 accidents mortels de 1858 à 1888 dont certains concernent des enfants de moins de 14 ans ! Et que dire des allumettières et de leurs collègues masculins qui se voyaient aux prises avec la nécrose maxillaire (genre de mangeuse de chair) causée par le phosphore blanc qui ne sera interdit qu'en 1913 ?

        Non seulement les employés – ils travaillent de 12 à 15 heures par jour pour unDraveurs maigre salaire – étaient exploités par les industriels, mais ces derniers volaient aussi le gouvernement québécois, c'est-à-dire le contribuable. Par exemple, en 1888, un inspecteur s'était rendu compte qu'aux scieries Eddy on coupait plus de bois que l'industriel déclarait en avoir récolté sur les terres publiques, fraudant ainsi la province de milliers de dollars. Ruggles Wright, pourtant juge de paix, faisait la même chose dans les années 1840.

        La forêt outaouaise a été surexploitée et, dès le début du XXe siècle, la production de planches s'est mise à rapidement baisser parce que les réserves de bois de bonne qualité étaient pratiquement épuisées. Ezra Butler Eddy avait prévu le coup, car des 1889, il a commencé à transformer ses scieries pour produire du papier.

        Aujourd'hui, il ne reste plus de scierie à Gatineau et seulement quelques unes dans le reste de l'Outaouais. Mais il y a toujours deux papetières à Gatineau qui emploient moins de 500 personnes. Des grands barons du bois des Chaudières, qui faisaient la pluie et le beau temps en Outaouais, il n y a que leur nom qui, à Gatineau, identifie des rues : Booth, Eddy, Leamy, McLaren...

Sources

Histoire forestière de l'Outaouais,  site Internet http://www.histoireforestiereoutaouais.ca/d3/ consulté le 29 mai 2017.
LAPOINTE, Pierre-Louis, L'homme et la forêt, Québec, Les éditions Gid, 2015.
LEE, David, Lumber Kings & Shantymen, Toronto, James Lorimer and Company Ltd., Publishers, 2006.

La rivière des Outaouais III

LES EXPÉDITIONS MILITAIRES FRANÇAISES           

          Un grand danger guettait les voyageurs qui naviguaient sur l’Outaouais : l’Iroquois qui détruit la Huronie en 1648-1649 et qui est en guerre avec les Français et leurs alliés. Pour échapper au massacre, 400 Hurons s’exilent à l’île d’Orléans, en 1649, par le chemin de l’Outaouais. La magnifique chute des Chaudières est devenue un lieu de tragédies. En 1642, une Algonquine, dont l’Histoire n’a malheureusement pas retenu le nom, est faite prisonnière par des Iroquois qui dévorent ses enfants. Désespérée, elle se jette dans le tourbillon de la chute d’où les guerriers ennemis la retirent pour la tuer de leurs mains.

Une embuscade

En 1661, les célèbres aventuriers Médard Chouart des Groseillers et Pierre-Esprit Radisson, Coureurs des boisainsi que leurs alliés algonquins, tombent dans une embuscade qui leur est tendue près de l’actuel pont Interprovincial, à Hull. Les deux hommes étaient alors en route pour le lac Supérieur. Le voyage s’était poursuivi sans incident jusqu’aux Chaudières quand, à la tête du premier portage, l’avant-garde de l’expédition est accueillie par des coups de fusil et par des cris. Radisson écrit, plus tard : « Un canot va d’un côté, un autre va de l’autre. Quelques hommes atterrissent et courent de tous côtés. C’est la confusion générale. » La troupe se ressaisit rapidement et réussit à mettre pied sur la terre ferme. Elle construit, en moins de deux heures, un petit fortin avec des arbres abattus en toute hâte.

       Les Iroquois observent les Français et les Algonquins tapis dans leur réduit. Ils capturent un Algonquin téméraire qu’ils rôtissent pour ensuite le manger. À la faveur de la nuit, des Groseillers, Radisson et leurs alliés algonquins réussissent à s’échapper de leur fortin à la barbe des Iroquois.

À la conquête de la baie d’Hudson

       Des convois de fourrures, des expéditions militaires amérindiennes et françaises sillonnent régulièrement la rivière des Outaouais. L’une des plus spectaculaires expéditions du XVIIe siècle à franchir les Chaudières est celle du chevalier de Troyes. En 1685, des marchands anglais, dirigés par le traître Radisson, s’établissent à la baie d’Hudson où ils construisent un certain nombre de forts. Le gouverneur de la Nouvelle-France, le marquis de Denonville, décide d’expulser les Anglais de la baie et confie le commandement de l’expédition au chevalier Pierre de Troyes. La troupe, composée de 30 soldats des troupes de la Marine et de 70 miliciens, quitte Montréal le 30 mars 1686. Ses officiers sont Canadiens : le premier lieutenant est Jacques Lemoyne de Sainte-Hélène et le second, le fameux Pierre Lemoyne d’Iberville. Les deux frères ont amené avec eux leur frère cadet, Paul, sieur de Maricourt. De Troyes raconte que le 19 avril « ...nous décampames de fort bonheur pour aller à un lieu nommé la chaudière [...] Nous passames la rivière du lièvre [...] et nous fumes camper à deux lieues plus haut (rivière la Blanche) où tous les canots à cinq ou à six nous vinrent joindre le lendemain. »

  Soldat cie franche de la Marine     Le 21 avril, l’expédition s’arrête au pied de la chute des Chaudières où le père Silvy y dit la messe. La troupe ne se remet en branle que le surlendemain. Elle franchit la chute de la Grande-Chaudière, les rapides de la Petite-Chaudière puis les rapides des Chesnes. Le 24 avril, elle atteint le portage des Chats (Quyon). Enfin, le 19 juin, après avoir effectué plus d’une centaine de portages, l’expédition arrive à la baie James qu’elle reconquiert de brillante façon.

Les dernières expéditions

       Quatre ans après l’expédition militaire du chevalier de Troyes, une autre expédition prend le chemin de l’Outaouais pour porter secours au poste de Michillimakinac, menacé par les Iroquois. Le comte de Frontenac, alors gouverneur de la Nouvelle-France, décide d’y faire parvenir du secours. Il y dépêche le sieur de Louvigny, avec une troupe de 113 hommes, qui quitte Montréal le 22 mai 1690. Le 2 juin, la troupe fait halte à 3 lieues au-dessus des Chats (Quyon). On aperçoit deux canots iroquois au bout d’une pointe. Louvigny décide d’envoyer à leur rencontre une trentaine d’hommes montés dans 3 canots et une soixantaine d’hommes par voie de terre pour prendre l’ennemi à revers. Devant le feu nourri des Iroquois, la flottille n’a d’autre choix que celui de se retirer après avoir perdu 4 hommes. Pendant ce temps, l’expédition terrestre donne en plein dans une embuscade. Le choc est brutal, le combat sanglant. Après avoir tué une trentaine d’ennemis, les Français retraitent dans leurs canots en amenant avec eux 4 prisonniers dont un sera mangé par les Hurons et les Outaouais. Enfin, l’expédition atteint Michillimakinac sans autres difficultés.

       En juin 1728, une grande expédition militaire française traverse notre région pour la dernière fois. Elle compte pas moins de 400 soldats et miliciens, de même que 700 à 800 Amérindiens. Commandée par le major de Ligneris, elle se rend en Indiana pour y soumettre les Amérindiens de la nation des Renards.

La rivière des Outaouais (I)

AU TEMPS DES PREMIERS EXPLORATEURS FRANÇAIS

          La rivière des Outaouais est sans doute l’un des plus beaux cours d’eau de l’est du Canada. Depuis sa source, à l’est du réservoir Dozois, jusqu’au lac des Deux-Montagnes, la rivière parcourt pas moins de 1 130 kilomètres. Au XVIIe siècle, les Français ont emprunté la rivière pour explorer l’Amérique du Nord de la baie d’Hudson au golfe du Mexique, de Montréal jusqu’aux contreforts des montagnes Rocheuses, et ainsi changer l’histoire du continent. Les explorateurs les plus célèbres de l’histoire de la Nouvelle-France ont voyagé sur l’Outaouais et fréquenté les rives de nos parages, dans de frêles canots d’écorces à la recherche de fourrures, d’or et même de la route de la Chine.

          Les premiers Français qui sillonnent l’Outaouais sont loin de se douter que les Amérindiens en occupent le bassin hydrographique depuis au moins 6 000 ans. Samuel de Champlain a appelé le peuple qui habite l’Outaouais du XVIIe siècle et toute la rive nord du Saint-Laurent, Algoumequins (Algonquins), peuple qui s’identifiait lui-même par le nom Anishnabek, qui signifie « les vrais hommes » ! En Outaouais, trois tribus composaient ce peuple nomade : les Oueskarinis, ou Petite nation, les Kichesipirinis et les Kotakoutouemis.

Les Chaudières

       Le Français Étienne Brûlé est, sans aucun doute, le premier Européen à remonter une bonne partie du cours de l’Outaouais, en 1610, et à franchir les chutes des Chaudières (à Hull). L’année suivante, il est suivi par l’interprète Nicolas du Vignau qui passera l’hiver à l’île aux Allumettes, 150 kilomètres en amont des chutes. Mais c’est Samuel de Champlain, fondateur de Québec et père de la Nouvelle-France qui, le premier, laisse un témoignage écrit de son périple sur l’Outaouais et une description de la chute des Chaudières, alors qu’il se rend jusqu’aux Allumettes en 1613. Dans son récit de voyage, il écrit :

« ...nous passâmes un saut [...] large de demie lieue et qui descend de six à sept brasses de haut [...] L’eau tombe en un endroit de telle impétuosité sur un rocher qu’il s’y est cavé par succession de temps un large et profond bassin : si bien que l’eau courant là-dedans circulairement et au milieu y faisant de gros bouillons, a fait que les sauvages l’appellent Asticou, ce qui veut dire chaudière. Cette chute d’eau mène un tel bruit dans ce bassin que l’on l’entend à plus de deux lieues [...] »

       Après le passage de Champlain aux Chaudières, des centaines d’aventuriers,Outaouais allumettes d’explorateurs et de missionnaires français remontent le cours de l’Outaouais pour y chercher des fourrures, découvrir l’immense territoire américain et évangéliser les Amérindiens. En 1615, le récollet Joseph le Caron, dit la première messe, célébrée dans le diocèse de Gatineau-Hull, au pied des chutes des Chaudières. Mais bien avant le Caron, les Amérindiens y tiennent des cérémonies à caractère religieux. À leur arrivée au pied des Chaudières, les Amérindiens faisaient la quête de pétun (tabac) parmi les leurs. Puis, il le plaçait sur un plat de bois autour duquel tous chantaient et dansaient. Après avoir harangué les siens, un chef prenait le plat et jetait son contenu au milieu du tourbillon du « Trou du diable » pour obtenir des faveurs et la protection des esprits qui y habitent.

Des chutes splendides

Plus d’un personnage s’émerveille devant la splendeur des chutes des Chaudières dont le nom français est la traduction des mots Algonquins Asticou et Hurons Anoò ; les Iroquois l’appelaient Tsitkanajoh, c’est-à-dire « chaudière flottante ». Le frère récollet, Gabriel Sagard, qui franchit la chute pour la deuxième fois, en 1624, s’extasie :

« ...le saut de la Chaudière, que nous allons présentement trouver, le plus admirable, le plus dangereux et le plus épouvantable de tous : car il est large de plus d’un grand quart de lieue et demie [...] l’eau tombe de telle impétuosité sur un rocher au milieu de la rivière, qu’il s’y est causé un large et profond bassin : si bien que l’eau courant là dedans circulairement, y fait de très puissants bouillons qui produisent des grandes fumées de poudrin de l’eau qui s’élèvent en l’air. [...] Cette chute d’eau mène un tel bruit dans ce bassin qu’on l’entend plus de deux lieues. »

Algonquins       Ce n’est pas facile de voyager sur l’Outaouais aux eaux entrecoupées de nombreuses chutes et de rapides. Pour remonter son cours jusqu’au lac Témiscamingue, il faut affronter plus d’une vingtaine de portages, et pour atteindre le lac Supérieur, plus d’une cinquantaine, sans compter les nuées de moustiques. Ces portages, qui se font le plus souvent à travers bois, nécessitent des efforts exténuants. Non seulement les portageurs doivent-ils transporter les canots à bout de bras pour franchir et contourner les obstacles, mais aussi de nombreuses marchandises, c’est-à-dire deux à trois sacs par personne et pesant environ 41 kg chacun. (À suivre...)

Préserver le patrimoine gatinois

       Au Québec, et plus particulièrement à Gatineau, il semble que nous ayons oublié que le monde existait bien avant la « Révolution tranquille » et la télévision. Au nom de la liberté, les générations de l'après-guerre ont fait sauter les valeurs traditionnelles et elles ne laissent aucun cadre de vie à ceux qui les survivront. « Depuis que le monde est monde, les fils se veulent différents des pères. Mais rarement aura-t-on vu, dans l’Histoire, une jeunesse (génération) en si grande rupture avec ses aînés et vice-versa. La faille culturelle donne le vertige : césure brutale d'une tradition par l'anémie des hiérarchies parentales, scolaires, civiques, et qui fait que la jeunesse ne trouve plus même à quoi désobéir...»

       Il est urgent de protéger notre patrimoine. Mais qu'est-il ? La Ville de Gatineau définit le patrimoine comme suit : L'ensemble des éléments, culturels ou naturels, matériels ou immatériels, possédant une valeur de mémoire, reconnus en tant que témoins du passé, de la culture et de l'identité d'une communauté et qui, appropriés et transmis collectivement, méritent d'être protégés, conservés et mis en valeur.

       Pourquoi protéger ce patrimoine ? Parce que sans patrimoine, le monde serait privé de son passé, c'est-à-dire de son histoire, de sa mémoire. Or, l'histoire est utile à la compréhension du monde dans lequel nous vivons. Depuis des millénaires, des femmes et des hommes se sont efforcés à améliorer leur sort et de laisser à leurs enfants un monde plus hospitalier. Ainsi, l'histoire nous permet-elle d'apprendre de leurs expériences, d'éviter leurs erreurs et de poursuivre leurs efforts pour laisser à celles et ceux qui nous suivront un monde meilleur.

       Pour paraphraser l’écrivain canadien, John Saul, je dirais qu'à Gatineau « Nous avons une élite qui s’est édifiée sur – et aux dépens de – la mort de la mémoire. Pas seulement la mémoire du passé lointain. Celle du passé récent aussi [...] Le Saint gregroire de nazianzejpg 1souvenir et l’avenir font partie d’un réseau indissociable qui nous aide à nous rappeler précisément les fondements sur lesquels s’est édifiée notre civilisation et partant, à orienter nos actions de manière à satisfaire nos besoins et à servir nos intérêts. « Ceux qui ne connaissent pas l'histoire, disait le philosophe espagnol George Santayana, sont condamnés à la revivre. » Par ailleurs, les patrimoines architecturaux, artistiques ou techniques servent à découvrir le savoir-faire des hommes du passé pour s'en inspirer.

       Jamais le genre humain n’a eu des moyens de communication aussi puissants que ceux dont il dispose aujourd’hui. Mais ces moyens ne visent qu’un but : celui de faire consommer.

Individualisme et consommation

       Notre monde devient de plus en plus inintelligible. Autrefois, les parents avaient de nombreux enfants, aujourd’hui, ce sont les enfants qui ont de nombreux parents et grands-parents. Certains gamins ne savent même pas ce qu’est un grand-oncle. Ils connaissent parfois un ou deux cousins germains ? « Mais c'est quoi un grand oncle ? » m’a un jour demandé un jeune... adulte !

       L’individualisme actuel est un conditionnement mis de l’avant, entretenu et exploité par les grandes entreprises transnationales qui cherchent à isoler les gens pour pouvoir mieux les contrôler, les dominer et, surtout, les faire consommer. Ce qui a pour effet d’engendrer une solitude qui mène parfois au suicide.

       Le patrimoine, l'histoire et les archives se veulent des instruments de culture qui contribuent à la préservation de la mémoire collective et de notre identité régionale. Et dans un monde où la vie communautaire est en régression, cette mémoire prend encore plus d’importance, car c’est une forme de thérapie contre l’anonymat des grandes villes et la perte des liens familiaux, un refus de la dépersonnalisation.

       Disons tout de suite qu'il n'y a pas de petite et de grande l'histoire ni de petits et de grands patrimoines. Il y a l'histoire, il y a le patrimoine, c'est tout. Selon le professeur de cégep Pierre Corbeil, l'histoire c'est : « ...la perpétuelle reconstruction d'une illusion nécessaire, celle de la continuité de la réalité à travers les générations. C'est la lutte pour préserver l'équilibre mental de tout un univers. [...] C'est la frontière entre l'être et le néant. »Rue Notre-Dame-de-l'île, Hull Aussi, perdre notre patrimoine, qu'il soit architectural, archivistique ou culturel, c'est perdre une partie de notre identité, une partie de notre différence, c'est sombrer dans l'Alzheimer social.

       La recherche de l'identité, d'un sentiment d'appartenance à un groupe, à une culture, passe par la connaissance du passé sur laquelle brode l'imaginaire. Les sociétés et les individus prennent de plus en plus conscience de vivre, de passer, dans le temps, et tous les témoignages de leur passé sont pour eux des repères indispensables. Ainsi le patrimoine peut-il faire comprendre aux immigrants comment la société d'accueil s'est organisée pour survivre, avec son génie et son courage. Elle a résolu les problèmes qui se sont posés dans le temps et dans l'espace, concernant le milieu naturel, les possibilités techniques et la société globale.

Comment préserver ce patrimoine

       Comment préserver notre patrimoine ? Dans un premier temps, il faut pouvoir l'identifier pour ensuite le faire connaître. Par la suite, il faut sensibiliser les Gatinois à l'importance de sa protection, puis le promouvoir, le valoriser et le sauvegarder en étant créatif (transformation de l'usage), par exemple en développant un guide du patrimoine et de rénovation de qualité à l'usage des propriétaires, en créant un musée régional d'histoire, etc. Enfin, il faut instaurer des politiques et des cadres juridiques, mettre eu œuvre des aides financières et reconnaître les efforts de celles et ceux qui le protègent.

       Il y a quand même des choses qui se font à Gatineau. La Ville s'est dotée d'une politique culturelle qui comprend une politique du patrimoine. Elle appuie divers organismes qui font la promotion du patrimoine comme des musées, sociétés d'histoire, la revue Hier encore, etc. Mais peu de bâtiments sont protégés. Il reste donc beaucoup à faire dans ce domaine. Enfin, sachons que la préservation du patrimoine est l'affaire de tous.

Sources :

L'Actualité, 1er mai 1994, page 5, éditorial pris de la revue française « Le Point ».
L'Agora, « Le seul texte d'histoire que vous aurez jamais à lire », vol. 1, no 4, décembre 1993-janvier 1994, page 8.
Conserver le patrimoine pourquoi ?, Site Internet consulté le 17 novembre 2016 à l'adresse suivante : http://www.icem-pedagogie-freinet.org/sites/default/files/28Npatrimoine.pdf
SAUL, John, Les bâtards de Voltaire, éd. Payot & Rivages, coll. Essai, Paris, 1993, p. 478.

×